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Vanda (Karnauch/Rachmaninov)


Vanda, je ne suis qu'un petit homme jeté sur terre pour assouvir quelques appétits et disparaître. Je n'ai jamais cru à ces histoires d'âme sœur et à tout ce bazar romantique. Et pourtant, l'autre nuit, en vous écoutant, j'ai soudain reconnu la voix de mon être profond, de mon double profond. Je vous assure que je suis très gêné de vous écrire. Je suis par nature extrêmement réservé. J'évolue dans une société (je suis questeur au Sénat) où les écarts ne sont pas courants. Je pourrais prétexter bien des motifs pour vous rencontrer, mais j'ai la conscience aiguë de ne pouvoir louvoyer. Est-il possible que je me trompe ? Un tel sentiment aussi puissant peut-il, au bout du compte, s'avérer unilatéral. Croyez-moi, je n'insisterai pas une seconde de plus si vous dites que je déraisonne. Je remettrai mon chapeau, mon loden et mes lunettes, et je repartirai épuiser une vie sans objet. J'attends votre réponse. Votre refus pourrait nous mystifier dans la même éternité, celle du néant. Notre fusion pourrait nous rendre éternels...


Vous êtes sortie de l'immeuble de la radio à une heure vingt-trois. Pressée par la lumière d'un réverbère, votre beauté furtive, dont je reconstituais tous les attraits, s'égouttait le long d'un ciré noir luisant. En trottinant sous la pluie, vous vous êtes dirigée vers votre voiture.
L'un derrière l'autre, nous avons démarré; moi dans ma R5 de location, je m'appliquais à me fondre dans le trafic rare de la nuit. Ma calandre écartait les flots scintillant des vitrines derrière lesquelles les mannequins affichaient les dépouilles des convoitises communes. Place du Trocadéro, un coup de frein brutal vous fait piler au feu rouge. Surpris, j'ai freiné à mon tour, sans songer que l'occasion de vous rentrer dedans m'était offerte par un bienveillant hasard... Déçu par mon manque d'à-propos, je vous ai laissée reprendre vos distances.
Garé devant vos fenêtres, 33, rue Raynouard, j'ai attendu que vos lumières trouent la façade aveugle où les autres habitants s'étaient endormis.


Parfois des ombres s'agitent derrière les rideaux; ce remue-ménage me fait imaginer des conciliabules fiévreux, des marchandages, des scènes. J'y devine comme la trace d'une vie clandestine où vous sauriez prendre place avec un petit sourire lointain. Sans mal aucun, vous régneriez alors au cœur d'affaires louches, des trafics avec des enfants, des ignominies que votre candeur ferait briller dans le mensonge d'une luxure maternelle. Ces clichés s'estompent quand votre ombre pétrifiée évoque l'attente anxieuse d'un événement qui tarde et vous supplicie dans son absence. Vous êtes là, découpée en ombre chinoise, votre présence dans l'espace est indiscutable, mais le temps éloigne lentement votre immobilité aux limites de l'improbable. Dormiriez-vous debout comme un cheval?... Cette catalepsie étrange finit par me faire pitié. Un chien vient se soulager contre ma portière, je lui fais ouah! ouah! ou bien je laisse pisser. Je donnerais cher pour écarter les tentures, pour entrer dans le monde tiède où vous tissez la toile qui m'englue. Je suis ému, pas du tout jaloux de votre luxe, ce dupleix du côté de Passy, cette entrée de marbre, ces glaces somptueuses lambrissées de bois rose.. C'est votre présence diaphane rêvant au fond des écrans qui vous a offert ces richesses. En imagination, je partage vos privilèges, je plonge dans votre bain moussant, j'enfile un peignoir de percale; vous m'offrez un cigare, ça me fait mal à la tête, et nous rions. Au petit matin, je prétends repartir au travail, mais vous me retenez. Votre corps me sourit. Nous frémissons dans un demi-sommeil; nous nous emmêlons.. Le moteur de la nuit s'emballe. Que se passe-t-il?... Je sursaute. Une moto vient de passer. Je me réveille tout chiffonné dans cette rue déserte à quatre heures du matin. Quelle étrange vie vous me faites mener, Vanda depuis que vous laissez traîner votre mystère à l'horizon de mes espoirs! Je ne distingue plus le jour de la nuit. Je ne travaille plus. J'évolue dans un entre-deux qui me fait basculer à chaque fois dans le rêve. Mes soucis, mes ambitions se sont envolés. Si je veux encore survivre, c'est dans votre existence que je souhaite tracer mon éternité. En de rares occasions, je reviens sur terre. Mes yeux fatigués filtrent les lueurs du petit matin. Je ne m'interroge plus sur ces pauvres énigmes qu'un simple courant d'air suffisait à expliquer. Pourquoi ne pas rentrer chez moi?... J'ai trop sommeil. Je m'endors, la tête contre le volant.
Le klaxon me réveille.


D'une limousine est sorti un homme très grand, très chauve, vêtu d'un manteau en poil de chameau. L'homme avait le regard calme des vieillards qui rassure. Il s'est dirigé vers votre porte d'entrée. Je me suis rapproché. A mon bec, j'avais collé une cigarette éteinte, que j'ai montrée au vieillard. L'homme a sorti un briquet de sa poche. Comme ma cigarette tremblait, il a circonscrit le mince brasier d'une main sûre. J'ai levé la tête. «Qui es-tu?» ai-je pensé très fort; la faiblesse de son esprit ne m'a pas permis de percevoir une réponse. A cet instant, j'ai entendu courir dans le hall d'entrée; comme vous longiez deux larges glaces, vous ne pouviez semer ces deux reflets qui couraient à vos côtés, et vos joues avaient rosi.
L'inconnu s'est détourné de moi.
Vous avez ouvert la porte de votre immeuble. Vous vous êtes jetée dans ses bras. Sans perdre une seconde la scène des yeux, j'ai essayé de voir si vos lèvres allaient se poser sur les siennes. Hélas! l'inclinaison de son corps m'a empêché de distinguer ce détail capital. Ensuite, vous vous êtes engouffrée dans l'immeuble. Il marchait vite en dépit de son âge, et vous vous dandiniez sur vos talons à aiguilles. Vous ressembliez à une petite fille qui retrouve son papa. Ce monsieur a dépassé à coup sûr la soixantaine, et je ne crois pas que vous ayez quarante ans. Je m'en tiens donc à cette hypothèse paternelle. Bien entendu, rien ne vous oblige à me répondre, mais si vous disiez une fois pour toutes que ce vieillard est votre amant, alors plus jamais vous n'entendriez parler de moi.


Tandis que je veillais comme de coutume au pied de votre logis, je vis un éclat de lumière se réfracter sur la paroi de votre immeuble puis, après avoir tâtonné, escalader votre fenêtre. Alerté par cette lueur, j'en cherchai aussitôt l'origine et tournai mon regard vers la maison placée vis à vis de la vôtre. Quelle ne fut pas ma stupéfaction et mon indignation quand je constatai qu'un voyeur de la plus basse extraction avait dardé ses jumelles vers la vitre vénitienne de votre salle de bains. Ce petit salopard avait dû longuement vous épier pour savoir qu'à cette heure il vous arrive de vous promener nue derrière ce vitrage, et que les lumières couleur chair de vos fesses se distinguent et se reconnaissent dès que le regard s'est aguerri aux reflets trompeurs qui se divisent. Aussi, pris d'un juste courroux, je photographiai le misérable avorton. La lumière du flash le surprit au milieu de son exercice pitoyable de voyeurisme; la foudre de mon appareil le fit sursauter et je le vis se pencher vers la rue, puis braquer ses jumelles en ma direction. Comme je n'étais pas décidé à me laisser intimider, j'empoignai à mon tour ma lunette, et, concentrant toute mon expressive colère dans le dessin de mes lèvres, je m'appliquai à ignorer ses gestes furieux. Ainsi nous demeurâmes face à face, chacun braquant ses jumelles, comme deux duellistes qui se cachaient derrière l'objet censé les rapprocher. Comme vous pouvez le constater sur la photo jointe, le libidineux est affligé d'un physique ingrat; une acné tardive trahit le complexé, l'obsédé, voire le puceau enlisé dans le cercle mou de ses fiascos; pour autant, je ne crois pas que vous deviez vous laisser encombrer par une sotte pitié. Bien au contraire, il faut que vous vous débarrassiez de cette engeance vicieuse qui se croit autorisée à épier vos moindres faits et gestes, qui, pour un morceau de votre peau entrevue, serait prête à se damner. Ces pauvres types ne vous aiment pas pour vous-même, mais ils sont fascinés par une image, un reflet de la gloire à laquelle ils attachent la puissance, dont ils rêvent d'être les esclaves. Ceux-là, immondes entre tous, se demandent pourquoi vous paraissez si seule; ils guettent, à travers vos déambulations stériles, le point de rupture, le moment où vous céderiez à cette envie de vous livrer au premier qui passe à celui qui s'attarde sous vos fenêtres. Ne cédez pas, Vanda; bien au contraire, défendez-vous, portez plainte pour persécution; si vous n'osez effectuer cette démarche, je suis prêt à l'assumer pour vous. Cet individu n'a pas le droit de vous voler ainsi votre vie. C'est intolérable, et nous ne pourrons le tolérer bien longtemps. Soit, vous le ferez exister, et le ferez sortir de sa gangue inquiétante, qui réduite à une demande d'amour n'en serait pas moins intolérable, soit vous le néantisez, le résorbez dans la matrice de ses psychoses, et le menez à l'asile où d'autres sauront s'occuper de lui. Oui, vraiment, ce type avec ses jumelles ne peut plus longtemps tirer son pouvoir de l'ombre. Il faut le faire surgir dans la pleine lumière où ce genre d'oiseaux de nuit finissent par mourir.


Un jour peut-être, je pourrai rompre avec vous que je n'ai pas connue. Un jour, sans doute, je cesserai de marcher toutes les nuits dans les rues de Paris, comme un soleil qui se perdait dans le reflet des étoiles. Peu à peu, je ne chercherai plus à recueillir les indices de votre vie, le pourquoi, le comment de vos lumières qui restent parfois allumées toute la nuit, et cette limousine d'où s'extrait deux fois par semaine ce grand sexuagénaire au regard de dromadaire exténué, et votre petit chien ridicule, et vos manteaux et vos parures, jamais les mêmes, et votre visage adorable qui, sur le mien, aurait pu se poser, et cet amour merveilleux que j'aurais su vous offrir. Et cette attente interminable, quand vous ne parlez plus à la radio, cette attente où je m'empaille, quand l'amour si con a retourné la peau du monde.


Le verbe s'est fait cher à mes sens fatigués. Sur la presqu'île où le «je» se dissout, il y a un vieillard en instance de néant. Nous y venons tous, tout doucement, marionnettes dont les fils se prolongent dans la chair, fibres qui se défont. Le mensonge enfin s'est altéré. Il faut pour me toucher que toute l'âme se verse dans les syllabes qu'un souffle vient caresser. Votre voix sublime m'atteint dans les draps lointains où je dérive. Je vous ai enregistrée, vous défilez le long de mes bandes, vous êtes délicieuse comme une épouse soumise à qui je fais redire les mots les plus obscènes. Mon magnétophone est nanti des perfectionnements techniques dernier cri, et je vous fais crier dans les chambres d'écho où je vous anime. Je sélectionne certains préfixes, d'autres syllabes, je vous monte, vous m'appelez et vous me gémissez alors dans la quintessence de vos rires magnifiés. J'ai effacé tous les parasites qui vous parlaient de quoi donc, de rien du tout. Je rajoute un peu de musique, vous me feriez pleurer si mon chagrin épuisé ne s'était encastré dans le rictus imbécile qui me fige. Je voudrais vous demander une faveur. Téléphonez-moi, chère, et de ces factices remèdes passons à la folle réalité de votre présence. Téléphonez-moi et murmurez-moi les mots les plus doux, les mots les plus crus. Je vous le réclame comme ma dernière volonté, je vais mourir, je suis à deux doigts du mirage, mes mains sont des étoiles de mer, veinées de firmament, je peux croire à ce ciel reflété, je peux croire au néant, à l'angoisse terrible (et pourtant, vivant, vivant, mon Dieu, je n'y crois pas), je pourrais vous envoyer mon dossier médical... Je ne pense qu'à ça, à ce rêve, je voudrais mourir en rêvant, en décrochant le téléphone décrocher de la réalité. Vous seriez la passerelle douce; votre voix recèle les manières assassines des anges, les passages si beaux de cette gorge au fond de laquelle s'émeut la femme première; le ciel se dentelle, et votre peau s'entrouvre; vous êtes celle-là, cette lassitude, ô douce qui me lâcha comme un regret et qui me reprend comme un remords. Foudroyé sous la tonnelle, je vous ai tant attendue, guettant les nuées, l'onde bienfaisante et mon corps enfin dénudé... Chère, chère amie, seriez-vous assez cruelle pour ne pas répondre? Je ne vous demande pas de m'embrasser, je n'y survivrais pas. Au fond de la litière commune, la bête en moi s'était éveillée. Quel mystère! je retourne en fin de moi à l'inconnu de ce temps sans figure. Ainsi tout suant, incontinent comme un continent que la mer recouvre, je vous aimerai en silence, tous les jours à vingt heures, au quatrième jour je mourrai, je vous le jure, je connais la potion qui abrège... Je veux vous aimer dans les coulisse du monde où votre aile rasante me fera croire à l'envol éperdue de mon âme idolâtre.
R. K.

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