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Petit poucet rêveur 2 (Karnauch)


J’y revenais souvent, traversé comme l’insecte, saisi par l’oiseau meurtrier, agitant ma langue au fond du palais, dévorant l’intérieur de mes joues — des peaux à recracher loin du chagrin, cela ne dura pas. La nuit, quittant ces lieux démesurés, je cherchais où dormir, allongé au milieu d’une prairie. Sous le ciel, j’entendais murmurer ceux qui feignaient de m’appeler. Mon nom coulait avec leur sueur. Il s’en fallut de peu qu’ils me trouvassent. J’ai marché dans le brouillard percé d’ampoules, mes godasses, je les avais perdues dans une frondaison. Une rumeur, je ne savais. Des froufrous, rien n’advenait. Je mourais, renversé dans une torpeur familière, je mourais comme une fourmilière, cela ne dura pas.

Comme des vieillards avaient exposé la vile pensée qui les tenaillait à la tête, ils ne virent pas le clou saillir à leur cul, et moi-même, me taisant sans daigner leur montrer ma fumeuse trouvaille, je me suis ensommeillé, absorbé comme le passant qui se dissémine sans se laisser découvrir au cœur de sa pensée. A l’arrivée, les autorités portuaires m’avait cueilli. Je fus questionné. Je me taisais, je fumais la pipe, promenais des regards dédaigneux — je faisais des grimaces dans mon propre dos. Qui de vous m’a conduit, jusqu’au liséré d’une traînée : ce mol abandon où plus rien ne collait, je finissais par aimer les mauvaises plaisanteries, les calembours idiots, je me détachais, quittais ma coquille, pas de chance, j’étais un escargot, j’ai fini par flotter en hippocampe, il n’y avait plus d’abri. J’ai pondu une corde.

Je ne sais comment j’ai pu me défaire de l’empoix des vêtures, je croyais me déshabiller mais les manteaux me poursuivaient, et la buée sortait de ma bouche ; lissant la libellule prise pour une moustache, je tremblais, arrosé de foutre, sans discerner le membre qui m’avait exécuté. Un rire profond m’accompagnait, je ne sais de quelle bouche il sortait, et, si j’entendais cette engeance m’appeler, enclos dans mes propres lèvres, je ne la reconnaissais pas, je ne le voulais pas.

Et le soir, comme je me renfermais dans l’écroulement des marécages, caché non loin du héron, allongé au fond d’une barque, caché pour que les enfants ne me découvrent pas, j’ouvrais un œil, pareil à l’oiseau que ceux-là persécutent, quand ils lui lancent pierres, bâtons, coups de fusil en criant et ron et ron et ron, petit patapon, oh, comme ils étaient stupides, et comme je les haïssais, et comme je les craignais, ces malheureux enfants ; pourrissant au milieu des nénuphars — mes dents s’entrechoquaient, ce bruit régulier éloignait ceux qui me croyaient affamé.

Un jour je verrai se déplier mes doigts acharnés à de tristes besognes ; homme de plume, homme de rien, j’écorcerai les colonnes montant au revers des forêts, je dirai : Dignes vieillards, je ne veux plus entendre vos prières ni voir se pencher vos lèvres que le lichen recouvre. A qui rendre colifichets, ciels azurés, lampes mordorées, empires désertés, je ne vous confierai rien, qu’on me fiche la paix ; comme la flèche dans la cible, je vous ai déjà entendus et ma réponse s’est dégorgée, je n’écoute rien de vos sornettes, je ne veux rien de vos discours. Qu’on ne me somme plus de vous croire. Qu’on ne me sonne plus au désert.

Posant mon oreille sur la conque entrouverte, reniant l’océan adoré, j’ai donné préférence aux vastes forêts, savanes, prairies, patience, patience, prairies, patience, patience, silex, forêts, patience, patience, sorcelleries, danses, savanes, prairies, patience, patience, patience, patience — je m’en suis allé, comme le désert, me suis étendu parmi les mirages dont l’horizon ne cesse de se parer. Quoi qu’il m’en ait coûté, j’ai battu monnaie au fond de l’usure, et, comme je l’entendais battre, ce pauvre cœur qui ne voulait s’arrêter, j’ai dit d’un ton noble et dramatique: Viens me chercher à l’estuaire, quand mon os fera à tes crocs une offrande, tu sauras où fouiller pour renflouer ta caisse, je suis bon camarade, va, tu peux te servir, je ne me défendrai pas — j’ai déjà payé d’une jambe ma lamentable destinée...

Je finissais, hélas, par ressembler à ce vieux poète, je crois qu’il s’agissait de Paul Verlaine, déclinant, à l’arrière-salle, des sonnets stupides. Pauvre garçon, penché au bord de sa falaise comme un bouleau argenté que le vent décoiffe, affalé, l’œil torve, et gracieux pourtant, ô gracieux, auprès de ceux qui le réclamaient, gracieux, ô oui, quand le fauchait la marâtre jalouse — je le retrouverai tôt ou tard. Il sera allongé sous la table, riant puis récitant de mauvais sonnets ; agitant le grelot d’un rire infâme, ses courtes jambes, et sa barbe sera baveuse.

Le soir je tendis la main à cet ami plus jauni qu’un manuscrit où le poème coulait comme la fiente ; dédaigneux de ma liqueur, obsédé par son absinthe, tandis qu’il roulait en dé de hasard, perdant sa dernière liquette, fanal au cul, claironnant d’anciennes strophes, muet au fond de lui ; empruntant à l’alcool sa vigueur d’occasion, il me souriait, ô ce sourire, quand il me distingua dans la pénombre. Nous tombâmes dans les bras l’un de l’autre. Je le pris au col, cela le faisait-il rire ? il s’interrompit oublieux, je crus qu’il allait vomir, je lui rendis grâces, puis agitai le poing. Vieux marmiton, le carrelage recueillera tes ronflements, et tu comprendras que de ta destinée je n’ai rien voulu connaître.

Toute ma jeunesse, je l’ai passée à me vieillir, usant à me contourner d’expédients si naïfs, mais, te découvrant vieux et dégueulasse, marmonnant au ciel comme un nœud à ton mouchoir, je ne sais si de ton visage je saurai m’accommoder ; la bouche des égouts te reflète, tu voudrais y plonger, je suis bon camarade et soulève la plaque avant d’accrocher à ton panard une enclume. Je plonge en bon forgeron, mon ami, tes sabots, mon ami, je plonge mes yeux dans ton regard profond, ô, cher et cher et famélique, du moins me reconnais-tu ?

Tu as fini par me répondre, ta voix haut perchée me faisait honte, tout au fond, tu n’existais plus et me disais pourtant de l’outre-tombe : Oui j’ai voulu que tu me fuies sans savoir si je t’aimais encore, sans savoir ce que j’aimais, et pourrais-je regretter d’avoir livré ma vie à de stériles fantaisies, aurions-nous pu espérer meilleur sort ? Les pléïades, les naïades nous attendaient, il ne faut plus obéir à ces fanfaronnades, il faut ramper en vermisseau. La lie de la terre ne nous a pas lus, la lie de la terre à présent nous lie.

Or, je suis à mon corps défendant devenu moi aussi bien modeste, et livre — un pied — une main — au Seigneur que je veux adorer — qu’il me prenne et qu’il m’emmène, je suis confiant, je suis disert.

Depuis, le long des fleuves impassibles, je fuis le soir, le matin, le delta, l’embouchure, et ne suis plus ici, tandis que là-bas je décampe sans savoir où je pourrai m’écouler, tranquille, bienheureux, pourrissant. Bienheureux. Sage, ô si sage, quoique triste, ô triste, obturé comme le flacon d’où s’écoulent prières, suavités, ténèbres entravées ; je rampe au milieu des herbes folles ; comme le serpent, étourdi par sa mue, une souris dans la gueule, je vois venir et c’est déjà ma destinée, je vois venir — j’ai songé un jour à me marier.

Parlant haut et fort d’une voix aiguë comme celle d’une femme à quelque ivrogne, moi donc pareil à ce mari démoniaque, fumassant de la trogne pour lui soutirer la grimace d’un bonheur éculé, à qui donc aurais-je pu reverser la dernière dîme, à celui-là, mauvais vindicatif, un sole d’or, une carabine et qu’il se taise.

Je ne savais qu’il me faudrait revenir à Marseille dégorger en fausse coutellerie la tumeur poussant l’envie d’un moignon bordé de roses excroissances, cet ami que je pleurais quand je dus m’en séparer.

Tel est pris qui croyait prendre. Purin d’or terni, je me rends et vous concède une jambe, une mouche que je ne puis chasser de mon visage, ni de mes yeux quand je veux les fermer et que votre lumière me ravive. Je suis captif, je suis docile, je n’ai su m’en aller.

Adieu, compagnons, j’aurais pu vous aimer et vous aimais bien d’ailleurs, mais vos paroles formeront le socle d’une statue caressée par les vents, et sans chaussures ni bons camarades, ô misérable et si grotesque, quand je voudrai me consoler, je regarderai voler ceux qui me feront la grâce de leurs excréments, pigeons, corneilles, corbeaux, étourneaux, je les remercierai d’un sourire candide et saluerai les nuages, les cocons, les sédiments ; demain, il sera temps de redescendre de ma couche parfumée d’étoiles et mes poches trouées feront des cicatrices où je n’aurai, hélas plus rien à cacher.
(Karnauch)

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