Kiki hésitait toujours, elle ne voulait pas voir sa photographie dans tous les coins. Mais elle posait bien toute nue, insistai-je, et on exposait bien les tableaux. Eh bien, répondit-elle, un peintre pouvait toujours modifier les apparences alors qu’un photographe n’enregistrait que la réalité. Pas moi, répondis-je, je photographiais comme je peignais, transformant le sujet comme le ferait un peintre. Comme lui j’idéalisais ou déformais mon sujet. Je déformais ? Elle déclara alors qu’elle avait une tare physique qu’elle n’avait pas envie de montrer. Je la regardai : l’ovale parfait de son visage, ses yeux très écartés, son long cou, sa poitrine haute et ferme, sa taille fine, ses petites hanches et les jolies jambes qu’on apercevait sous la jupe courte – je ne pouvais discerner le moindre défaut. Je me posai des questions. Je n’imaginais rien qui nécessitât une intervention chirurgicale, rien qu’un artiste habile ne pût corriger. Je l’assurai que mon appareil et moi ignorerions tout défaut, que sa beauté seule serait enregistrée, que je pouvais faire obéir mon instrument. S’il le fallait, je fermerais les yeux pendant toute la séance. Oui, dit Marie, Man Ray est un sorcier. Kiki se décida à poser pour moi ; nous prîmes rendez-vous et elle vint dans ma chambre d’hôtel.
Je n’avais pas regardé un nu avec l’œil désintéressé d’un peintre depuis le temps ou j’étais étudiant. Et même alors en avais-je été capable ? J’étais nerveux et excité, me demandant si je pourrais rester calme. Kiki se déshabilla derrière l’écran qui dissimulait le coin du lavabo, et apparut se couvrant modestement de ses mains, tout comme La Source d’Ingres. Son corps aurait inspiré n’importe quel peintre académique. La regardant des pieds à la tête, je ne voyais toujours pas de tare. Elle sourit timidement comme une petite fille et dit qu’elle n’avait pas de poils pubiens. Tant mieux, dis-je vous passerez la censure. Elle avait tout essayé, dit-elle avec le plus grand sérieux, des pommades, des massages ; rien n’y faisait. Je lui demandai de prendre plusieurs poses : je m’occupais surtout de la tête ; puis j’abandonnai. C’était exactement comme au cours de dessin, dans le temps : je pensais à autre chose, mon esprit divaguait. Je lui demandai de s’habiller et nous allâmes au café.

Man Ray ( Autoportrait )