La photographie entre capture et coupure Ă chacune de ses phases.
La photographie est une forme de relation au monde faite à la fois de continuité et de discontinuité, d’immersion et de capture, de confusion et de défusion, tout comme l’opération psychique elle-même. Rappelons-en les actions successives.
(1) Cadrer. Le moment de la prise de vue correspond à la découpe d’un fragment dans la continuité visuelle du monde. L’opération du cadrage mime en quelque sorte celle de l’accommodation visuelle d’un objet. Mais le cadrage n’engage pas seulement le regard. Pour cadrer un fragment du monde, il faut se sentir d’abord pris dans le monde. Ce sont souvent des composantes sensorielles non visuelles qui mobilisent le désire de photographier un événement. D’ailleurs, le rôle joué par des éléments visuels non conscients dans l’appropriation photographique explique que le résultat ne soit pas toujours lié au talent du preneur de vue. Beaucoup de photographes – à commencer, en France, par Doisneau et Cartier-Bresson – ont insisté sur la nécessité de l’ « immersion » psychique du photographe dans le monde. Il peut arriver qu’un mauvais photographe réalise un cadrage original et fort. Les perceptions inconscientes peuvent en effet imposer à la photographie un équilibre au-delà des formes vues et reconnues par le photographe lui-même… pour autant que celui-ci sache être à leur écoute. Pour faire un « bon » tableau, il faut être un « bon » peintre. Mais tout le monde peut, un jour, faire une « bonne » photographie. Ce n’est pas une affaire de hasard, mais de réception inconsciente à un événement. En revanche, faire une « œuvre photographie » nécessite de savoir reconnaître, orienter, reproduire et utiliser de telles disponibilités. Ce que peu de photographes réussissent !
(2) Déclencher. Le déclenchement créé une coupure dans la durée. Il y a un « avant » et un « après » de la prise de vue. Mais ce moment coïncide, encore plus encore que celui du cadrage, avec une intense participation émotive au monde. La décision de la capture de l’image nécessite que le photographe se sente à la fois « pris » dans le monde et capable d’en « prendre » l’image. C’est même souvent une intensification de cette participation qui déclenche la décision d’appuyer sur le bouton. Cette acte mobilise des résonances inconscientes du coté d’un imaginaire de l’inclusion réciproque du monde et de soi, et de la transfiguration de celui-ci. Tout photographe rêve de reconstituer par un simple « déclic » l’unité essentielle de l’objet et du sujet, du monde et de son spectateur.
(3) Tirer. La photographie développée atteste bien souvent une réalité différente de celle qui avait été vue au cœur de l’événement. Cette découverte impose l’image comme une forme de coupure entre le monde et le photographe. Mais ce moment de coupure est également l’occasion d’une pratique gestuelle de la part du « tireur » de l’image. Cette pratique consiste dans le fait d’empêcher partiellement la lumière de toucher certaines zones de l’image. Le flux lumineux y est tantôt « coupé » et tantôt « libéré » selon les régions de la photographie à éclaircir ou à noircir. Le « tireur » masque, avec les mains ou divers « caches », certaines parties du papier sensible situé sous l’agrandisseur. De cette façon, il estompe les représentations correspondantes sur la photographie finale. Comme le précédent, ce moment fait intervenir des opérations psychiques de l’ordre de la transformation et de l’englobement. Les gestes du « tireurs » sont « transformateurs » de l’image tout comme les opérations chimiques successives qu’il contrôle sont des « transformations ». Mais, pour finir, tout se passe pour l’œil comme si l’image sortait du papier où elle aurait été d’abord comme « enveloppée ». Elle se trouve, grâce au geste du tireur, « développée ».
(4) Découvrir l’image. Le dernier moment de toute pratique photographique est celui où l’image révélée est contemplée, montrée à d’autres, éventuellement exposée… ou au contraire cachée et même détruite ! Ce moment est l’occasion pour le photographe d’une nouvelle confrontation avec l’ensemble des expériences complexes qui ont été contemporaines pour lui de l’événement photographié. Ces expériences – représentatives, affectives, sensorielles et motrices – se trouvent donc une nouvelle fois soumises à la tentative de leur introjection complète. Ce moment est d’autant plus important que la symbolisation verbale s’ajoute alors à la symbolisation sensori-affectivo-motrice qui avait dominé les moments précédents.
Chacun de ces moments successifs peut fonctionner comme un auxiliaire du processus introjectif de manière isolée. C’est pourquoi il est possible d’aimer « appuyer » sur le bouton sans s’occuper de faire développer ses image. Seul importe alors le moment de la prise de vue, c’est à dire des opérations psychiques spécifiques qui lui correspondent. C’est d’ailleurs vraisemblablement ce qui se passe pour beaucoup de photographes amateurs ! Beaucoup de photographies ne sont jamais données à développer, ou bien ne sont pas réclamées au laboratoire, ou encore sont à peine regardées. Leur « prise » a participé à l’assimilation psychique d’événements personnels, familiaux ou collectifs, de telle façon qu’aucune image n’a besoin d’en témoigner.
Serge Tisseron.
Le mystère de la chambre claire. Photographie et inconscient © Les belles lettres 1996
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Veronellepro says:
Je voulais dire que cela confirme ce que je disais que les photos sont les reflets de l'ame du photographe
Sergepro replies:
Ma chère Aliene… Il y a beaucoup de raisons qui nous ont poussées à la pratique de la photographie. Edouard Boubat répondit à cette question posée par Jeanloup Sieff de la façon suivante :
Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ?
Parce que j’aime la magie. IMAGE = MAGIE
Même si le texte de Serge Tisseron ne prends pas en compte les pratiques de photographies numériques ou celles émergentes de la photophonie qui différent un peu des processus « classiques » et notamment la photographie argentique. (Il ne faut pas oublier la pratique du polaroïd entrée maintenant dans la catégorie « ancienne » mais dont les étapes de production ne sont pas identiques aux exemples de Tisseron.) La photographie numérique, ne repose pas – à mon humble avis – sur les mêmes étapes. En effet, si le plaisir du cadrage et celui ô combien magique du déclenchement qui « escamote » aux utilisateurs d’appareils reflex la scène convoitée par l’action du miroir de la machine, si ces plaisirs restent identiques. La « perte » de l’image qui dure jusqu’au développement n’est plus d’actualité, les écrans de contrôle des appareils numériques permettent aujourd’hui de visionner un aperçu de plus en plus précis de l’image capturée. C’est un point important de divergence des processus, car on retrouve dans une étape intermédiaire une sorte de vignette-image qui vient modifier notre perception de l’image. Nous avons ainsi la création d’un « aperçu » qui n’est ni la scène réelle, ni la photographie finale. Une vue simpliste considèrerait cet « aperçu » comme l’équivalent du négatif argentique, mais il n’en est rien, nous avons déjà là une image à part entière qui nous livre aussi tous les renseignements de la prise de vue, réglages de l’appareil, heure de la prise de vue et tous les paramètres concernant le cliché. Mais cette image reste virtuelle, nous sommes donc loin de la production d’un négatif qui reste la première réalité produite par la vision du photographe.
Même si les pratiques diffèrent quelque peu dans les analyses, il ne reste pas moins que le plaisir est toujours présent. Il n’y a pas un plaisir unique engendré par la pratique photographique, mais le plaisir de chacun dans l’accomplissement des étapes de la création d’une image.
Veronellepro replies:
Je te dirais que je n'ai pas connu l'argentique et ne peux donc rien dire a ce sujet et que seul le numerique m'a donné acces a ce plaisir !
Sergepro replies:
Au siècle dernier Kodak a "démocratisé" la pratique photographique avec des appareils comme celui-ci :
Ce fut un grand progrès, combien de grands photographes ont découvert la photographie grâce aux albums qui intégraient la mémoire des événements familiaux. On gardait sous les coins et dans d'épais livres les images des anciens, et les reproductions du dernier-né voisinaient avec la moustache de grand-père.
Le numérique a affranchi la photographie de la chambre noire, il a aboli la durée d'apparition de l'image - je parle de la photo du pique-nique ou de la réunion familiale - la qualité de ce document est secondaire, seul la capture de cet instant de "communion" est important dans le rituel de la photo de famille. Je passe sous silence l'aspect économique qui a découlé de cette "instantanéité" de la mise à disposition du souvenir, qui n'en n'est pas encore un, puisque l'événement vient à peine de se produire et parfois même à encore lieu.
C'est ainsi le monde va de plus en plus vite... (ma grand-mère le disait déjà !)
Le numérique dont il ne faut pas oublier que l'ordinateur est indissociable de l'appareil de prise de vue, le numérique a donné l'accès à des personnes qui ont trouvé un moyen d'expression vers lequel une grande partie se serait détournée il y a deux décennies. Je me souviens qu'avant la confrontation avec le regard des autres, l'accès aux images d'amateurs qui avaient les même préoccupations que les miennes, nécessitait d'appartenir à un photo-club.
Aujourd'hui le "club" c'est Ipernity, tu montres tes images à une communauté bien plus grande et diverse, les avis et sensibilités sont multiples.
Serge edited this comment 5 months ago.
Veronellepro replies:
J'ai reflechi et me suis dit qu'avec un bridge ou un compact je me serai bien vite lassée car le viseur a cette particularité d'être en intimité avec le sujet, là aussi il faut distinguer les visées avec ecran et visée avec l'oeil rivé au viseur, c'est mon ressenti, nous avons dans la famille un compact et un bridge ! C'est juste mon avis, certains ne seront pas d'accord en parlant du confort lié a la visée sur l'ecran en "live"
Mon premier argentique etait un appareil jetable des 3 suisses, j'étais partie en excursion a la volerie des aigles, je ne sais ce que sont devenues mes photos, mais il semblait que le fait de prendre en photo le ciel d'un bleu uniforme et sans nuage, n'a pas stimulé mes parents a renouveler l'experience, et les photos de fleurs ne passionnent personne, je que je veux c'est que si adolescente, j'avais cette conception de la photo et que les photos souvenirs ne m'interessaient pas c'est qu'il existe aussi un caractère inné ! Et si je ne me suis pas lancée dans cette aventure auparavant, c'est que je n'en avais pas les moyens financiers, la pellicule coute cher !
Sergepro replies:
Le confort lié au "live", je le laisse volontiers aux autres...
Mais je ne trouve pas "pratique" de rester les bras tendus (bras qui ne sont jamais assez longs au fil des années).
Mes premières photos, furent loupées (déjà ) au cours d'un voyage scolaire :
http://www.ipernity.com/blog/serge/23623
Je fais très peu de photos de famille.
Quand au prix de l'argentique, je sais que jadis j'achetais mes films par bobines de plusieurs mètres et que je "fabriquais" ainsi mes pellicules...
La Belle du Canet replies:
Sergepro replies:
Il te reste le bon vieux 6x6 que l'on cale sur son ventre et dont la visée se fait par dessus !
:-D
La Belle du Canet replies:
Sergepro replies:
Oui... Tu devrais leur faire prendre l'air !
(Les pauvres...)
MdR !!!
Veronellepro replies:
Veronellepro replies:
La Belle du Canet says:
Pour moi la photo est -et j'espère restera- uniquement un plaisir. J'ai toujours envie de garder un instant "précieux" que j'ai "ressenti" plus que "vu". J'ai envie de progresser, mais je ne veux pas que cela devienne une obsession ...
Je ne parts pas "faire des photos" je parts musarder avec un appareil à la main :) et je fais des photos ou je ne fais rien du tout. Je ne prévois rien à l'avance ...
Quand j'ai envie de prendre quelque chose en photo, c'est parce que la lumière m'attire ... et non le sujet... le sujet est accessoire à sublimer les jeux d'ombres et de lumière, c'est peut-être pour ça que je suis fascinée par les reflets ...
Souvent le résultat n'est pas à la hauteur de mon imagination :). Par contre, j'ai un problème avec l'écran ... Quand je vise dans le viseur, ce que je vois est ce que je reproduis plus ou moins sur le cliché à l'inverse, quand je vise avec l'écran 9/10 je vois "net" et au développement c'est flou :( (i am very douée lol)
Sergepro replies:
Je te conseille un appareil Ă la hauteur de ton imagination...
;-)
Pour ton problème technique, il faudrait plus de précisions (par mail si tu veux).
Pour les prises de vues, je dois avouer que j'ai toujours un appareil à portée de main. Mais ce n'est pas toujours la lumière qui décide, c'est parfois l'association d'idées, il n'y a pas de règle formelle. Mais j'ai toujours la notion de jeu en tête.
Le plaisir est pour moi dans la somme des étapes, quand c'est accompli - pour Iper, par exemple- la mise en ligne et que viennent les premières réactions. Oui... en ce qui me concerne la confrontation du cliché-jeu avec le regard des autres est très importante.
La Belle du Canet replies:
Et je pense que ça ferait peut-être bon ménage avec les aliens de Véronelle LOL
Je suis tout à fait d'accord avec toi que la photo est faite pour être partagée et en ce qui me concerne, sauf si je ne peux pas faire la photo avec le viseur, je ne regarde jamais les photos avant de les avoir chargé sur le PC, car j'ai envie de la surprise. Quand elle est bonne c'est l'éclate totale et quand c'est raté, je m'autoflagelle :D
Sergepro replies:
Merci de ces précisions concernant tes pratiques... photographiques. Évidement avec un article titré "Photographie et inconscient" il n'est pas anormal de retrouver "éclate totale et auto-flagellation" dans les commentaires...
Le prochain article sera plus... léger. (Promis)
:-D
Veronellepro replies:
Sergepro replies:
Ben... Les pucerons ont des ailes... pour aller voir les puceronnes ! Nan ?
Et tout ça dans les p'tites fleurs !
Ce doit-être pour ça que je ne fait pas de macro... "Photographie et voyeurisme" ça me donne l'idée pour une nouvelle note...
;-)
Veronellepro replies:
Sergepro replies:
Je corrige par : "La confrontation avec le regard de l'autre..."
(Je suis d'humeur taquine ce matin ! )
Finalement... Ne serions-nous tous que des enfants qui viennent de faire un dessin et qui n'ont de cesse de le montrer Ă tout le monde ?
Veronellepro replies:
Sergepro replies:
Bien sûr que c'est acceptable... C'est même une chose à revendiquer haut et fort !
;-)
La Belle du Canet replies:
Sergepro replies:
Les enfants... même les grands, n'ont pas de complexe, ils sont toujours fiers de leurs création...
:-P
Veronellepro replies:
Sergepro replies:
Mais si ils sont beaux tes dessins...!
;-)
Granad'Apro says:
Alors les temps sont durs pour nous mais il y a quelque chose qui perdurera quand 60% des apn seront passés en déchetterie (on en trouve déjà et pas des compacts)
Vive nous !
Sergepro says:
hahahahaha !
Vive nous Alain...
Je dois avouer que j'en suis à mon troisième appareil numérique en trois ans... Même si paradoxalement je suis plus attiré maintenant par la prise de vue, alors qu'avant je ne jurais que par le labo et que je ne manquais pas un seul n° de "Photologie".
Les temps ne sont pas durs Alain... ils ne font que passer. L'outil a changé ? Qu'importe, notre esprit créatif s'en accommodera...
;-)
Granad'Apro replies:
Ça manquera aux générations futures...
Je veux un numérique avec bruitages... Pourquoi pas ?
Sergepro replies:
Mais mon Eos 50D fait du bruit ! (moins de le 400D certes) En fait le bruit du miroir magique est toujours présent, ce fut une des surprises que j'ai eu avec mon premier reflex numérique.
Le bruit du rideau participait à la fabrication de l'image, il entrait dans le rituel de capture de cette portion de réalité que l'on voulait graver sur le film, mais il ne manquera pas aux générations futures. Il y aura toujours des amateurs - dans le sens puriste du terme - pour garder le temple argentique. Comme il y a des passionnés de sténopés aujourd'hui, ce que je trouve merveilleux, car nous avons à la fois des techniques anciennes qui servent la visions d'artistes d'aujourd'hui.
Veronellepro replies:
Sergepro replies:
Alain est un incorrigible !
;-)
Aurait-il oublié que l'un des principaux argument du Leica pour les photo-reporter outre le format et la qualité de l'optique, était... son silence ?
Bon... Je n'ai jamais pu m'en payer un... Mais je ne suis pas un photo-reporter !
:-D
Veronellepro replies:
La Belle du Canet replies:
Ok je sors ... lol
Veronellepro replies:
Sergepro replies:
Rhoooo !
;-)