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fondateur du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP) est mort
Georges Habache et la Résistance palestinienne
par Thierry Meyssan*

Georges Habache, figure charismatique de la Résistance palestinienne est mort en exil, le 26 janvier 2008, à l’âge de 81 ans. Malgré une vie de combat, il n’aura pas assisté à la libération de la Palestine et à la création d’un État unique, laïque et socialiste, qu’il appelait de ses vœux, dans lequel Palestiniens et colons juifs seraient enfin égaux. Devant l’émotion populaire, ses adversaires de l’Autorité palestinienne ont décrété un deuil national de trois jours.



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Georges Habache est né le 2 août 1926, à Lydda en Palestine (renommé « Lod » par l’État d’Israël), dans une famille de commerçants grecs orthodoxes. En 1948, alors qu’il suit des études de médecine à l’université américaine de Beyrouth, la Hagannah (une milice sioniste) et l’Agence juive (c’est-à-dire l’exécutif sioniste clandestin dans la Palestine sous mandat britannique) adoptent le « Plan Dalet » [1]. Les événements qui suivront décideront de son destin.

Les historiens divergent sur l’objectif de ce plan. Pour Benny Morris, il visait à sécuriser les zones de colonisation juive, au besoin en expulsant les populations autochtones. Mais, pour Ilan Pappe, se réfèrant aux mémoires de David Ben Gourion, son but était de nettoyer ethniquement la Palestine. Selon le Plan lui-même, il s’agit d’« opérations contre les centres de population ennemie situés au sein de notre système de défense ou à proximité, afin d’empêcher qu’ils soient utilisés comme bases par une force armée active. Ces opérations peuvent être menées de la manière suivante : ou bien en détruisant les villages (en y mettant le feu, en les dynamitant et en déposant des mines dans leurs débris), et spécialement dans le cas de centres de population difficiles à maîtriser ; ou en montant des opérations de ratissage et de contrôle selon les lignes directrices suivantes : encerclement du village et enquête à l’intérieur. En cas de résistance, la force armée doit être anéantie et la population expulsée hors des frontières de l’État »

À l’époque Lydda était une ville de 30 000 habitants. Du 7 au 18 juillet 1948, la Hagannah lance l’opération Danny contre les villes de Lydda et Ramle, et les 75 villages de l’agglomération, sur la route conduisant de Tel-Aviv à Jérusalem. Les miliciens ordonnent aux civils de quitter leurs maisons dans l’heure sous peine de mort. Pour se faire obéir, ils abattent ici et là ceux qui protestent. Sous une chaleur exténuante, la population fuit à pied, tandis que les miliciens les harcèlent. Des centaines de femmes et d’enfants sont tués. L’épisode est resté dans les mémoires sous le nom de « la marche de la mort de Lydda ». Georges Habache assiste aux massacres et à l’exode.

Au total, en six mois d’opérations terroristes, ce sont 800 000 Palestiniens qui prennent le chemin de l’exil. Ultérieurement, l’État sioniste constatera leur absence de leurs maisons et confisquera leurs biens « abandonnés » pour les attribuer à des colons juifs.

Georges Habache retourne terminer ses études de médecine à Beyrouth, où il fonde avec un autre étudiant palestinien grec orthodoxe, Waddie Haddad, les Jeunesses de la vengeance, un groupe armé clandestin laïque visant à faire pression sur les dirigeants arabes en éliminant ceux qui collaborent avec l’occupant sioniste. Il prend alors le nom de guerre d’Al-Hakim (« le médecin », mais aussi « le sage »).

Ayant obtenu brillamment son doctorat et sa spécialisation en pédiatrie, il part avec son ami Waddie Haddad soigner les réfugiés dans un camp en Jordanie, avant d’ouvrir ensemble le « Dispensaire du peuple » à Amman. Ils y créent le Mouvement des nationalistes arabes, d’obédience nassérienne, en vue de la libération de leur patrie. En 1957, il est impliqué dans la tentative de coup d’État contre le jeune roi Hussein de Jordanie. Il s’enfuit, d’abord en Syrie, puis au Liban, tandis qu’il est condamné en Jordanie par contumace à 33 ans de prison, que la loi martiale est proclamée et que les partis politiques sont interdits.

À l’issue de la Guerre des Six jours, en 1964, et de l’effondrement politique du nassérisme qui s’en suivit, Georges Habache réussit à fédérer de nombreux groupes de résistants laïques, sur une base à la fois nationaliste arabe et marxiste, au sein du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP), dont il devient le premier secrétaire général. Progressivement l’organisation interprète le conflit israélo-arabe comme un avatar de l’impérialisme et du colonialisme. Cependant, à son extrême gauche, une aile exclusivement marxiste-lénisiste rompt avec le nationalisme arabe. Elle fait scission autour de Naif Hawatme sous le nom de Front démocratique de libération de la Palestine (FDPLP).

Le FPLP s’impose face au Fatah de Yasser Arafat comme la plus radicale des grandes organisations de la résistance palestinienne. Il conduit des opérations spectaculaires de détournement d’avions de la compagnie El-Al. Pour sensibiliser l’opinion publique mondiale à la cause palestinienne, Waddie Haddad —peut être sous l’influence de l’URSS dont il est proche— étend ces opérations hors de Palestine, créant pour cela le FPLP-Opérations extérieurs (FLPL-OE). Haddad fait appel à un ancien compagnon d’Arafat, Abou Nidal, et à des groupes étrangers comme la Fraction armée rouge (Allemagne). Surtout, il recrute un agent hors pair : le Vénézuélien Ilich Ramirez Sanchez (alias « Carlos »).

Le 6 septembre 1970 ; le FPLP-OE détourne simultanément quatre avions suisse, israélien, états-unien et bahreini et les pose sur la piste désaffectée de la base militaire britannique de Dawson, dans le désert jordanien. Il convoque la presse internationale dans ce qui est devenu « l’Aéroport de la Révolution » et réclame la libération de tous les résistants palestiniens incarcérés dans les différents pays concernés en échange de la libération des otages. Aux États-Unis ; le président Nixon renonce à intervenir militairement, tandis qu’au Royaume-Uni Edward Heath accepte de négocier. Les forces jordaniennes, quant à elles, s’avérent incapables de maîtriser la situation. La population du royaume, qui et à 80 % palestinienne, est sur le point de se soulever. Partout les liens de la monarchie hachémite avec les Anglo-Saxons et les sionistes sont contestés. Le régime vacille. Le 16 septembre, le roi Hussein décide d’écraser la révolution : il décrète la loi martiale, attaque le quartier général des organisations palestiniennes à Amman et prend d’assaut des camps de réfugiés qui viennent de proclamer leur indépendance. Le monarque reçoit le soutien militaire du général pakistanais Muhammad Zia-ul-Haq (qui prendra le pouvoir sept ans plus tard à Islamabad) et du président irakien Ahmad Hassan al-Bakr. Les Révolutionnaires palestiniens reçoivent l’aide du président syrien Salah Jadid, qui arme lourdement les combattants de l’Armée de libération de la Palestine (la branche militaire de l’organisation d’Arafat), leur attribuant notamment 250 tanks T-55. Le 27 septembre, un cessez-le-feu est négocié par le président égyptien Gamal Abdel Nasser, et signé au Caire par Yasser Arafat et par le roi Hussein. Mais, le lendemain, Nasser décède d’une « crise cardiaque » et les combats reprennent. En définitive, l’armée royale jordanienne triomphe dans le sang : ce « septembre noir » aura probablement coûté la vie à 20 000 personnes. La dynastie hachémite retrouve le contrôle de la Jordanie, les combattants palestiniens reprennent le chemin de l’exil et se regroupent dans les camps de réfugiés libanais. En Syrie, le président Salah Jadid, qui a échoué, est renversé par le général Hafez el-Assad. Considéré comme responsable du déclenchement de cette guerre arabo-arabe, Waddie Haddad s’éloigne du FPLP et créé sa propre organisation. Il planifie alors de nouvelles opérations, dont la prise en otage des ministres de l’OPEP afin de contraindre les pays exportateurs de pétrole à utiliser une partie de leurs revenus pour aider le peuple palestinien et le développement du tiers monde [2].

Habache devient la bête noire des Israéliens. Au point qu’en 1973, le Mossad détourne un avion de ligne Beyrouth-Bagdad croyant qu’il est à son bord, mais ne l’y trouve pas.

Correspondance secrète entre Ilich Ramirez Sanchez (alias « Carlos ») et Georges Habache (alias « Hakim »). Document exclusif Réseau Voltaire.

Dans les années qui suivent, Georges Habache s’oppose à Yasser Arafat. Le FPLP quitte le Parlement national palestinien. Légaliste, Arafat croit en l’application du plan de partage onusien de la Palestine de 1948 (la « solution à deux États ») : il espère la création d’un État palestinien souverain aux côté de l’État d’Israël. Cette logique le conduira à l’accord d’Oslo avant de trouver sa limite avec l’assassinat d’Yitzhak Rabin, le plan d’apartheid d’Ariel Sharon et la construction du Mur. De son côté, Georges Habache croit en une solution démocratique : un seul État dans lequel chaque citoyen, juif ou arabe, aura une voix égale.

Lors de la signature de l’accord d’Oslo, en 1993, Georges Habache constitue un front du refus à Damas et l’élargit aux groupes islamistes, tels que le Hamas et le Jihad. Son état de santé l’oblige à quitter progressivement la scène politique. Bien qu’il refuse à titre personnel de se rendre en Palestine occupée pour ne pas légitimer l’Autorité palestinienne, le FPLP particpe aux élections législatives de 2006. Il est décédé le 26 janvier 2008 à l’âge de 81 ans. Ses amis du Réseau Voltaire rendent hommage à ce patriote palestinien, combattant intransigeant de la liberté.

Documents joints

 


Correspondance secrète entre Ilich Ramirez Sanchez (alias « Carlos ») et Georges Habache (alias « Hakim »). Document exclusif Réseau Voltaire.
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Thierry Meyssan
Journaliste et écrivain, président du Réseau