Dans un monastère retiré du monde vivaient trois moines
et la règle d'or était le silence par le travail.
La seule dérogation à cette règle immuable était une
journée de fête, tous les 300 ans, en l'honneur d'un saint
dont le nom s'est perdu depuis...
L'occasion était belle pour une grande joie et une certain
raffinement. La journée, attendue dans la sérénité, arriva
enfin.

Assis autour de la grande table en chêne, sans chichis de
grande vaisselle et encore moins d'argent ou de cristal, nos
moines pieusement à la fête commencèrent le repas, qui ne
différait pas de celui de chaque jour, le péché d'orgueil
ou de gourmandise étant toujours de veille, fête ou pas.

300 ans! L'abnégation n'était plus que poussière de voeu
et chacun, dans son âme, cultivait aussi soigneusement que
secrètement la fleur de simplicité, digne d'honorer le
Seigneur Tout Puissant et Miséricordieux.
La hiérarchie jouait son rôle comme en un mariage bien rôdé,
et le patriarche eu l'insigne humilité de rompre, après le
pain, ce qui tenait l'âme même de ce lieu blanc de
sainteté: Le silence.

Il aspira calmement un air où se mêlaient des volutes
vaporeuses d'encens de Chypre et des senteurs de thym du
jardin, et dit d'une voix calme et claire:

"Dieu! Que j'aime la soupe de lentilles!"

Et, portant un regard d'acquiescement au premier père, il
porta délicatement une cuiller fumante à sa bouche fine.

Le premier père, sûrement plus vigoureux car un peu moins
âgé, et après, semble-t-il, une méditation reconnaissante,
prononça son oraison:

"Dieu! Que je n'aime pas la soupe de lentilles!"

Semblant délivré d'un message urgent, il invita le cadet
des trois, a accomplir sa propre délivrance.

L'oeil était bien plus vif chez le plus jeune de ces anges
de sagesse, au centre d'une cérémonie aussi prenante que
rare. Il apparut comme un air de résignation solennelle
au front du père blanc et c'est d'une voix rendue froide,
sans doute par une émotion due à la jeunesse et aidé en
cela par l'attention soutenue de ses pairs plus âgés, qu'il
souffla, plus qu'il n'articula, son psaume:

"Dieu! Que j'en ai assez de toutes ces discussions à
propos de la soupe de lentilles!"

Et le silence « triséculaire » retomba, lourd d'encens, sur le
trio des bienheureux...

Ce n'est pas une morale qui rompra le couvercle serti de
ce conte fictif. Dans sa forme édulcorée, pour ne pas faire
souffrir les porteurs de messages à l'odeur de sainteté,
il raconte d'une manière souriante les affres d'une
attente vaine, lorsque, le moment venu et l'instant étant
d'un éther volatile et fugitif, on rate une occasion de
se taire…