Ceux qui espéraient du jury de Jane Campion, composé d’aussi fortes personnalités, accouche d’un palmarès radical et surprenant, en ont été pour leurs frais. Le cru Cannes 2014 a tous les défauts des palmarès auxquels nous a habitué, depuis des décennies, le plus grand festival de cinéma du monde.
Il récompense, évidemment, le film le plus long (3h16!), le plus bavard, le plus ennuyeux (la première heure est interminable), le plus esthétisant et le plus pesamment littéraire de la sélection. Tchekhov et Bergman seront forcément convoqués pour décrire ce drame contemplatif, au titre adéquat (Sommeil d’hiver), dans lequel un vieil acteur misanthrope reconverti dans l’hôtellerie au fin fond des montagnes d’Anatolie, rase tout le monde avec son egocentrisme et ses discours moralisateurs et doit se remettre en question s’il ne veut pas perdre sa (trop) jeune femme et le peu d’amis qui lui restent. Il ne manquait au turc Nuri Bilge Ceylan, déjà titulaire de deux grands prix et d’un prix de la mise en scène, qu’une Palme d’or. Le choix du jury ne surprend donc aucunement, même si le film ne figurait qu’en troisième ou quatrième position dans les pronostics.

Grands absents

L’autre grand travers des palmarès cannois, ce sont justement ses « grands oubliés ».Ils sont au moins trois cette année : Timbuktu, le film africain d’Abderrahmane Sissako sur l’occupation de Tombouctou par des troupes djihadistes, qui avait toutes les qualités requises pour faire une Palme d’or juste et généreuse, Still the Water de la japonaise Naomi Kawase, une pure merveille élégiaque sur l’initiation de deux adolescents aux drames de la vie, et surtout Deux jours, une nuit des frères Dardenne, grands favoris de la critique, qui repartent bredouilles pour la première fois de leur déjà longue carrière, avec ce qui est pourtant l’un de leurs meilleurs films.
Marion Cotillard, qui y est extraordinaire en jeune mère se battant pour sauver son emploi, méritait largement le prix d’interprétation féminine.Il échoit à l’américaine Julianne Moore, qui est excellente en actrice vieillissante cherchant désespérément un dernier (bon) rôle dans Maps to the Stars de David Cronenberg. Mais la concurrence était rude dans cette catégorie, en cette année marquée par les portraits de femmes.Plusieurs autres actrices auraient tout autant mérité le prix, à commencer par celles de Mommy , le formidable mélo de Xavier Dolan.Le nouveau petit génie du cinéma mondial, qui, à 25 ans, visait déjà la palme doit, non seulement, se contenter du Prix du jury, mais en plus le partager avec le doyen de la sélection, Jean-Luc Godard.Le plus jeune et le plus ancien réalisateur réunis: le symbole aurait été joli, si seulement Godard avait daigné faire le déplacement et surtout si son film (Adieu au langage) n’était pas du grand n’importe quoi.

Erreurs de casting

Signalons encore trois grosses « erreurs de casting » : le Prix masculin accordé à Timothy Spall, acteur Shakespearien dont le rôle se réduit à grogner et à froncer les sourcils dans Mr Turner de Mike Leigh, le prix du scénario à Leviathan, grand film Russe qui méritait plutôt le prix de la mise en scène accordé, très généreusement, à l’AméricainBennett Miller pour Foxcatcher, un film de lutte (contrairement à ce que pourrait faire croire son titre) et de pouvoir, très surévalué à notre avis.
Bref, seul le Grand Prix, décerné à la jeune réalisatrice italo-allemande Alice Rohrwacher pour Les Merveilles, rude conte naturaliste sur le retour à la terre manqué d’un couple avec trois jeunes enfants, fait montre d’un peu d’audace. Autant la sélection 2014 nous a surpris par sa qualité et sa pertinence, autant le palmarès déçoit.Une fois de plus, pourrait-on dire...

Le Palmarès
Palme d'Or : Winter Sleep de Nuri Bilge Ceylan
Grand Prix du jury : Les Merveilles d'Alice Rohrwacher
Prix de la mise en scène : Bennett Miller pour Foxcatcher
Prix du scénario : Leviathan
Prix d'interprétation féminine : Julianne Moore pour Maps to the Stars
Prix d'interprétation masculine : Timothy Spall pour Mr. Turner
Prix du Jury (ex aequo) : Adieu au langage de Jean-Luc Godard et Mommy de Xavier Dolan
Palme d'or du court métrage : Leidi de Simon Mesa Soto.
Caméra d'or : Party Girl de Marie Amachoukeli, Claire Burger et et Samuel Theis