Un piano sur une plage du bout du monde battue par les vagues et les embruns, une petite fille qui danse sur une musique romantique, une femme qui la regarde, un homme qui s’avance… Vingt et un ans après les avoir découvertes sur l’écran du Palais des Festivals, personne n’a oublié ces images.La Leçon de piano fut d’abord et surtout une leçon de cinéma.Et sa réalisatrice, Jane Campion, la première femme à recevoir la Palme d’or. Les Palmes d’or, devrait-on dire, puisqu’elle obtint la première pour un court-métrage, Peel, en 1986, la seconde (« la vraie »), en 1993, pour La Leçon de piano.Deux décennies plus tard, la réalisatrice néo-zélandaise, s’apprête à présider le jury de la compétition officielle.Ce sera aussi la première femme réalisatrice à le faire. On ne doute pas qu’elle applique la même passion à juger les films de ses pairs qu’à composer les images des siens.

Lady Jane
« C’est un grand honneur pour moi que d’avoir été choisie, confie la cinéaste.Et pour dire la vérité, je suis très impatiente! ». Habituée de Cannes, où la plupart de ses films ont été présentés (le dernier, Bright Star, en 2009), « Lady Jane » (comme l’appelle Yves Jacob) y était encore l’an dernier pour présider le jury des courts métrages et de la cinéfondation. « Cannes est le pays des stars, des fêtes, des plages et du business, apprécie-t-elle, mais on ne perd jamais de vue ce qu’est le Festival : une célébration du cinéma comme Art et une célébration du cinéma du monde entier ».
Issue d’une famille qui la prédestinait, sans doute, aux métiers de la scène - son père était directeur de théâtre, sa mère actrice- Jane Campion, née en 1954 à Wellington (Nouvelle-Zélande), a pourtant choisi d’étudier d’abord l’anthropologie, avant de se consacrer un temps à la peinture. Ce n’est qu’au début des années 80 qu’elle se tourne vers le cinéma, hantée par le souvenir d’un film adoré à l’adolescence : Belle de jour de Luis Bunuel. Gilles Jacob se souvient avec précision d’une « jeune réalisatrice venue des antipodes » débarquant à Cannes en 1986 avec trois courts métrages « qui affirmaient déjà une telle humanité, un tel univers que, refusant de choisir, le Festival les présenta tous les trois »Et décerna à l’un d’eux, Peel, la Palme d’or du court-métrage! « Jane Campion était née, et un style avec elle, conclut Gilles Jacob : humour noir, traitement visuel saisissant et acuité du regard ».

"Il y a un coté barbare en moi!"
Portraits de femmes à fort tempérament, en butte aux préjugés de leur milieu social et de leur époque pour accomplir leur destin, ses films (Sweatie en 1989, Un Ange à ma table en 1990, Portrait de femme en 1996, Holy Smoke en 1999, In the Cut en 2003 et Bright Star en 2009) et ses héroïnes lui ressemblent : romantiques et rebelles à la fois, solaires et solitaires, déterminées et libres.« Je ne suis ni esthète, ni cinéphile, avoue-t-elle sans ambages à Michel Ciment, qui lui consacre un livre d’entretiens (1).Il y a un côté barbare en moi! ». Menant sa carrière à contre-courant de ce que l’on pouvait attendre d’une cinéaste palmée et oscarisée, et estimant qu’ « on peut faire sur le petit écran des choses moins convenues qu’au cinéma », c’est pour la télévision que Jane Campion a choisi de tourner son dernier film Top of the Lake, une série fantastico féministe qui a connu l’an dernier un grand succès en France et dans le monde entier.
On peut donc compter sur elle pour secouer la hiérarchie habituelle du Festival et donner la primeur à des œuvres sortant des sentiers battus.Elle sera certainement soutenue dans cette démarche par un jury que l’on a qualifié de « jury de combat » tant sa composition laisse présager, elle aussi, des choix radicaux.

(1) Jane Campion par Jane Campion aux éditions des Cahiers du cinéma (224 pages 45 € parution le 17 mai)