André Dussollier a tourné sept films avec Alain Resnais.Pour Sandrine Kiberlain, par contre, c’était une première. Ils forment l’un des trois couples que Resnais met en scène dans Aimer, Boire et Chanter, son dernier film qui sort aujourd’hui en salles.Quelques jours après avoir accompagné le vieux maître en sa dernière demeure, on les retrouve pour évoquer sa mémoire et parler du film, dernière pièce forcément testamentaire d’une œuvre qui aura marqué l’histoire du 7e Art…

Quel souvenir gardez vous de ce dernier tournage avec Alain Resnais?

André Dussolier : J’étais heureux de le voir sur le plateau, souffrant de sa hanche au départ et puis, à la fin du tournage, le plaisir était tel qu’il marchait comme si c’était son premier jour.

Sandrine Kiberlain : J’ai rencontré quelqu’un de très créatif, très inventif, qui innovait tout le temps, qui se creusait la tête pour être au plus près de ce qu’il imaginait et qui ne ressemblait qu’à lui. En même temps, il était très spectateur de ce qu’on faisait et prêt à accepter toutes nos propositions.On se sentait libres.

Sandrine, c’était la première fois que vous tourniez avec Resnais…

Oui, enfin ! Je lui avais écrit il y a longtemps pour lui dire que j‘aimerais beaucoup tourner avec lui et J’étais malade de n’avoir pas eu de propositions de sa part plus tôt. Mais il n’allait vers un acteur que quand il avait un rôle bien défini à lui proposer, et qu’il avait le sentiment de ne pouvoir le donner qu’à cette personne et pas une autre. Lorsqu’il a eu un rôle à me proposer, il l’a fait, et Dieu merci, c’était celui-là. C’était important pour lui de connaître les gens avec qui il travaillait. Ce n’était pas superficiel. J’ai l’impression de bien l’avoir connu car très vite, les choses essentielles étaient dites.J’en suis heureuse car je n’ai pas la sensation d’être passée à côté de lui, ni lui à côté de moi.

Aviez-vous le trac?

Les premiers jours, je devais faire ce qu’il appelait « le visage arraché » : une scène en gros plan, filmée sur fond quadrillé. C’était je crois, mon 2e jour de tournage et je me retrouvais avec Alain Renais et la caméra à dix centimètres de moi.alors là, oui, forcément, on ressent quelque chose! D’une manière générale, je n’ai jamais le sentiment d’acquis.A vrai dire, j’ai même plus le trac aujourd’hui, en commençant un film, qu’autrefois.
André Dussollier : Resnais lui-même se mettait en danger, sur les tournages.Il essayait des plans qu’il avait en tête sans savoir s’ils allaient marcher et ne prévoyait rien en remplacement, au cas où ça ne fonctionnerait pas. Il prenait des risques dans sa manière de filmer, de sorte qu’on se sentait assez à l’aise d’essayer des choses, nous aussi, sans être sur du résultat. Avec les techniciens, on avait l’impression de participer à son aventure. Il cherchait à montrer des choses qu’il avait rêvées, comme ici la taupe ou la méduse dans On connaît la chanson. Tout était inattendu, il n’y avait jamais de pléonasmes, les musiques n’étaient jamais celles qu’on aurait pu attendre…

Le côté testamentaire du film était-il sensible pendant le tournage?

André Dussollier : Non, pas du tout.C’était, au contraire, très joyeux. Pour « Cœur », on disait déjà que c’était testamentaire, mais on n’avait jamais cette impression-là sur le tournage. Alain avait une manière très ludique de mettre en scène la vie ou sa vie… Évidemment, on ne peut pas s’empêcher de penser à lui dans le personnage de Georges, le héros invisible du film. Mais la mort a toujours été au cœur de l’œuvre de Resnais. Sur ce dernier film, en tout cas, Alain Resnais était extrêmement heureux, il riait tout le temps. Dès les premières lectures, il était dans l’envie de faire un film plus léger, sur le ton d’une comédie, avec beaucoup de sentiments, d’enjeux et d’amour. Tout est dit dans le titre: « Aimer, boire et chanter », c’est un hymne à la vie.