Olivier de Kersauson est un navigateur rapide, quelques records du monde l’attestent.Mais sur terre, l’homme bouge sacrément vite aussi, malgré ses 70 printemps.Pour l’attraper, il faut se lever tôt et faire preuve d’une certaine endurance. C’est au petit matin presque blème qu’on a fini par le coincer dans un couloir d’Europe 1, où il enregistrait son émission avec Laurent Ruquier, après l’avoir loupé de peu à la télé et au salon nautique.Mais une fois calé dans un fauteuil, sa première clope de la journée allumée, l’Amiral a pris tout son temps pour nous parler de son nouveau livre (1), dans lequel il se confie comme jamais auparavant…

Vous annoncez dans le livre votre retrait de la compétition.Qu’est ce qui vous y a décidé?
J’ai surtout dit ça pour qu’on arrête de me poser la question! (rires) Mais il ne faut pas croire : c’est une blessure. Pour un sportif, c’est une première mort. Je me souviens avoir interviewé Jean-Pierre Rives quand il a quitté le rugby : il était mal. Mais il n’avait que 33 ans. Moi, j’en ai 70 et je détiens encore des records qui ne sont pas tombés : je n’ai pas à me plaindre. Je me suis régalé.
En même temps, vous montez un team avec Cammas et Desjoyaux pour la Coupe de l’America.Alors?
En 2017, j’aurai 72 ans : je ne serai manifestement pas sur le bateau. Je me fais vieux, même si ça ne se voit pas grâce à mes crèmes de nuit (rires).Restent l’organisation, le management d’équipes : des choses que je sais faire aussi. Ce défi est surtout l’opportunité de fédérer des talents autour d’une réalité majeure : la France a tous les atouts technologiques et humains pour gagner cette coupe.Les bateaux qui la courent aujourd’hui sont directement issus de ceux qu’on n’a pas cessé de développer depuis Tabarly.Les Français dominent en offshore, en multicoque, en monocoque sur le tour du monde, c’est quand même dommage qu’on ne soit pas à la Coupe de l’America, qui est la vitrine technologique de notre sport. L’idée ce n’est pas seulement de lancer un défi , c’est de créer une culture de la Coupe en France.Pour que dans 30 ans on y soit encore.
Qui va financer un défi comme celui-là aujourd’hui?
C’est un budget de 20 millions d’euros par an pendant 4 ou 5 ans.Ca paraît énorme, effectivement, mais il faut prendre le problème à l’envers : si on gagne, qu’est ce que ça nous rapporte en crédibilité technologique, en image de marque? C’est en milliards que ça se compte en retombées…

Quels sont les livres qui ont forgé votre goût pour l’écriture?
J’ai un rapport très ambigu avec le livre : ça sent trop l’école pour moi. Au collège puis au lycée, j’ai lu un bouquin par jour pour m’évader de ce monde où je me faisais chier. J’ai lu tout ce que qu’il y avait à la bibliothèque, au hasard. Il n’y a pas eu de livre fondateur, mais des enchantements successifs. J’ai été comme bercé par l’écriture.

Pourquoi et comment écrivez-vous?
J’écris le plus vite possible. Comme je n’ai pas le cerveau tordu, ça vient assez facilement. Je ne prétends pas avoir le génie de l’écrivain.J’écris simplement, sur ce qui m’a fait battre le cœur pendant tant d’années. Je regarde en arrière, pas trop, mais avec gratitude. En disant : merci c’était bien. Mais je n’en ressens pas le besoin impérieux.Je peux ne pas toucher un stylo pendant des mois…

Comment conciliez-vous la misanthropie qui est la vôtre avec le cirque médiatique, auquel vous participez régulièrement?
Je ne suis pas misanthrope.Ce n’est pas que je n’aime pas les hommes, c’est juste que je m’en méfie. J’ai le plaisir de l’autre, mais pas le besoin.J’adore être seul. Si je meurs demain, je me regretterai beaucoup parce que je m’entends très bien avec moi (rires). Quant au cirque médiatique, comme vous dites, c’est un passage un peu obligé.Mais ça représente seulement 50 jours par an dans ma vie.Les 316 autres, je suis à la pêche en Polynésie…

C’est pour vous éloigner du monde que vous vivez en Polynésie?
J’y vis surtout parce que c’est l’été perpétuel et que c’est très beau.J’ai une sorte d’hypersensibilité au décor : je dois être là où c’est beau.Et puis, ce n’est pas si loin.Quand on a fait le tour du monde en bateau, vingt heures d’avion pour arriver à Paris, c’est de la rigolade.Ca paraît même incroyable d’y être si vite.

Quel meilleur souvenir garderez-vous de vos années de navigation autour du monde?
C’est comme avec une femme : il n’y a pas un meilleur souvenir, mais des milliers d’heures de bonheur complet, d’émotion, de beauté.J’ai adoré ce monde.

(1) Le monde comme il me parle aux éditions du Cherche Midi (160 p, 16,50 €)