Chouchou du Festival de Cannes, où il fait figure de successeur désigné de Martin Scorsese et FFCoppola, James Gray a déçu ses fans cette année avec The Immigrant, mélo très formaliste, dans lequel Marion Cotillard joue une immigrée polonaise des années vingt aux Etats Unis prise sous sa coupe par un maquereau au cœur tendre, organisateur de spectacles burlesques (Joaquin Phœnix).Le film est reparti bredouille et le réalisateur américain en a conçu quelque amertume, comme il le confie, en pesant soigneusement ses mots, mais avec une sincérité étonnante...


Le personnage joué par Joaquin Phœnix est particulièrement complexe. Comment le définiriez vous?

Il m’a été inspiré par un véritable personnage, nommé Max Epstein. Il avait un groupe de filles appelé The Association, qu’il faisait tourner à New York. Ma grand tante, qui est morte recemmet à l’age de 104 ans mais a gardé toute sa tête jusqu’au bout, viviat dans le lower east side où sa famille tenait un restaurant.Elle m’a raconté qu’il y venait souvent avec ses filles, Il semblait toujours jouer un numero et essayait de bien se comporter pour avoir l'air comme il faut, mais il était pris d’accès de colère subits qui le rendaient effrayant. Joaquin a adoré incarner un personnage qui se déteste et a un rapport à lui même aussi complexe. Il voulait que le public ne le comprenne qu’à la fin. On a donc construit le rôle à l’envers, pour que la révélation de qui il est vraiment soit progressive.

Vous avez écrit les deux rôles principaux pour Joaquin Phœnix et Marion Cotillard. Qu’auriez vous fait s’ils avaient refusé ?
C’est effectivement dangereux. J’aime les acteurs, mais ce sont des gens un peu fous .Ils ne prennent pas toujours les décisions qu’on pense bonnes pour eux ! (rires). J’ai fait 4 films avec Joaquin et j’ai naturellement pensé qu’il accepterait celui là sans problème.Il ne m’a avoué qu’à la fin du tournage qu’il avait failli refuser car il n’avait pas très envie de passer deux mois avec un personnage aussi torturé. Il l’a fait par amitié pour moi. Est ce que j’aurais fait le film sans lui ?Je ne sais pas.Ce qui est certain c’est que s’ils avaient refusé tous les deux, je ne l’aurais pas fait.

Pourquoi Marion Cotillard?

Je suis ami avec Guillaume Canet et avec elle, mais ça n’a rien à voir. Pour jouer Ewa, il me fallait une actrice qui puisse tout faire passer par son seul regard, car toute l’histoire est vue à travers ses yeux. Marion a dans le regard l’ambiguité que je cherchais.Je la trouve belle sans être mignonne. La caméra aime son visage. Elle n’a pas besoin de minauder pour qu’on sente en elle le conflit intérieur. Combien y a-t-il d’actrices comme ça dans le monde? Je dirais cinq. Et dans sa génération, seulement deux. Jennifer Lawrence, si elle trouve des films à sa mesure, deviendra une très grande actrice elle aussi. Elle est comme une jeune dominique Sanda...

Le parcours des deux héros est très christique.Quel est votre rapport à la religion?

Je ne suis pas croyant, ma religion c’est l’art. Mais il y a dans la religion catholique des choses extrêmement interessantes pour le film. Pour elle, toute personne est belle et mérite la redemption. C’est ce que je voulais montrer. Pour qu’Ewa puisse en quelque sorte baptiser Bruno à la fin, il faut qu’elle croit en Dieu et qu’elle soit capable de pardon. Le pardon c’est ce qui donne la force à celui qui pardonne. Elle se sauve elle même en lui pardonnant.

Et vous, pardonnez vous au jury de Cannes de n’avoir pas primé votre film?

Je ne suis pas très bon pour le pardon.Il y a en moi de la colère et de la deception.Je suis souvent en proie à la depression. Je voudrais me pardonner à moi même mes films , mis je n’y arrive pas toujours (rires).Pour ce qui est de Cannes, j’ai un point de vue ambivalent.Je suis honoré que Thierry Fremaux et son équipe me fassent confiance et m’y invitent. Je sais que c’est horrible de courir après les récopensense, qu’on ne fait pas des films pour ça, pourtant, si on me dit que d’autres films sont meilleurs que les miens, je ne peux pas cacher ma déception. Je me deteste de réagir comme cela ...

Avez vous vu la Vie d’Adèle, qui a obtenu la Palme d’or à l’unanimité
?
L’unanimisme me dérange.C’est généralement un mauvais signe pour un film.La nature de l’art est d’être provoquant. Peu de choses valables provoquent l’unanimité. J’ai fait parti du jury d’Isabelle Huppert et j’ai trouvé cela intéressant parce qu’elle ne cherchait absolument pas le consensus, mais plutôt la confrontation des points de vue. J’ai vu La vie d’Adèle et je l’ai trouvé trop arty, trop long, trop politique. Je me console de n’avoir eu aucun de mes films primés à Cannes en me souvenant que Bille August a gagné deux palmes d’or et Kubrick zéro.