Dans Elle s'en va, le troisième film réalisé par l’actrice Emmanuelle Bercot, Catherine Deneuve joue Bettie, une sexagénaire qui tient avec sa mère (Claude Gensac) un restaurant familial dans la campagne bretonne et qui largue les amarres sans prévenir, le jour où elle apprend que son amant l’a quittée pour une jeunesse. Partie chercher des cigarettes dans le village d’à coté (c’est dimanche, tout est fermé), Bettie va se retrouver à l’autre bout de la France avec un petit fils qu’elle ne connaît pas sur les bras, participer à un gala d’ex-miss France et trouver peut-être l’amour au bout du voyage...
Tourné un peu à l’arrache, avec une majorité de comédiens non professionnels (dont le peintre Gérard Garouste), ce road movie tragicomique dans la France profonde, offre à l’actrice l’un de ses plus beaux rôles récents et au spectateur l’occasion de voir Deneuve comme il ne l’a, peut-être, jamais vue: naturelle, espiègle, curieuse de tout (et de tous), fumeuse impénitente et d’une liberté absolue.
L’actrice, qui commence par réclamer un cendrier en s’asseyant à la table du déjeuner, jure pourtant ne pas s’être reconnue en Bettie: «C’est vrai qu’Emmanuelle a écrit le film pour moi, mais Bettie ce n’est pas moi. Moi, je connais tous mes petits enfants et je n’ai pas ce genre de rapports conflictuels avec ma fille ! (rires) Ceci dit, on partage quand même quelques traits de caractère. Comme elle , par exemple, je ne suis pas du tout dans la nostalgie. Toute cette histoire d’ex miss, ça la saoule et je la comprends très bien. Qui aime faire des retours en arrière de toute façon? Pas moi en tout cas».

«Je ne culpabilise pas»

Dans une des scènes les plus comiques du film, Bettie rentre chez un paysan pour lui taper une cigarette et attend impatiemment qu’il la lui roule pendant qu’il lui raconte sa vie. Alors qu’un serveur vient la prier d’éteindre la cigarette slim qu’elle vient d’allumer dans la salle de restaurant, Deneuve raconte le tournage de la fameuse scène, sans s’apercevoir qu’elle est entrain d’en jouer une variante : «Le vieux monsieur qui me roule la cigarette a été choisi au dernier moment dans le village. Il avait plus de 90 ans et avait sans doute accepté de le faire pour dépanner. Comme les préparatifs de tournage étaient un peu longs, je me suis assise en face de lui et j’ai commencé à lui parler. A mon avis, il ne savait même pas qui j’étais.Voyant cela, Emmanuelle a donné le clap sans qu’il s’en aperçoive et ça a donné ce qu’on voit dans le film et qui n’était pas du tout prévu au départ. C’était assez incroyable parce que mon personnage est censé avoir perdu un amour de jeunesse et lui, sans le savoir, me raconte qu’il a aussi perdu, quand il était jeune, la femme qu’il aimait. Je n’en revenais pas».
A-t-elle jamais été tentée, comme Bettie, de partir chercher des cigarettes et de ne pas revenir ?« J’ai pu y penser, comme tout le monde, reconnaît-elle.Mais je ne connais que Véronique Sanson qui l’ait fait pour de bon».
Toujours pas l’intention d’arrêter de fumer, non plus ? «J’ai essayé et j’ai repris, comme vous pouvez le constater. Je re-essaierai peut-être, mais pas tout de suite parce que je dois encore jouer une grosse fumeuse dans le prochain film de Benoit Jacquot (Trois cœurs). Je ne culpabilise pas du tout. Je trouve que fumer est un geste très cinégétique.On peut exprimer tellement de choses rien qu’en allumant une cigarette: l’angoisse, le désir, la volupté...».
Ce rôle permettra-t-il enfin casser l’image de froideur qui lui colle à la peau ? Rien n’est moins sûr, selon elle: «Je ne sais pas ce qu’il faut faire pour «casser son image», comme vous dites. J’ai pourtant le sentiment d’avoir joué beaucoup de choses différentes dans ma carrière. Je ne suis pas une actrice comique, hélas, mais j’ai quand même fait pas mal de comédies. Rien n’y fait : l’image continue de primer sur les rôles. Pourtant, depuis Potiche (François Ozon 2010), on dirait que le regard sur moi change un peu. J’ai bien fait d’insister pour garder mes bigoudis pendant le jogging !» (rires).
Sur ce , elle se lève et va fumer.