Qui aurait pensé voir un jour le roi du cinéma hollywoodien, Steven Spielberg , remettre une Palme d’or au plus naturaliste des réalisateurs français pour un film aussi audacieux (dans tous les sens du terme) que La vie d’Adèle? Que le couronnement d’un film sur l’amour entre deux femmes advienne le jour même d’une (dernière?) grande manifestation contre le mariage gay est une autre occurence extraordinaire. «Thank you donc, monsieur Spielberg», pour cette palme qui va certainement dans le sens de l’histoire d’un monde où on pourra peut-être un jour «Vivre librement, s’exprimer librement et aimer librement» comme l’a dit Abdellatif Kechiche en la recevant. Et accessoirement «thank you» aussi pour cette «very Nice palme», puisque le réalisateur est Niçois.
Interrogé sur leurs choix après la cérémonie, les jurés n’ont cessé de répeter qu’aucune considération politique géographique ou sociale n’avait guidé leurs votes.Pour Steven Spielberg, «La Vie d’Adèle est un grand film d’amour».Point final. Seule l’émotion ressentie à la vision des films a compté, ont expliqué ses collègues.Nicole Kidman ajoutant même qu’elle avait demandé à en revoir certains pour être certaine que l’heure de projection ou son humeur du moment n’avait pas influé sur sa capacité à ressentir ces émotions. Admirable conscience professionnelle !

Priorité à l’émotion
Cette «priorité à l’émotion» se ressent effectivement à la lecture d'un palmarès qui a déjoué tous les pronostics. Aucun des grands films de mise en scène qui ont épaté la critique, comme ceux de Nicolas Winding Refn (Only God Forgives), Roman Polanski (La Vénus à la Fourrure) ou Paolo Sorrentino (La Grande Bellezza), n’y a trouvé sa place. Même Steven Soderbergh (Ma vie avec Liberace) sur un sujet également «gay friendly» est passé à la trappe. Et c’est un petit film mexicain sans grands effets ni gros budget, Heli d’Amat Escalante qui décroche le très convoité Prix de la mise en scène. Idem pour le Prix du jury, qui récompense Tel père, tel fils de Kore-eda Hirokazu, un film japonais d’une extrême sensibilité et d’une grande douceur sur un sujet délicat: l’échange de bébés à la maternité. Même le Grand Prix accordé à Inside Llewyn Davis, faux biopic d’un chanteur folk des années 60, récompense sasn doute plus le tendre portrait d’un looser magnifique que la maestria habituelle des frères Coen.
La palme d’or étant exclusive de tout autre prix , celui d’interprétation féminine ne pouvait aller à ses deux actrices Lea Seydoux et Adèle Exarchopoulos, qui étaient données grandes favorites.Elles ont donc été directement associées à la palme car pour Steven Spielberg : «C’est le film de trois artistes». Bérénice Bejo en hérite donc et c’est tant mieux. D’abord parce qu’elle est formidable dans Le Passé, ensuite parce que ça permet au film d’Asghar Farhadi d’être au palmarès. Enfin parce que ça la consolera d’avoir été si injustement oubliée lors du sacre de Jean Dujardin dans The Artist. On n’en dira pas autant du Prix d’interprétation masculine, accordé à Bruce Dern dans Nebraska.Absent pour la remise des prix, l’acteur l’est aussi dans le film d’Alexander Payne qui, pour être sympathique, ne figurait pas dans la top list de l’édition.Contrairement à A Touch of Sin du Chinois Jia Zhangke, qui reçoit un juste Prix du scénario.
Mais toutes ces considérations s’effacent devant une évidence: pour une fois, le jury du Festival de Cannes a sacré le plus beau film de la compétition. Thank you monsieur Spielberg !