Cette année, la vie du critique cannois est particulièrement compliquée.Persuadé d’avoir vu la Palme d’or au matin du troisième jour (Le Passé d’Asghar Farhadi), ses certitudes s’effondrent le soir même avec l’extraordinaire douceur du film japonais de Kore-eda Hirokazu (Tel père tel fils). Il craquerait bien ensuite pour l’humour des frères Coen (Inside Llewyn Davis) et soutiendrait volontiers la cause gay et le (dernier?) film de Steven Soderbergh (Ma vie avec Liberace), s’il n’était pas terrassé par la folle ambition et la sublime beauté du Paolo Sorrentino (La Grande Bellezza).Quand, enfin, il croit avoir trouvé le film radical qui ferait la difference avec tous les autres et offrirait au Festival la Palme choc qu’il n’a pas eue depuis longtemps (Only God Forgives de Nicolas Winding Refn), il se fait cueillir par les trois heures d’amour à l’état pur du nouveau film d’Abdellatif Kechiche, La vie d’Adèle...
C’est l’histoire de la jeune et jolie Adèle (Adèle Exarchopoulos, nouvelle révélation de Cannes 2013), qui, a 17 ans se décide enfin à sortir avec un beau gosse de terminale, comme ses copines la poussent à le faire . Pas de bol, le même jour, elle croise dans la rue, Emma, une jolie étudiante des beaux arts aux cheveux bleus assortis à ses yeux (Lea Seydoux, formidable elle aussi).Et c’est à elle plutôt qu’à lui qu’elle rêve la nuit dans sa chambre d’adolescente. Troublée, Adèle largue son mec et profite d’une sortie avec un copain homo, pour retrouver Emma dans le bar gay qu’elle fréquente. Les deux filles entament une liaison passionnée, qui se heurte pourtant à leurs differences d’appartenance sociale et de culture .Emma, cite Sartre et veut devenir peintre, alors qu’Adèle préfère Marivaux et se destine au mêtier d’institutrice...
Adapté d’une bande dessinée des années 90 (Le Bleu est une couleur chaude de Julie Maroh), le cinquième film du Niçois Abdellatif Kechiche commence comme une possible suite à L’Esquive, avec une lecture de Marivaux dans une salle de classe, mais bascule rapidement dans tout autre chose.Dès la rencontre entre les deux héroïnes et jusqu’à l’image finale une vague d’émotion pure submerge le spectateur.Les trois heures filent sans que la tension retombe à aucun moment. Elle s’auto alimente des regards, des gestes et des paroles qu’échangent Emma et Adele et que la caméra de Kechiche saisit en gros plan à chaque seconde.Et elle explose dans des scènes de sexe lesbien extremement crues.Ce pourrait être choquant, ça ne l’est jamais. Ce pourrait être gratuit ou complaisant (Kechiche laisse durer ces plans là autant que les autres et ses actrices donnent tout) : ça ne l’est pas. Pour dire les choses brievement : La Vie d’Adèle est un des plus beaux films d’amour qu’on ait jamais vus. Tout simplement.