On l'attrape dans sa tanière parisienne, abandonnée précipitamment il y a deux ans, en même temps qu'il quittait l'antenne de France Inter, après presque quatre décennie de bons et loyaux services. Les étagères de cds et de vinyles qui tapissent les murs sont recouvertes de draps pour leur éviter de prendre la poussière.

Crinière grise, mais corps affuté et teint buriné, L'ex animateur des soirées rock d'Inter s'inquiète de leur déménagement (l'appartement vient d'être vendu) : " Il faudrait tout vendre ou tout garder. J'ai déjà commencé à vendre pas mal de mes collections. Je le regrette amèrement, mais comment faire autrement?".

Retraité malgré lui de la radio ("Ils voulaient repousser l'émission à 23 heures, trop tard pour faire venir le public aux concerts. J'ai dit non et je suis parti. Peut être qu'il était temps...") , Bernard Lenoir n'écoute quasiment plus la musique que sur son ordinateur. Toujours à la recherche de nouveautés. Du nouveau Joy Division ou du nouveau Radiohead, piliers de ses émissions. "Ce doit être à cause de mon caractère angoissé, j'ai toujours besoin de me projeter dans l'avenir". Comment expliquer autrement que, biberonné à Elvis Presley ("ma mère avait ses disques et j'écoutais les autres sur les stations de radio americaines qu'on pouvait recevoir en Algérie"), à la pop des années 60 ( "j'etais Beatles ET Stones à la fois") et au rock des années 70 ("j'ai eu ma période hard"), l'animateur du mythique Feedback ( générique: "Eruption" de Van Halen) et des fameuses Black Sessions, soit devenu au tournant des années 80, le chantre du rock indé et de la Brit Pop, le père de tous les Inrockuptibles ? "Quand le magazine a été lancé , j'étais tellement content d'avoir des interlocuteurs plus jeunes qui aimaient les mêmes trucs que moi, que l'émission a porté leur nom pendant un moment".



Manset, le grand absent



Mais il a beau scruter le net, rien ne lui semble aussi fort que la new wave et l'indie rock de la fin des années 80 et du début des années 90 qui remplit le double CD de la compilation publiée sous son nom, ce mois ci, chez EMI. La preuve: le seul groupe des années 2000 à y figurer est The National: "L'idée était quand même de retrouver le son de l'émission. La première sélection de cent titres m'a pris à peine une heure, juste de mémoire. Le plus dur a été d'en choisir 40 et de mettre un mouchoir sur ceux qu'on n'a pas pu avoir: This Mortal Coil, les Smiths, Pulp, Manset surtout, sans doute celui qui me manque le plus. Mais je n'aurais pas fait cette compile sans Joy Division qui représente vraiment tout ce que j'aime".

Exit donc Manset (pour cause d'incompatibilité d'humeur avec son ancienne maison de disques), mais bonjour Murat, Bashung et Dominique A, seuls mousquetaires français à émerger d'une playlist essentiellement british ( James, Happy Mondays, The La's, Cure, Wire...). "Si j'en faisais une autre, aujourd'hui, j'ajouterais sans doute Mendelson, dont j'aime beaucoup la noirceur et Camille que j'adore". Mais toujours pas Bowie qu'il trouve "trop fabriqué".

Désormais 100% Biarrot ("J' ai retrouvé sur la côte basque le soleil et la nature de mon Algérie natale et de mes années varoises") , Lenoir n'envisage pas de retour en radio, malgré les sollicitations de ses auditeurs que son départ a laissé orphelins. Comme le partage lui manque plus que l'antenne, il discute avec Deezer pour publier ses playlists: " Ce serait parfait pour moi, qui suis très introverti. L'antenne m'a toujours terrorisé. Jusqu'au bout ça a été un stress. Là, je ne mettrais que la musique. Comme quand il avait 17 ans et qu'il passais les disques au Tam Tam, la discothèque de l'hôtel de ses parents à Bandol, ou quand il faisait le disc jockey l'été aux Marines de Cogolin ("De grands souvenirs. Ca l'a appris le métier"). Lenoir en "back sessions" sur internet sur Internet, ce serait comme un retour aux sources.

En attendant, on écoute en boucle sa compile qui fonctionne comme la madeleine sonore de nos années indés.