L’exposition que lui consacre la Cité de la Musique, centrée sur les années 61-66, illustre la transformation du folk-singer en rock star …



Dylan au musée ? Mauvaise idée. A 71 ans, le barde folk de Hibbing (Minnesota) continue de courir les scènes du monde 200 jours par an pour éviter justement de retrouver au fond d’un bocal de formol culturel, section musique populaire sous l’étiquette « Protest-singer, poète et rocker du XXe siècle ». Fort heureusement, l’exposition que lui consacre la Cité de la Musique (1) évite l’hommage empesé et mortifère en se concentrant sur les années 61-66 : celles de la première métamorphose de Dylan, la plus importante et la plus fondatrice. Celle, effectivement, de « l’explosion rock » comme indiqué sur l’affiche.

En 1961, le jeune Robert Zimmerman arrive à New York sur les traces de Woody Guthrie et essaie de gagner sa vie sous le nom de Bob Dylan, en chantant des chansons du folklore traditionnel dans les cafés enfumés de Greenwich Village. Trois salles de l’exposition évoquent ces débuts héroïques, au travers d’affiches et d’objets hétéroclites. Clous de la collection: une rustique guitare acoustique de 1949 avec laquelle Bobby fit, apparemment, ses premières armes, des photos de classe et le manuscrit de « Gates of Eden ». Emotion.

Quatre ans et six albums plus tard, Bob Dylan est devenu le porte parole de sa génération, un « protest singer » adulé pour ses chansons à textes, comme « Blowin in the wind », « A Hard Rain is Gonna Fall » ou « Masters of War ». Ce parcours fulgurant s’illustre dans la salle centrale de l’exposition par les photographies noir et blanc de Daniel Kramer, un des premiers photographes à avoir suivi Dylan (on lui doit les pochettes de Highway 61 Revisited et de Bring it All Back Home) . Une soixantaine de clichés, sur lesquels le jeune bouseux du Minnesota se transforme peu à peu en dandy folk et séduit la plus célèbre des chanteuses folk de l’époque, Joan Baez. Le cœur du fan se serre à la contemplation de l’image sur laquelle le couple pose sagement de part et d’autre d’une affiche "Protest against the rising tide of conformity" .



Métamorphose

Mais déjà, les photos des séances d’enregistrement de « Like a Rolling Stone » et « Bring it All Back Home » montrent un autre Dylan entrain de sortir de sa chrysalide folk pour parachever sa métamorphose rock. Tout explosera en 1965 au Festival folk de Newport. Le film du mythique concert est projeté en boucle dans une salle de l’exposition. Qu’y voit-on ? Johnny Rotten ! Un hooligan punk dynamitant ses chansons à la guitare électrique, cisaillant les oreilles de l’auditoire avec son harmonica et chantant d’une voix insupportablement arrogante, les yeux cachés derrière des Ray-Ban Wayfarer, sans la moindre pitié pour la foule de fans amassée à ses pieds (« Play it fucking loud ! »). On comprend que la tribu folk ait crié à la trahison : c’est le messie crachant sur ses apôtres ! Parfaitement conscient de la supériorité de son art sur les idées et les goûts de l’époque, Dylan abandonne sa première incarnation sur cette scène désolée et s’enfuit sans se retourner, laissant derrière lui un champs fumant de ruines.

Don’t Look Back, le film de Pennebacker, qui le rattrape en Europe, montre la rock star qu’il est devenu : jouant avec les journalistes comme un chat avec des souris, méprisant ses suiveurs (pauvre Donovan !), concentré uniquement sur son art (il écrit sans arrêt), filmé non stop mais totalement hors d’atteinte. Exactement, « comme un Rolling Stone ». Sauf que c’est lui qui a inventé le genre...

Anecdotiquement, sa trajectoire croise en France celle des yéyés. Ceux que sa lumière de super nova a éclairés au passage ne s’en sont jamais remis. On les voit un peu hébétés sur les photos exposées au sous sol, dans la partie française de l’expo : Johnny, Sylvie, Françoise Hardy, Hugues Aufray (premier visiteur de l’expo)… Tous regardant Bob comme un extraterrestre, avec un mélange d’admiration et de frayeur. Mesurant sans soute la distance qui les séparera toujours du génie.

(1) Bob Dylan, l’explosion rock 61-66 cité de la musique 221 avenue Jean Jaurès 75019 Paris du 6 mars au 15 juillet. Entrée 8 € Renseignements www.citedelamusique.fr