Une semaine que je la poursuis.Les messages échouent sur son répondeur : boite vocale saturée.Quand elle rappelle, c’est à une heure du matin : « C’est Isabelle, je rentre d’Italie. OK pour vous rencontrer ». Elle est à Marseille pour passer des examens médicaux, on fixe donc rendez-vous à une heure raisonnable. La responsable d’une grande agence photographique (Gamma) m' appelle le lendemain pour me faire savoir qu’Isabelle est sous contrat d’exclusivité, « pour la protéger.Il y a trop de sollicitations ».OK.Le matin du rendez-vous, c’est une agence de communication qui appelle : « Isabelle est trop fatiguée, on annule ».Flûte! Une heure plus tard, re-téléphone : « Finalement, on va la faire.Isabelle y tient ». D’accord... Au téléphone, la voix est douce, presque enfantine, avec une pointe d’accent indéfinissable. L’interview se passe très bien, même si, parfois, on a l’impression qu’elle récite son texte. « Trop de sollicitations »... Et puis, la demoiselle est pressée.D’autres rendez-vous qui s’enchaînent. Elle doit aller aux USA participer à des émissions de télé, on la demande en Espagne... Pas le temps d’attendre le photographe qui la croise dans le hall et la voit s’engouffrer dans un 4X4. Il lui faudra une autre journée pour la convaincre d’accepter une nouvelle séance photos et des trésors de patience pour lui en faire choisir une qui convienne. Depuis que l’affiche qui la représente nue sous le slogan « No Anorexia » est sortie, la vie d’Isabelle Caro est un chaos : « Trop de sollicitations »...

"Je sais quel est mon combat"

Son voyage à Milan, la semaine dernière pour l’ouverture de la « Fashion week », a été très mal perçu.Oliviero Toscani, le photographe qui a réalisé la fameuse affiche, ne décolère pas.Il lui reproche de tirer toute la couverture à elle et de détourner à son profit l’objectif de la campagne. Nolita, la marque qui a soutenu la campagne, ne lui envoie que des vêtements en taille 40 pour montrer sa détermination à ne pas encourager l’anorexie. Marcel Rufo, le fameux pédopsychiatre Marseillais, s’indigne d’un « coup marketing abominable au niveau éthique » et doute qu’une telle campagne puisse avoir des effets préventifs. Du haut de son mètre soixante-cinq et de ses trente-deux kilos, Isabelle Caro les renvoie tous dos à dos avec un aplomb remarquable : « Moi, je sais qui je suis et quel est mon combat » tranche-t-elle. Qui elle est? Un corps décharné aux yeux implorants qui pose pour une campagne que le Bureau de Vérification de la Publicité a « totalement déconseillé » aux afficheurs Français. Une comédienne de 25 ans, fan d’Isabelle Huppert, qui fréquente le Cours Florent et a déjà fait quelques scènes de théâtre et deux ou trois apparitions filmiques. Une jeune femme qui a quitté Paris il y a un an et demi pour s’éloigner de sa mère qui, dit-elle, a provoqué son anorexie en refusant de la voir grandir. Une anorexique qui se soigne. Une militante de fraîche date de la lutte contre la maladie. Une icône médiatique en devenir. Ce qu’elle veut? En finir avec l’hypocrisie autour de l’anorexie.Obliger les métiers de la mode, de la publicité et du spectacle à se dévoiler la face : « En Angleterre, en Italie, en Espagne on a pris conscience du problème.En France, non. On continue à faire défiler des gamines de 14 ans pas encore formées et on s’étonne des dégâts que ça cause. Beaucoup de jeunes filles sont venues me dire qu’elles avaient compris le danger en me voyant ». Elle veut aussi fonder une association « pour faire comprendre qu’il n’y a pas une maladie unique, mais que chaque cas est différent ».Elle veut qu’on lise son livre, bien sûr.Mais surtout, elle veut guérir. « Pour prouver qu’on peut s’en sortir ». Peut-être a-t-elle trouvé la bonne voie.Et l’anorexie la bonne voix.