Maintenant, j'suis dans le train. Il arrive en gare de Bernay.

Bernay, c'est la que j'allais voir des compétitions de tracteur avec mon papa quand j'étais (encore plus) petit. Il pleut meme pas. Le ciel est tout bleu, avec des nuages de dessin animé en coton.

Moi, j'suis assis dans le sens inverse de par ou va le train. Prés de la fenètre. Le rideau se balance. On dirait la jambe de Elvis qui fait hound dog, mais en plus timide. Je te décris un peu le paysage: c'est beaucoup vert, et ça défile trés vite juste devant mon nez, et moins vite au loin. Des fois, y a le rail qui m'hypnotise. Lui, il défile tout droit. C'est comme un fil tendu.
Tu jouais toi, quand t'étais petit, à mettre un bouton sur une ficelle, et quand tu tires sur les deux bouts de la ficelle, le bouton, il se met a tourner trés vite ?... J'ai l'impression que le paysage, c'est le bouton, mais je sais pas trop qui c'est qui tire la ficelle.

Les autres gens dans le train, ils dorment ou ils parlent doucement.

Moi, je t'écris. Je sais pas quand je vais m'arreter... Peut etre quand j'aurai suffisament tout décrit pour que tu puisses etre avec moi. C'est pareil que les oiseaux. Ils construisent un petit nid, et les oisillons vont pas dedans tant qu'ils y sont pas en sécurité.

Je vois mon reflet dans la vitre. Il est mélangé au paysage qui défile, au fond, toujours pareil. La je viens de bailler dans un tunnel. J'ai vu dans la vitre: ça faisait des lumieres qui sortaient de ma bouche.

On arrive en gare d'evreux.

Les quais de gare, c'est comme l'amour, on peut écrire plein de choses dessus. Y a des gens qui vont, qui viennent, qui s'arretent, qui courent, qui loupent leur train, qui le cherchent, des gens seuls, des gens tristes, des gens loin, des gens heureux, des gens qui ressemblent à des films avec Gabin, des qui ressemblent à des photos de Doisneau. Sur le quai d'une gare y en a vraiment pour tout le monde. Moi dans une heure j'arrive. Je te laisse un peu tranquile.

Merci de m'avoir tenu compagnie.

(...)

En fait, le ciel est devenu tout gris.
Je vais fermer un peu les yeux...



1er mai 2008
train de 8h18
Lisieux - Paris saint Lazare
A ce moi qui n'est pas là.