(tiré de “Souvenir, Nom Féminin” - recueil de 1996)
Il y a d’abord une surface lisse qui impose son évidence aux doigts. Un rai de lumière à gauche décoiffe un homme déjà presque chauve. Dans un geste parfaitement convenu, codifié, il tient par l’épaule une femme mûre, qui a déjà donné deux fois du fruit. A droite se trouve la moitié du produit de ce couple en vingt-cinq ans de vouvoiement assidu : dans un sourire un peu étrange, une petite fille tient devant son nez la manche du polo de sa mère, comme pour se protéger d’une radioactivité sentimentale qui flotterait dans l’air.
Nous sommes en plein décembre. Les fleurs éclatent de toutes leurs odeurs, les abeilles chargent le ciel et l’orage n’est pas loin. La lumière, très haute, illumine de loin ce bonheur solaire, et nous invite à prendre de la distance, évaluant du même coup la taille du parc, des jardins, et du château.
A coup sûr, l’endroit n’a pas été choisi au hasard. On a emmené le spectateur au-dehors du château, loin de l’intimité familiale. Et pourtant, on nous le montre, ce château, là-bas, à trois ou quatre cent mètres derrière. C’est un petit morceau de nature, taille dix/quinze, qui semble avoir échappé aux rigueurs de l’hiver. Mais le ciel est lourd, et l’on dirait que toute cette scène a été montée entre deux orages. Notez à ce propos le balai métallique du paratonerre sur la toiture. Un orage serait sans conséquences pour leur vie familiale.
Quelques mots nous disent : “Meilleurs voeux de la part de Pierre, Jacqueline, Vinciane, et Loulou.” Au-delà de la formule qui tend à nous fait croire que quelqu’un a pu émettre ses meilleurs voeux à notre égard, naît une vague interrogation, comme mise en matière par le regard de Loulou (en admettant que Loulou soit ce petit nez apeuré dans la manche de sa mère). Ces gens-là ont préparé leur coup depuis longtemps, aidés probablement d’un mécanisme à retardement. La mise en scène a été confiée au père. Nous supposons qu’il s’agit de Pierre, mari de Jacqueline, père peut-être heureux de la petite Loulou qui nous couve un rhume et de la grande Vinciane, propriétaire d’un Kinon qui a admirablement fonctionné lors de cette prise de vue.
Un jour de juin, donc, un dimanche après la messe, Pierre a sorti tout le monde dans le parc, pour faire plaisir à Jacqueline, qui ne peut être que sa femme, puisqu’il la tient par l’épaule. Jacqueline, que vingt-cinq ans d’oisiveté avaient fini par déprimer d’une déprime qui avait résisté à deux amants, et qui avait un jour, pour une raison encore inconnue de nous, exprimé le désir de faire le point sur sa famille. Vingt-cinq ans plus tôt, la jeune fille de haute extraction qu’elle n’était pas s’était jetée dans le mariage avec toute la force d’un amour éveillé pour l’occasion. Et qu’en était-il ressorti ? Une cohorte de domestiques et deux petites femelles d’humain très chrétiennement procréées; Vinciane, vingt-cinq ans, et Loulou, douze ans, la petite dernière qui se mouche dans la pure laine vierge.
Le cadrage a été parfaitement étudié. Pierre à gauche de la photo, Loulou fort à droite, et Jacqueline, presque au centre de la composition. Presque. Car si effectivement Jacqueline se retrouve entre son mari et sa fille, le point central de la surface, le centre exact, mathématique, celui que l’on obtient en pliant le rectangle de carton selon ses deux diagonales, est occupé par la plus haute des cheminées du château, au sommet de laquelle trône un des paratonnerres que nous évoquions plus tôt. Un espace libre, donc, probablement pour souligner l’absence/présence de Vinciane… qui a pris la photo ?
On remarquera au passage le léger effet de contre-plongée, qui exagère l’importance des mamelons inutiles de Jacqueline, inutiles puisqu’une nounou entière avec des bras, des jambes, et tout, avait été engagée pour les épargner; ainsi que le double menton profilé de Pierre, que ni le temps ni les hommes n’ont songé à alléger. Rien par contre n’indique ce qu’à présent nous savons tous : Loulou n’est plus vierge.
La famille s’est donc réunie dans le parc, et “on” a “pris” cette image d’un bonheur de juin, avec le soleil, les fleurs et les oiseaux qui chantent en arrière-plan. Jacqueline aurait ainsi quelque chose à envoyer six mois plus tard lors des fêtes, quelque chose dont elle se ferait à bon compte une carte de voeux. Cette façon de faire est à rattacher à une tradition très ancienne chez les gens heureux. Les gens heureux ne vivent pas cachés. Vous aussi, chaque année, vous recevez cette carte qu’une Jacqueline vous envoie pour vous éloigner de son bonheur. D’ailleurs même Vinciane en a reçu une, sans la plus petite variation dans le texte.
Oui, même Vinciane. Au début, on s’était dit : quatre signatures, ça fait trois personnes sur la photo, et un, ou plutôt une photographe. C’est effectivement ce que Jacqueline a essayé de faire croire. Mais non. Vinciane n’est pas photographe. Elle navigue en solitaire. Chaque jour, sans l’aide de personne, elle fait la traversée de deux rangées de sièges dans un Boeing 707 des lignes intérieures Alaskanes, en proposant des boissons presque chaudes à des clients qui hibernent entre deux arctiques. Ce qui nous permet d’établir clairement que la photo a été prise grâce à un retardateur, ou éventuellement, à une télécommande. Pierre n’a jamais dû se déplacer derrière l’appareil. C’est donc là, quand il posait devant l’objectif, qu’il a entendu ce déchirement lent, point par point, derrière lui. Transporté d’angoisse, il a heurté le dos de Loulou, pendant que le château semblait battre des ailes et que Jacqueline s’écartelait sur l’arrête d’un morceau de carton. Dans un soupir, bord à bord, Vinciane répudiait une famille trop encline à exposer sa condition d’être bidimensionnel et par- faitement pliable, non sans avoir d’abord arraché les voeux factices qui l’accompagnaient. En empochant la photo pliée, côté imprimé vers l’extérieur, elle empêchait désormais son père de toucher jamais à Loulou.
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Losilue says:
Losilue says:
Pascal Blondiau pro replies:
Mélina says:
Arrêt sur "deux petites femelles d’humain très chrétiennement procréées" et sur "qui exagère l’importance des mamelons inutiles" ; c'est peut être le pourquoi du comment.
Anĝela KANTO says: