Enfin libérée, elle flâne - égrenant ses souvenirs comme un chapelet brisé. Au milieu de chaque pont qu’elle traverse, elle marque un temps. A chaque fleuve qu’elle passe, elle disperse symboliquement les cendres de son amour, ce qui est une autre façon de renaître. Le colis qu’elle a reçu ce matin, elle l’a déposé sur la table de la cuisine - à côté de la paire de ciseaux, comme elle l’avait fait avec les deux autres. Puis elle est sortie, et elle s’entend parler en colères contenues :
“Je n’ai jamais aimé ton côté terroriste. Cette violence dont tout le monde t’a toujours cru incapable, j’en ai vu quelques paillettes : comme d’un cynisme de bon aloi, tu en fardais les yeux fermés des femmes dont tu espérais l’abandon. Elles ne pouvaient pas voir qu’entre tes doigts scintillaient les lames de rasoir dont tu te servirais bientôt pour leur découper soigneusement les paupières. Dieu vivant, tu peuplais ton temple de statuettes admiratives, le regard définitivement dessillé, les yeux grands ouverts sur ta magnificence.
Pour celle qui voulait voir de la fragilité sous tes exigences acérées, tu as brûlé les autels que tu t’étais dédiés. C’était moi. J’ai de la peine à le croire, avec la distance, mais c’était moi.
Et tout ce que nous avons partagé en un an, tu as réussi à le réduire à la taille d’un colis. Ton premier colis.”
Arrivé en mai, sans prévenir. Sous les larges bandes d’un autocollant brun, une farde, épaisse, bourrée de photos d’eux deux. Au sommet de cet étrange paquet, un pli de cinq centimètres dans l’adhésif, comme une invitation à dégoupiller. Elle tira, libérant ce trésor commun qu’elle ouvrit en sanglotant. Sur la farde, une couche de colle qui resterait sans doute pendant des années. De la colle, encore, sur ses doigts et même dans ses vêtements. Juste une façon d’empoisonner le cadeau.
Avisé en juin, le deuxième colis. Propret. Une boîte de carton autour duquel on pourrait passer le compas, l’équerre, et même le fil à plomb. Le tout, maintenu par un miracle de plis et d’équilibre. Il lui fallut le temps d’en identifier le contenu : toutes ces choses, dégottées aux puces ou dans d’improbables commerces, marchandées pendant des heures parfois, c’est elle qui les lui avait offertes. A lui. Tous ces objets, achetés en dépit de son propre goût, en défi à son propre amour, pour une seule personne. Jusqu’à cette statuette de Lao-Tseu, là, sur sa vache - ou son buffle, elle ne sait - hideuse et chère, qu’il lui retournait maintenant comme si elle n’avait jamais fait partie de sa vie - comme il l’avait rejetée, elle, au fond. Les hommes ont une curieuse notion de la dette : ils croient pouvoir rendre en gémissements ce qu’ils ont reçu en amour - et ce paquet-là était un gémissement.
“J ‘ignore si tu aurais pu me faire du mal. J’ignore si tu peux m’en faire, maintenant. Nous sommes le trois juillet, j’ai reçu ton troisième colis. J’ai peur. Quand j’y porte l’oreille, j’entends comme un bourdonnement, sans trop savoir si ce n’est pas ma propre tête, à force d’appui, qui résonne dans ton envoi. Le compte était juste : ce qui nous a unis, ce qui nous séparait… je ne vois pas ce que l’on pouvait rajouter. J’ai peur. J’ai toujours détesté ton côté terroriste. J’ai toujours craint que tu mettes un point final, vraiment final, à notre relation. Autour du paquet, un croisé de ficelle. Tissé dans la ficelle, un délicat fil d’acier. Pour assurer l’ensemble ? Pour déclencher une bombe ? ”
Elle resta plus d’une heure devant le colis, indécise. Dans quelque sens qu’elle tourne le problème, elle ne voyait pas de solution. Elle interrogeait l’existence de ce troisième colis, là où deux auraient suffi.
A treize heures quinze, se décidant enfin, elle ébrécha ses ciseaux sur le fil d’acier. La boîte était vide, bien sûr.
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