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Ce blog ne vous apprendra rien sur moi...
Tiu-cxi blogo nenion pri mi lernos al vi...

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april 2008
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April 21, 08

Caténaires

rimg0050
Il est interdit de lever des objets de grandes dimensions sur les voies émotionnelles. Tout contact avec un souvenir diffus, une impression aérienne ou même la tendresse d'une étoffe, aura des conséquences.

Il est également interdit de toucher d'anciens amants, même et surtout tombés au sol.
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March 16, 08

humeur bénigne

Un monde entier glisse aux alentours. Silencieusement, sur un lit de pluie que l'asphalte a rendue grasse, des pans de réalité ont des envies d'horizon, et il faut toute la force de mes mains en visière pour les empêcher de suivre leur ligne de fuite. Détail incongru dans ce paysage de tringles et de cimaises dont un régisseur invisible manipule les poulies et les cordages, un parapluie, ouvert, immobile, à hauteur d'arbre, insensible au mouvement.

A la fenêtre d'un immeuble à appartements, un canari retraité, coiffé comme un moine, l'a vu, lui aussi.

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March 13, 08

Tedegaj debatoj senfinaj

Uzo de la refleksivo, nepra forigo de la X-sistemo, kialoj de la sukceso aux malsukceso de E-o...

Cxu vere tiuj debatoj devas aperi en Ipernity ?
Amike dirite, min tedegas kiam oni uzas esperanton nur por paroli pri esperanto, kaj mi ne estas sola pensi tion.
Ipernity permesas ke oni rakontas pri sia vivo, ke oni alsxutas fotojn de sia vivo... La alilingvanoj felicxe parolas pri io alia ol sia lingvo, kaj iliaj tekstoj estas/estus interese legendaj ecx ofte tradukendaj - kio pri la pri-esperantaj artikoloj ?

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February 9, 08

Changement d'écho tous les jeudis

J'ai déposé dans ma nuit vingt-huit sommeils techniques, comme un alphabet paradoxal.

J'ai posé ma tête sur une lucidité infinie.

J'ai renoncé. J'attends.

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February 9, 08

Rester Inspiré(e)

Nous avons tous, quelque part au fond de l’oreille, cette petite voix infatigable qui semble nous dire : -Toi aussi, tu pourrais être Van Gogh. Ou Mozart... »

Une fois débarassée de ses scories romantiques, cette déclaration ressemble beaucoup à : -Toi aussi, tu pourrais laisser une trace.»

L’instant d’après, le petit crustacé rose de notre imagination rentre bien sagement dans sa coquille. À reculons, tentant de dissimuler sa gène, de nier son audace, de faire passer pour rien ce qui était pourtant un élan de tout son être.

Pourquoi ? Pourquoi se brider ainsi, se promettre qu’on écrira son grand roman un jour, plus tard, qu’on apprendra l’esperanto si la retraite nous en laisse le temps, qu’on fera le tour du monde avant que la mort nous prenne ?

Répétez après moi : « J’ai envie de faire des choses. La vie c’est rien que des rencontres. Les rencontres ça se provoque. »

Vous voyez ? Vous allez déjà mieux.

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November 1st, 07

Tranches de Vie

Les gens

passaient

à travers les

lames

des stores

baissés.

Admirables,

toutes ces

tranches de

vie qui

gardaient

fort illogiquement

une allure

d’ensemble.

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November 1st, 07

Les tablettes de Nasreddin

Ça tiraillait des deux côtés. les forces akkadiennes avaient reçu du renfort et prenaient peu à peu le pas sur les babyloniens. Au milieu de ce champ de tir - que l’on aurait dit construit pour l’exercice, si les deux forces en présence ne se faisaient face - pris dans le feu croisé des adversaires, le corps désarticulé de Nasreddin, toujours debout, brandissait bien haut un sac de toile grossière, comme s’il voulait le protéger de la marée de plomb et d’acier qui l’emportait. Quand les tirs cessèrent, on vit d’un coup son corps s’affaisser et se coucher lentement dans le sable. Comme mû par un sursaut extrème de volonté, le corps sans vie de Nasreddin avait planté genou en terre, présentant toujours au ciel son sac de jute, comme le présent d’un simple mortel - et mort, d’aillurs - à quelque divinité colérique.

Quand on l’emporta, quelques heures après la bataille, il serrait toujours dans sa main déjà sèche, son petit sac de toile. Il avait seize balles dans le corps, dont six dans les jambes, deux dans le coeur, et trois dans la tête. Seize, sans compter celle qui lui avait éclaté le coude droit - et qui était ressortie, faute de viande pour amortir sa fuite. Mais pas une seule balle plus haut que le coude, pas une seule balle dans le sac. Pas une seule balle qui, dans sa course aveugle, eut brisé les précieuses tablettes. On le sait par le docteur Ortov, celui-là même qui dégagea les tablettes de la main de Nasreddin, comme on recueille le dernier soupir d’un condamné qui rend l’âme, la dernière confession, celle qui sauve une vie de la médiocrité ou finit dans un dictionnaire local des citations. Il est donc certain, aux dires du professeur Ortov, que les tablettes accompagnaient le petit cadavre recroquevillé dans sa civière, vers la tente sanitaire du camp archéologique.

C’est probablement là, dans cette petite tente blanche marquée d’une grande croix rouge, qu’elles furent volées.

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November 1st, 07

Toussa

Publié en 2004 dans le recueil “7 novelettes”, aux Carnets du Dessert de Lune

Marie-Adrénaline a eu un fils. Elle qui s’appelait Okanda M’ba Wa sous Mobutu, elle dit : “Mon fils se nomme Toussa.”

Elle regarde le sol en terre battue de sa cuisine - salle à manger - salle de bains, ignore Justin et Désiré qui dansent de rivalité dans le soleil pour ses faveurs cette nuit, et serre très fort dans sa main quelques milliards de zaïres. Un enfant c’est tout ça.

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November 1st, 07

L'Ange Déçu

(tiré de “Souvenir, Nom Féminin” - recueil de 1996)

Il y a d’abord une surface lisse qui impose son évidence aux doigts. Un rai de lumière à gauche décoiffe un homme déjà presque chauve. Dans un geste parfaitement convenu, codifié, il tient par l’épaule une femme mûre, qui a déjà donné deux fois du fruit. A droite se trouve la moitié du produit de ce couple en vingt-cinq ans de vouvoiement assidu : dans un sourire un peu étrange, une petite fille tient devant son nez la manche du polo de sa mère, comme pour se protéger d’une radioactivité sentimentale qui flotterait dans l’air.

Nous sommes en plein décembre. Les fleurs éclatent de toutes leurs odeurs, les abeilles chargent le ciel et l’orage n’est pas loin. La lumière, très haute, illumine de loin ce bonheur solaire, et nous invite à prendre de la distance, évaluant du même coup la taille du parc, des jardins, et du château.

A coup sûr, l’endroit n’a pas été choisi au hasard. On a emmené le spectateur au-dehors du château, loin de l’intimité familiale. Et pourtant, on nous le montre, ce château, là-bas, à trois ou quatre cent mètres derrière. C’est un petit morceau de nature, taille dix/quinze, qui semble avoir échappé aux rigueurs de l’hiver. Mais le ciel est lourd, et l’on dirait que toute cette scène a été montée entre deux orages. Notez à ce propos le balai métallique du paratonerre sur la toiture. Un orage serait sans conséquences pour leur vie familiale.

Quelques mots nous disent : “Meilleurs voeux de la part de Pierre, Jacqueline, Vinciane, et Loulou.” Au-delà de la formule qui tend à nous fait croire que quelqu’un a pu émettre ses meilleurs voeux à notre égard, naît une vague interrogation, comme mise en matière par le regard de Loulou (en admettant que Loulou soit ce petit nez apeuré dans la manche de sa mère). Ces gens-là ont préparé leur coup depuis longtemps, aidés probablement d’un mécanisme à retardement. La mise en scène a été confiée au père. Nous supposons qu’il s’agit de Pierre, mari de Jacqueline, père peut-être heureux de la petite Loulou qui nous couve un rhume et de la grande Vinciane, propriétaire d’un Kinon qui a admirablement fonctionné lors de cette prise de vue.

Un jour de juin, donc, un dimanche après la messe, Pierre a sorti tout le monde dans le parc, pour faire plaisir à Jacqueline, qui ne peut être que sa femme, puisqu’il la tient par l’épaule. Jacqueline, que vingt-cinq ans d’oisiveté avaient fini par déprimer d’une déprime qui avait résisté à deux amants, et qui avait un jour, pour une raison encore inconnue de nous, exprimé le désir de faire le point sur sa famille. Vingt-cinq ans plus tôt, la jeune fille de haute extraction qu’elle n’était pas s’était jetée dans le mariage avec toute la force d’un amour éveillé pour l’occasion. Et qu’en était-il ressorti ? Une cohorte de domestiques et deux petites femelles d’humain très chrétiennement procréées; Vinciane, vingt-cinq ans, et Loulou, douze ans, la petite dernière qui se mouche dans la pure laine vierge.

Le cadrage a été parfaitement étudié. Pierre à gauche de la photo, Loulou fort à droite, et Jacqueline, presque au centre de la composition. Presque. Car si effectivement Jacqueline se retrouve entre son mari et sa fille, le point central de la surface, le centre exact, mathématique, celui que l’on obtient en pliant le rectangle de carton selon ses deux diagonales, est occupé par la plus haute des cheminées du château, au sommet de laquelle trône un des paratonnerres que nous évoquions plus tôt. Un espace libre, donc, probablement pour souligner l’absence/présence de Vinciane… qui a pris la photo ?

On remarquera au passage le léger effet de contre-plongée, qui exagère l’importance des mamelons inutiles de Jacqueline, inutiles puisqu’une nounou entière avec des bras, des jambes, et tout, avait été engagée pour les épargner; ainsi que le double menton profilé de Pierre, que ni le temps ni les hommes n’ont songé à alléger. Rien par contre n’indique ce qu’à présent nous savons tous : Loulou n’est plus vierge.

La famille s’est donc réunie dans le parc, et “on” a “pris” cette image d’un bonheur de juin, avec le soleil, les fleurs et les oiseaux qui chantent en arrière-plan. Jacqueline aurait ainsi quelque chose à envoyer six mois plus tard lors des fêtes, quelque chose dont elle se ferait à bon compte une carte de voeux. Cette façon de faire est à rattacher à une tradition très ancienne chez les gens heureux. Les gens heureux ne vivent pas cachés. Vous aussi, chaque année, vous recevez cette carte qu’une Jacqueline vous envoie pour vous éloigner de son bonheur. D’ailleurs même Vinciane en a reçu une, sans la plus petite variation dans le texte.

Oui, même Vinciane. Au début, on s’était dit : quatre signatures, ça fait trois personnes sur la photo, et un, ou plutôt une photographe. C’est effectivement ce que Jacqueline a essayé de faire croire. Mais non. Vinciane n’est pas photographe. Elle navigue en solitaire. Chaque jour, sans l’aide de personne, elle fait la traversée de deux rangées de sièges dans un Boeing 707 des lignes intérieures Alaskanes, en proposant des boissons presque chaudes à des clients qui hibernent entre deux arctiques. Ce qui nous permet d’établir clairement que la photo a été prise grâce à un retardateur, ou éventuellement, à une télécommande. Pierre n’a jamais dû se déplacer derrière l’appareil. C’est donc là, quand il posait devant l’objectif, qu’il a entendu ce déchirement lent, point par point, derrière lui. Transporté d’angoisse, il a heurté le dos de Loulou, pendant que le château semblait battre des ailes et que Jacqueline s’écartelait sur l’arrête d’un morceau de carton. Dans un soupir, bord à bord, Vinciane répudiait une famille trop encline à exposer sa condition d’être bidimensionnel et par- faitement pliable, non sans avoir d’abord arraché les voeux factices qui l’accompagnaient. En empochant la photo pliée, côté imprimé vers l’extérieur, elle empêchait désormais son père de toucher jamais à Loulou.

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November 1st, 07

Muchat

Dans le clinquant ordinaire d’un intérieur de bibelots, soudain une note de simplicité : un chat. Jules ne voulait pas le reprendre, mais maintenant, il l’a - c’était celui de la grand-mère qui, elle, n’a pas eu neuf vies.

On se fait à tout, même aux chats qui sentent la vieille peau, l’avarice, et la cologne bon marché. Après tout, le chat lui-même s’était fait à la vieille, “ce qui représente déjà un miracle d’adaptation surnaturelle et doit, depuis, être interdit par une convention internationale quelconque”, se plaît à répéter Jules - car Jules se plaît.

L’intelligence féline, de fait, par sa proximité continuelle et ronronnante, permet le va-et-vient, la comparaison incessante, avec l’intelligence féminine; “ce qui vient toujours à point pour éviter de galvauder l’intellect masculin dans un débat où il n’a pas sa place et permettre ainsi à l’homme d’assurer sa position dominante d’observateur neutre.”

Jules s’ouvre une bière qui n’aura pas le temps de mousser, “Ars longa, Vita brevis”, - le temps étant toujours à une bonne citation latine. Il se donne une contenance de chat en fermant à demi les yeux sur la réalité éthilidyllique de son quotidien, et une bouffée soudaine de culture générale l’envahit. Alors il prend une longue respiration, puise aux sources de la civilisation connue, boit au Nil de sa propre connaissance, - et il braille à l’aveuglette, en direction de la cuisine :
- Tu le savais, toi, que le Pharaon Antoparsipal IV s’est fait enterrer avec quarante chats pour s’assurer une vie éternelle ?”

Un long instant, délicat comme un silence, permet à la question de Jules d’étaler toute la largeur de sa pertinence et d’occuper, tel un gaz miraculeux et rare, l’espace qui le sépare de sa femme. La timidité de la réponse le surprend presque :
- Non, je ne le savais pas.”

Mais aussitôt, sous une respiration qu’elle a été chercher bien loin - là où crèchent le dégoût et la morve - elle ajoute d’un ton doucereux :
- Mais toi, tu l’as appris hier soir. Très exactement quand tu as tiré la question rose au “Je sais tout.”
Et, puisque Jules consent en silence :
- Ta culture générale, tu la joues aux dés tous les vendredis soirs sur un plateau de carton avec Jean-Charles et sa blondasse. Et la seule chose qui m’épate, c’est qu’un dé trouve passage entre toutes vos canettes de bière vides à trois heures du matin… ” lui grince-t-elle au nez à travers ses doubles foyers accusateurs astiqués à l’essuie de vaisselle gras. “Maintenant, si tu veux bien, ton chat demande à sortir…”

Dans un silence imposé où l’intelligence s’éteint comme la flamme vacillante d’une bougie soudain masquée par l’étouffoir, dans ce grand vide de sens où surnagent peur, meurtre, sexe et sang comme autant de croûtons dans le grand potage de la vie, Jules Delglutte s’extrait alors de son fauteuil pour aller désigner la sortie au seul être parfait en ce bas-monde, et dont l’unique défaut peut-être est de n’avoir pas la compréhension des deux concepts “clé” et “ouvre-boîte”.

“J’aime par-dessus tout cet instant, cet instant précis, insoupçonnable : la porte de leur cuisine se referme derrière moi, étouffant sous son double vitrage la rumeur de leurs cris et de leurs pensées. Puis un store est baissé, couperet qui leur interdit, à chaque fois pour toujours, l’accès à ma nuit. Alors la lumière aussi se fait silence.”

“Je me roule le dos sur la dalle de béton, l’air dégagé, un oeil sur l’horizon - qu’un rossignol rend bavard. En s’étirant, l’épaisseur délicate de mes visions nocturnes déplie un rideau de peupliers contre la nuit, tailladant en lames de lune mes chemins buissonniers. Du fond du marais qui croasse s’exhale le soulagement d’un monde inversé, duquel mon frère englué me fixe, le nez prudent.”

“Les humains croient que nous vivons neuf vies. Ils veulent dire : successives. Ils ont tort, et cette croyance les pousse à d’étranges rites : Antoparsipal s’est fait enterrer avec quarante chats, et pas douze, ou même huit. Pourtant, suivant une symbolique de base, douze chats lui auraient à coup sûr garanti la vie éternelle, je peux même dire : une vie éternelle stable; stable et monotone. Le paradis de l’ennui - en Technicolor, d’après les fresques murales de sa tombe, mais en deux dimensions. Non, il en a choisi quarante, parce que quarante chats lui procuraient neuf fois plus de vies, et la certitude, en effectuant un cercle complet , de revenir un jour aux Portes de la Vie - N’y a-t-il donc que les chats qui sachent cela ?”

“Cela vaut peut-être mieux. Les chroniques humaines sont remplies d’abus de pouvoirs, de fils d’humains s’appropriant des capacités qui dépassent leur intelligence, leur compréhension, leur sensibilité… Quel homme pourra jamais se vanter d’avoir vu trembler une plume blanche au bout du doigt de la nuit ? Quel oeil humain verra la courbure de la terre au ras du sol ? Moi, la même seconde m’apporte la fraîcheur du vent, l’étincelle qui manque à vos vies et qui nourrit les miennes, la colère et l’envie de pardonner, le courage de tuer et…”

“Et même la rumeur des pensées de ceux qui gravitent là, là-haut, dans leur cigare de métal, qui viennent de si loin, l’oeil curieux, la logique déployée…”

Entre Sirius et Vénus, l’engin, aux apparences bulbeuses, semble une exubérance minérale dans laquelle se reflètent la Croix du Sud, ou Cassiopée, ou rien. Diamant noir griffant la nuit le long d’une orbite effilée et ténue, l’objet dédouble l’espace à la surface de ses hublots de quartz et d’obsidienne et le redistribue en prismes de hasard. D’en bas, la Terre caresse du regard le ventre de l’appareil, lourd et silencieux, qui offre à la vue l’absence d’elle-même.

Quelque part dans l’un de ses neuf cerveaux simultanés, MuChat enregistre l’assoupissement des étoiles au passage de l’engin. Attendre. Comme pour sussurrer une réponse à une question muette, le vent agite les arbres en petites bourrasques irrégulières, les feuilles babillent un cliquetis de velours végétal et, toutes vibrisses tendues, MuChat sonde les abîmes nocturnes. “La nuit est la fin de tout,” pense-t-il en se grattant l’oreille “et toutes les fins sont provisoires, toutes les fins sont des sursis.” A deux francs la maxime, MuChat serait riche.

Trois heures plus tard, les visiteurs se posent entre les arbres las d’un verger. Dans les ombres glauques du sommeil des hommes, on dirait qu’une serre géante a accouché d’un potiron d’Alouine. Mais l’oeil de MuChat, aiguisé aux nuits tranchées, distingue dans la distance jusqu’au criblage des petites météorites dans la coque de l’appareil. Le silence est un appel - MuChat s’approche.

Une chose, encore, que les chats vivent neuf fois plus intensément que nous : l’attente. L’engin est là, devant lui, à quelques mètres seulement, depuis presque une heure. Dans une odeur de grésil, un dernier brin d’herbe sous la coque achève de se consumer. Quelques volutes d’une lourde vapeur froide glissent en cascade et semblent tisser un nid de coton où le bulbe spatial pourrait s’endormir au frais pour la nuit.

“Je détourne les yeux.”

“Attendre.”

“Il y a probablement, quelque part dans une bibliothèque humaine, un papyrus qui décrit cette indifférence dont nous entourons nos meilleures attentions, nos investigations les plus aiguës.”

Le premier signe qu’il perçoit est olfactif : ces trois petits êtres gris descendus de leur engin spatial, ces trois martiens aux yeux en amande, sentent le cuir rance. MuChat, obéissant en cela à de bas instincts domestiques légués par la cohabitation continue d’un neuvième de lui-même avec l’Homme, décide de les baptiser, ce qui explique que Mrlaw, Rro et Ffh n’auraient pas pu s’appeler autrement.

MuChat s’aplatit au sol. L’odeur est un peu moins écoeurante. Au bas de leur visage sans nez, la bouche des étrangers s’agite en sons inarticulés qui s’entrechoquent et “balbutent” - comme dirait Alexia qui a trois ans. Leurs petits yeux blancs s’écarquillent en pensées irisées qui sont des impatiences et des colères. Toutes choses - surtout l’odeur - qui lui rendent les trois êtres fort sympathiques. Et, surtout, com-pré-hen-sibles :

- Comment as-tu pu le laisser filer ? Tu peux m’expliquer ça ? Un Skiz, un spécimen unique, amené spécialement jusqu’ici pour ses qualités sensorielles !”
- Ben, il devait…” -il y eut un mot vulgaire comme “pisser” - mais l’image mentale qui se forma dans le cerveau de MuChat fut tout autre.
- Quand je pense au nombre d’années-lumière que nous nous sommes tapées pour arriver jusqu’ici, et môssieur nous paume une expérience à peine arrivés. Ah, on a l’air fin ! Tu joues ta vie mon bonhomme, tu joues ta vie !”

MuChat observait la scène avec un mélange d’amusement et de curiosité. S’ils avaient laissé échapper… il se concentra et tenta d’imaginer : une fourrure noire, la taille d’un furet - avec un peu plus d’embonpoint. Deux petits yeux pratiquement aveugles. Autrement dit, un repas sur pattes. Et puis autour du nez, six paires de vibrisses… des vibrisses… Autant ne plus y penser. Ffh avait raison, s’ils avaient amené cette paisible boule de poils sur terre pour ses qualités sensorielles, il le “sentirait” arriver bien avant une hypothétique attaque. Autant ne pas disperser ses efforts dans une chasse inutile. Il adopta donc l’attitude, plus convenable en cette occasion, de divinité du désert : bien campé sur ses pattes arrières, drapé dans un silence félin. Un des trois petits êtres gris s’aperçut de sa présence. Il le désigna aux deux autres.

- Tu sais à quoi je pense ? - dit celui que MuChat appelait Rro. On n’a peut-être pas tout perdu, après tout…”

MuChat, qui n’était plus seul dans son propre corps, apparut à la fenêtre de la cuisine alors que Clémentine subissait les assauts et le harcèlement intellectuel de Jules : il sortait l’une après l’autre les questions du “Je sais tout”, et assénait chaque vérité approximative comme une évidence universelle.

“Et le Roi du Spitzberg, il s’appelle comment, hein ? Eh bien il s’appelle Eric Satire ! Où se trouve le tombeau de Monsieur du Pirée ? Tu l’ignores, bien sûr ! Et qui a dit “La raison du plus fort est l’excuse du savoir ?” Tu n’en sais rien non plus, tu n’es qu’une gruge !”

Tout cela parvenait aux oreilles de MuChat et, encore plus, agressait ses vibrisses d’une quantité d’ondes télépathiques aussi informatives que douloureuses. Quelque part à l’intérieur de son esprit, bien rangé, n’occupant que quelques centaines de milliers de neurones d’ailleurs sous-employés jusque là, l’âme triste, meurtrie et condamnée de Mrlaw s’était blottie, inaperçue, insoupçonnable.

On avait perdu “l’expérience”, ce Skiz qui venait de si loin. L’enquête fut courte. Le procès aussi. Le responsable de la cage, Mrlaw, fut condamné à faire le sacrifice de son enveloppe corporelle. Par une alchimie complexe, on “décérébra” son âme que l’on projeta dans le corps - le cerveau - de ce petit quadrupède dont le regard doré montrait bien l’intelligence et qui disposait -d’origine !- de récepteurs télépathiques autour du museau, au-dessus des yeux, et même quelque part sur les pattes. Qui remplacerait avantageusement un Skiz perdu. Même au prix de la transmigration définitive d’une âme supérieure.

Pourtant… Peu importent les états d’esprits d’un condamné à mort, bien sûr. Mais l’horreur gluante dans laquelle se débattait maintenant Mrlaw dépassait toutes les limites …Car si MuChat avait montré d’évidentes dispositions à la télépathie et avait fait accroire par cela qu’il se situait à l’échelon ultime de l’intelligence, son hôte s’apercevait à présent que, dans la précipitation, dans le zèle tout démocratique d’une sentence promptement rendue, il avait peut-être été condamné au mauvais corps. Et que, quitte à faire le deuil de sa mobilité, de ses sensations, il aurait mieux fait de se dissoudre dans cet être-là, qui, tout en contemplant la transparence de sa bière marquée d’un petit taureau noir, répondait à tant de questions, et dont l’esprit flamboyait si souvent de ces trois mots, gravés en lettres d’arrogance et de néon :

“Je sais tout !”

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November 1st, 07

Celles-là

publiée dans “Microbe” n° 28, Mars 2005

Je les embrasse de ma barbe mal faite et elles ne sentent rien
- je leur souffle dans l’oreille et elles ne sursautent pas.
Elles o­nt le regard perdu des anges auxquels o­n aurait coupé
les mains. Esclaves muettes, exutoires de mes jouissances,
elles me fournissent un orgasme plaintif, une larme de sperme
au coin de la lèvre. Leurs odeurs sont les miennes, sans plus.
De jour en jour, les restes de ma semence fécondent d’autres
chagrins, terriblement miens.

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November 1st, 07

Cet homme boite

La femme. La femme enceinte a trouvé une place assise.

Le type. Le type qui vous a laissé sa place dans la file. C’est lui. Il a fait un geste, il a dit deux mots. Il vous a fait gagner trente secondes. Trente secondes. Plus qu’il n’en faut pour ne pas rater un train. Juste assez pour ne pas regretter d’être passé chercher des fleurs sans excuse particulière. Juste assez pour se dire que le temps s’y prêtait. Assez pour un amour sans raisons. Assez pour risquer une file, en fin d’après-midi, dans un magasin d’appoint, spécialiste en cravates, chaussettes, bains de bouche, dentifrice, latex, et autres urgences.

Le type. Le type de la file est dans votre train. Dans votre compartiment. En face de vous. Il vous sourit.

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November 1st, 07

L'Empreinte

L'empreinte
publiée dans la revue “Inédit Nouveau” n°183

“On aurait pu la réparer, si papa avait été là”, dit grand-mère Bitia. Mais papa n’est pas là, et la poupée gît sur un coin de tapis, la jambe arrachée.

- Heureusement, tu as encore tout le reste de la famille” ajoute-t-elle en matière de consolation, “on va pouvoir récupérer ses habits. ” Petite Lyouba n’en voit pas l’intérêt. Une poupée rose, une poupée rouge, une poupée verte - pourquoi faire des mélanges ?

Bitia reprend son tricot, cette excuse qui lui tient les mains occupées depuis trente ans, et que les mites dévorent à mesure qu’elle en noue les lentes mailles. De Lyouba à elle, il y a trois mètres et nonante ans - ou peu s’en faut. Entrechoquant des aiguilles qu’elle ne contrôle pas, Bitia tourne la tête vers le jardin, à travers la fenêtre. Le soir tombe et c’est tout son salon qui prend présence en ce miroir progressif. Et une copie de Lyouba, dédoublée au geste près et sans effort, penchée sur trois morceaux de plastique couleur chair habillés de chiffons, et dans le dos desquelles il est marqué ” LOUBA ” au gros feutre qui tache. Des imitations d’humains, aussi parfaites que des cadavres, les yeux mi-clos aux paupières décalées sur leur mécanisme à cardan. Je te lève et tu te réveilles. Je te couche et tu t’endors. Tu peux dire “Maman” si tu as encore des piles. Je te tiens la jambe et elle se déboîte dans un grincement sourd de polymère extrudé. Ton coeur de frigolite qui s’émiette entre mes mains en de petites larmes sèches.

Répétant inlassablement ces gestes, Lyouba tente de leur donner un sens. Ou de faire comme si rien n’était arrivé. Elle joue à reprendre les choses où elle les avait laissées, juste avant l’accident ; elle le fera une dizaine de fois, pour surprendre le hasard si c’est possible, et rien de tout cela ne serait arrivé. Mais bon. Bitia tente de percer du regard l’obscurité opalescente qui avance - déjà, dans les immeubles alentour, quelques volets tombent, exécutant en grinçant la sentence insidieuse de l’oubli temporaire, ou suspendant leur jugement à l’équilibre rouillé de leurs charnières précaires. Je te redresse et tes paupières s’ouvrent. Je te recouche et tu n’y vois rien. Je pourrais t’allumer l’âme et je verrais tes fenêtres s’imprimer dans les miennes, papillons de lumière aux battants anguleux. Et tu dirais “Maman” si tu avais des piles.

- Je récupèrerais bien ses bijoux aussi, avant de l’enterrer dans la poubelle, dit Lyouba. Et puis ses dents en or, peut-être, mais elle n’ouvre pas la bouche, …suis-je bête ! On n’a pas de fausses dents à cet âge-là, hein babouchka ?”

- Il aurait mieux valu que tu ne saches rien. Comme je regrette de t’avoir raconté tout cela, Lyouba !” dit Bitia, grattant machinalement d’un ongle usé les cinq chiffres tatoués sur son avant-bras.

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November 1st, 07

Au Port

Et dans une heure, il fera presque calme. A l’écluse, un veilleur de nuit se débouchera un thermos de café brûlant ; il partagera ses biscuits secs avec le patron d’une péniche hongroise ou tchèque, bloquée là pour la nuit suite à des tracasseries de douane, comme si un lent courant échouait ici tous les Danubes, comme si tous les bateaux s’engluaient dans les alluvions de leur histoire. Ils pleureront les mêmes larmes sur leur sort respectif, chacun dans sa langue - Victor l’éclusier aura le geste plat pour signifier ses regrets d’être ancré ici, et Kornel le batelier, les mains ouvertes plusieurs fois, exagèrera le nombre des enfants qui l’attendent là-bas. Puis il sera six heures demain matin et ils se quitteront. En six heures de nuit ils auront eu le temps de s’inventer une langue commune, d’échanger des photos, des adresses. Kornel reviendra. Victor aura toujours du café pour deux.

Dans une heure, peut-être, tous ces événements s’enchaîneront comme je les rève, car ma ville est vaste, et tous les possibles y débouchent. Large, elle tapisse l’horizon de ses extensions multiples; amibe géante, elle absorbe l’alentour, elle étend ses pseudopodes d’un infini à l’autre. En grandes enjambées de ponts à plusieurs arches doubles, elle réunit les rives multiples du fleuve qui l’engendra il y a cinq siècles. La présence sur son sol de tours à étages multiples est un incident, une péripétie, un détour de l’histoire: construites il y a trente ans par des architectes aux mains d’enfants, elles seront bientôt balayées d’un revers d’excuse, et retourneront au sable dont elles sont issues, rendant à l’horizon un semblant de plaine. En attendant cette heure, des hamsters aux joues creuses tournent en rond dans leur trois pièces-balcon, noyant leur silence dans le continu bruit gris des moteurs qui hantent les scarabées d’acier, accomplissant en vingt-quatre heures le tour complet d’ une grande roue dont ils ignorent l’existence mais qu’il contribuent à maintenir en mouvement.

Dans une heure, il aura cessé de pleuvoir. J’espère. J’éclate d’un rire intérieur en pensant que, dans une heure, Philippe aura deux heures de retard. Il pleuvait déjà quand il m’a téléphoné, et j’ai mis mon imperméable le plus hermétique parce que je savais que je serais contraint à la contemplation détrempée du port et de ses grues - squelettes métalliques qu’aucune peau n’a jamais revêtue - peu importe. Je m’étais préparé à cela. Je le savais. Je savais que je devrais l’attendre. Tout comme je sais qu’il ne s’excusera pas - mais encore une fois, peu importe. Depuis quinze ans, je vis dans la limite d’une servilité qu’après tout je me suis choisie. Et je tire d’autant plus de fierté de ce rôle d’ange-gardien à trop-plein temps que je trouve mon compte, au fond, dans ses funambulismes dont je suis non pas le silencieux témoin, mais le complice invisible.

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November 1st, 07

Surfaces du Temps

Ce qui se crée ici
se perd ailleurs

De là
Ces cascades
Ces rivières de béton
Cette impression voilée
D’être sous le guet des papillons
D’être réduit à l’aquêt
Que la dette voyage
Que de pleines nuits me séparent
Moi de ma pensée
Moi de moi

Ce qui se crée ici
Ailleurs est perdu

De là

chaque minute
l’une sur l’autre
cette intention voilée de passer le gué
de passer le gué des papillons
de garder le quai

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November 1st, 07

L'Affranchie

Enfin libérée, elle flâne - égrenant ses souvenirs comme un chapelet brisé. Au milieu de chaque pont qu’elle traverse, elle marque un temps. A chaque fleuve qu’elle passe, elle disperse symboliquement les cendres de son amour, ce qui est une autre façon de renaître. Le colis qu’elle a reçu ce matin, elle l’a déposé sur la table de la cuisine - à côté de la paire de ciseaux, comme elle l’avait fait avec les deux autres. Puis elle est sortie, et elle s’entend parler en colères contenues :

“Je n’ai jamais aimé ton côté terroriste. Cette violence dont tout le monde t’a toujours cru incapable, j’en ai vu quelques paillettes : comme d’un cynisme de bon aloi, tu en fardais les yeux fermés des femmes dont tu espérais l’abandon. Elles ne pouvaient pas voir qu’entre tes doigts scintillaient les lames de rasoir dont tu te servirais bientôt pour leur découper soigneusement les paupières. Dieu vivant, tu peuplais ton temple de statuettes admiratives, le regard définitivement dessillé, les yeux grands ouverts sur ta magnificence.

Pour celle qui voulait voir de la fragilité sous tes exigences acérées, tu as brûlé les autels que tu t’étais dédiés. C’était moi. J’ai de la peine à le croire, avec la distance, mais c’était moi.
Et tout ce que nous avons partagé en un an, tu as réussi à le réduire à la taille d’un colis. Ton premier colis.”

Arrivé en mai, sans prévenir. Sous les larges bandes d’un autocollant brun, une farde, épaisse, bourrée de photos d’eux deux. Au sommet de cet étrange paquet, un pli de cinq centimètres dans l’adhésif, comme une invitation à dégoupiller. Elle tira, libérant ce trésor commun qu’elle ouvrit en sanglotant. Sur la farde, une couche de colle qui resterait sans doute pendant des années. De la colle, encore, sur ses doigts et même dans ses vêtements. Juste une façon d’empoisonner le cadeau.

Avisé en juin, le deuxième colis. Propret. Une boîte de carton autour duquel on pourrait passer le compas, l’équerre, et même le fil à plomb. Le tout, maintenu par un miracle de plis et d’équilibre. Il lui fallut le temps d’en identifier le contenu : toutes ces choses, dégottées aux puces ou dans d’improbables commerces, marchandées pendant des heures parfois, c’est elle qui les lui avait offertes. A lui. Tous ces objets, achetés en dépit de son propre goût, en défi à son propre amour, pour une seule personne. Jusqu’à cette statuette de Lao-Tseu, là, sur sa vache - ou son buffle, elle ne sait - hideuse et chère, qu’il lui retournait maintenant comme si elle n’avait jamais fait partie de sa vie - comme il l’avait rejetée, elle, au fond. Les hommes ont une curieuse notion de la dette : ils croient pouvoir rendre en gémissements ce qu’ils ont reçu en amour - et ce paquet-là était un gémissement.

“J ‘ignore si tu aurais pu me faire du mal. J’ignore si tu peux m’en faire, maintenant. Nous sommes le trois juillet, j’ai reçu ton troisième colis. J’ai peur. Quand j’y porte l’oreille, j’entends comme un bourdonnement, sans trop savoir si ce n’est pas ma propre tête, à force d’appui, qui résonne dans ton envoi. Le compte était juste : ce qui nous a unis, ce qui nous séparait… je ne vois pas ce que l’on pouvait rajouter. J’ai peur. J’ai toujours détesté ton côté terroriste. J’ai toujours craint que tu mettes un point final, vraiment final, à notre relation. Autour du paquet, un croisé de ficelle. Tissé dans la ficelle, un délicat fil d’acier. Pour assurer l’ensemble ? Pour déclencher une bombe ? ”

Elle resta plus d’une heure devant le colis, indécise. Dans quelque sens qu’elle tourne le problème, elle ne voyait pas de solution. Elle interrogeait l’existence de ce troisième colis, là où deux auraient suffi.

A treize heures quinze, se décidant enfin, elle ébrécha ses ciseaux sur le fil d’acier. La boîte était vide, bien sûr.

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November 1st, 07

Papa travaille

Sur un monde plat se pose une maison calme. L’Homme a disparu du monde connu, comme chaque matin. L’étendue des possibles est immense. Fera-t’il beau ? D’où vient le vent ? Rien. Tout est possible. Nous sommes à l’aube d’une plage, nous sommes à l’aube d’un monde, tout est cristal et transparence; sauf nous, au milieu de cette terre, dans une lagune improbable, une réalité sur pilotis. Un jour de vacances scolaires que j’habille de fantasmes. L’homme, c’est Papa. Papa est parti travailler. Le travail ne connaît ni juillet ni août, le travail ne connaît que la peine. “J’ai peine à travailler” dit papa - et ça me cale la glotte quand il s’en va.

Quand il s’en va, la réalité disparaît avec lui. Cet univers n’a plus rien de végétal, plus rien de fouillé. Ce monde est plat. La maison est calme. Ce monde est aquatique, minéral, lisse. La vie elle-même, inféodée au Rituel, a un goût gris perle. Maman branche son fer. Température soie jusque midi. Indubitablement lissées, les étoffes les plus riches. Puis nous mangeons quelques arômes sous blister. J’ai sept ans et je n’ai jamais vu une vache qu’en tranches. A trois heures je ferai une sieste dans mes draps propres. Maman lavera le carrelage à l’huile de lin. Si je dors, je ne peux pas troubler son savon de mes pas.

La mer grossira, rendue plus dense en descendant. Elle laissera des paquets d’écume sur le sable, avec des nervures d’algue, des encorbellements de varech, des dômes de méduse. Maman commencera une lessive, roulant les couleurs en boule, les gris accortes. Je me réveillerai dans mes draps chiffonnés. Papa sera derrière la porte. Il m’ébourriffera les cheveux, du plat de la main.

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November 1st, 07

Le Scénario

Un mot que nous cherchons, une histoire dont nous ignorons la fin, nous donnent plus d’émotion que toutes les issues inéluctables de nos vies sans scénarios.

Nous n’écrivons pas pour vivre ; nous écrivons pour oublier que nous allons mourir.

Nous n’ecrivons pas pour donner ; nous écrivons pour prendre. Pour capter, dans les moindres replis de l’air, les bactéries dont nous ensemencerons nos cultures stériles, nos éprouvettes vides.

Nous écrivons pour crier, et éprouver par l’écho le vide qui nous entoure.

Que la voix porte, qu’elle ne porte pas, l’important est d’avoir parlé.
D’avoir un temps fait cohabiter l’agitation humaine et nos résignations intimes.

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