I —


« ... Amour, amour, qui tiens si haut le cri de ma

naissance, qu'il est de mer en marche vers l'Amante!

Vigne foulée sur toutes grèves, bienfaits d'écume en

toute chair, et chant de bulles sur les sables...

Hommage, hommage à la Vivacité divine !


 

« Toi, l'homme avide, me dévêts : maître plus calme

qu'à son bord le maître du navire. Et tant de toile se

défait, il n'est plus femme qu'agréée. S'ouvre l'Eté,

qui vit de mer. Et mon coeur t'ouvre femme plus

fraîche que l'eau verte : semence et sève de douceur,

l'acide avec le lait mêlé, le sel avec le sang très vif, et

l'or et l'iode, et la saveur aussi du cuivre et son

principe d'amertume — toute la mer en moi portée

comme dans l'urne maternelle...

 


« Et sur la grève de mon corps l'homme né de mer

s'est allongé. Qu'il rafraîchisse son visage à même la

source sous les sables; et se réjouisse sur mon aire,

comme le dieu tatoué de fougère mâle... Mon amour,

as-tu soif ? Je suis femme à tes lèvres plus neuve que

la soif. Et mon visage entre tes mains comme aux

mains fraîches du naufrage, ah ! Qu'il te soit dans la

nuit chaude fraîcheur d'amande et saveur d'aube, et

connaissance première du fruit sur la rive étrangère.

 


« J'ai rêvé, l'autre soir, d'îles plus vertes que le

songe... Et les navigateurs descendent au rivage en

quête d'une eau bleue; ils voient — c'est le reflux — le

lit refait des sables ruisselants : la mer arborescente

y laisse, s'enlisant, ses pures empreintes capillaires,

comme de grandes palmes suppliciées, dans leurs

pagnes et dans leurs tresses dénouées.

 


 

« Et ce sont là figurations du songe. Mais toi

l'homme au front droit, couché dans la réalité du

songe, tu bois à même la bouche ronde, et sais son

revêtement punique: fruit d'Asie... Fruits de la

femme, ô mon amour, sont plus que fruits de mer :

de moi non peinte ni parée, reçois les arrhes de l'Eté

de mer... »

 


*







2 —


« ...Au coeur de l'homme, solitude. Etrange l'homme,

sans rivage, près de la femme, riveraine. Et mer

moi-même à ton orient, comme à ton sable d'or mêlé,

que j'aille encore et tarde, sur ta rive, dans le

déroulement très lent de tes anneaux d'argile —

femme qui se fait et se défait avec la vague qui

l'engendre...

 


« Et toi plus chaste d'être plus nue, de tes seules

mains vêtue, tu n'es point Vierge des grands fonds,

Victoire de bronze ou de pierre blanche que l'on

ramène, avec l'amphore, dans les grandes mailles

chargées d'algues des tâcherons de mer; mais chair

de femme à mon visage, chaleur de femme sous mon

flair, et femme qu'éclaire son arôme comme la

flamme de feu rose entre les doigts mi-joints.

 


« Et comme le sel est dans le blé, la mer en toi dans

son principe, la chose en toi qui fut de mer, t'a fait ce

goût de femme heureuse et qu'on approche... Et ton

visage est renversé, ta bouche est fruit à consommer,

à fond de barque, dans la nuit. Libre mon souffle sur

ta gorge, et la montée, de toutes parts, des nappes du

désir, comme aux marées de lune proche, lorsque la

terre femelle s'ouvre à la mer salace et souple, ornée

de bulles, jusqu'en ses mares, ses maremmes, et la

mer haute dans l'herbage fait son bruit de noria, la

nuit est pleine d'éclosions...

 


« Ô mon amour au goût de mer, que d'autres

paissent loin de mer l'églogue au fond des vallons

clos — menthes, mélisses et mélilot, tiédeurs d'alysse

et d'origan — et l'un y parle d'abeillage et l'autre

d'agnelage, et la brebis feutrée baise la terre au bas

des murs de pollen noir. Dans le temps où les pêches

se nouent, et les liens sont triés pour la vigne, moi j'ai

tranché le noeud de chanvre qui tient la coque sur

son ber, à son berceau de bois. Et mon amour est sur

les mers ! Et ma brûlure est sur les mers!...

 


« Étroits sont les vaisseaux, étroite l'alliance; et plus

étroite ta mesure, ô corps fidèle de l'Amante... Et

qu'est ce corps lui-même, qu'image et forme du

navire ? Nacelle et nave, et nef votive, jusqu'en son

ouverture médiane; instruit en forme de carène, et

sur ses courbes façonné, ployant le double arceau

d'ivoire au voeu des courbes nées de la mer... Les

assembleurs de coques, en tout temps, ont eu cette

façon de lier la quille au jeu des couples et

varangues.

 


« Vaisseau, mon beau vaisseau, qui cède sur ses

couples et porte la charge d'une nuit d'homme, tu

m'es vaisseau qui porte roses. Tu romps sur l'eau

chaîne d'offrandes. Et nous voici, contre la mort, sur

les chemins d'acanthes noires de la mer écarlate...

Immense l'aube appelée mer, immense l'étendue des

eaux, et sur la terre faite songe à nos confins violets,

toute la houle au loin qui lève et se couronne

d'hyacinthes comme un peuple d'amants !

 


« Il n'est d'usurpation plus haute qu'au vaisseau de

l'amour. »


in Amers , Saint-John Perse (1957)