Il m’arrivait souvent au cours d’un rêve merveilleux de me retrouver en train de jouer avec mon frère à la dînette. Nous riions, nous poursuivions, une belle complicité régnait entre nous ! Enfin, ma mère avait fait un autre enfant…A chaque fois, pourtant, le réveil était crucial. Non, personne, toujours personne…Un sentiment étrange m’envahissait alors, difficile à définir mais il me plongeait dans une sorte de dégoût de la vie…comme une énorme déception. La réalité était difficile à accepter et je regrettais beaucoup de m’être réveillée. Ces sensations étaient violentes, insupportables…
C’était d’autant plus difficile à accepter que mes parents travaillaient tous les deux. Ma mère quittait la maison très tôt le matin…Il fallait arriver à l’arrêt de bus à 7h après avoir dévalé l’escalier de 30 marches, descendu le perron de l’école puis la coustète. Je ne la voyais donc que le soir après 19h ! Une journée interminable pour moi lorsque j’avais besoin d’elle.
Mon père, instituteur n’était jamais très loin puisque nous habitions le logement de fonction…Certaines années, mes parents louaient les services d’une bonne, mais par périodes impossible de trouver quelqu’un !
Je n’avais donc personne pour s’occuper de moi… entre 4 et 6 ans notamment…
La solitude était parfois très pesante même si je développais des trésors d’imagination au cours de la journée.
J’avais pris l’habitude de parler à haute voix à un frère ou une sœur imaginaire qui répondait par ma propre voix. Non, non, je n’étais pas schizophrène, je savais très bien que personne ne m’entendait. En fait, je soliloquais…Je trouvais d’adorables compagnons de jeux avec les chiens de chasse de mon père…Au lieu de Pierre, Paul ou Jacques, j’appelais Taïa, Mir, Boy, Dick et grand avantage sur mes congénères, à quatre ans, je savais siffler aussi fort que mon père et que tous les garçons dont je pouvais approcher.
Ma meilleure copine pendant mes très jeunes années fut Miss, une brave épagneule qui acceptait tout de moi.
Je pouvais l’habiller, la déshabiller comme une poupée. Elle aimait bien aussi que je la couche dans un berceau (peut-être le mien) et faisait de longues siestes comme un vrai bébé. Elle me suivait partout et je m’entendais à la perfection avec elle. Une vraie Miss !
Je ne supportais pas longtemps d’être isolée et solitaire dans ce logement de fonction dont les fenêtres donnaient sur la cour de récréation. Regarder les autres en train de jouer ne pouvait gommer ma propre solitude…Alors, je me mis à rejoindre discrètement les élèves et leurs jeux et lorsque les rangs se formaient au moment de repartir en classe, je me cachais parmi les plus jeunes enfants. L’enseignante, complice silencieuse, me permettait de m’asseoir à un pupitre…mais normalement, je n’avais pas le droit d’être là. Il fallait qu’elle en parle à mon père ! Voilà comment l’absence de fratrie m’a conduite prématurément sur les bancs de l’école !
Là, je me sentais bien au milieu des autres dans la douce chaleur de la salle de classe. J’étais émerveillée par toutes ces écritures que je voyais sur le tableau noir et avide d’apprendre. Mademoiselle P. portait un regard bienveillant sur moi et j’adorais son chignon et ses tailleurs bien ajustés. Régulièrement, je continuai à me faufiler dans les rangs et à m’immiscer dans la salle de classe des petits… il fut décidé que je pourrai fréquenter l’école.