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October 8, 2009

Projet de bibliothèque de culture générale

En vidant la bibliothèque de ma mère, j'ai découvert un petit dossier cartonné intitulé "Projet de Bibliothèque de Culture générale", de la main de ma mère. Il contenait un petit document dactylographié de 80 pages dont je vous fais partager ici l'introduction. Je suis curieuse de connaître vos réactions. Je pense aussi imprimer la liste des ouvrages qui est tout aussi passionnante.

"

Introduction

Le titre que nous avons donné à la brochure que l’on va lire veut d’abord proclamer que notre œuvre est sans prétention. Sans doute celle-ci nous a-t-elle absorbés pendant tout un hiver de captivité. Mais notre travail était sans acharnement. Nous nous réunissions le dimanche dans cette petite « turne »de la Baraque 18 où nous nous étions déjà rencontrés comme juges des prix littéraires de l’Oflag*. Au moment de nous séparer, l’un d’entre nous avait suggéré l’idée d’établir une liste de livres destinée à stimuler et à guider la lecture de nos camarades pendant le long hiver qui s’ouvrait devant nous. Etions-nous particulièrement qualifiés pour le faire ? Ce n’est pas à nous de le dire et, certes, on peut en douter. Qui étions-nous en somme ? Des romanciers, des poètes, des journalistes, des professeurs. (1) Sauf exception, aucun de nous n’était un véritable spécialiste en aucune matière. Mais, après tout, cela ne valait-il pas mieux pour ce que nous désirions faire ? Loin de nous, en effet, la prétention pédante d’indiquer, même avec prudence, les lectures nécessaires pour devenir compétent en telle discipline ; loin de nous, même, l’idée d’imposer une liste « ne varietur » de lectures, faute desquelles on n’aurait pas le droit de se dire ‘honnête homme ». Non ! Nous désirions plus simplement mettre en commun nos souvenirs, faire la somme de nos richesses, confronter nos acquisitions, combler nos lacunes, éprouver ces jugements au feu de la discussion, tenter, enfin, de nous mettre amicalement d’accord sur un certain nombre de livres que chacun de nous, sans doute, n’avait pas tous lus, mais que nous aurions voulu lire, que nous considérions ensemble comme la nourriture spirituelle idéale pour un homme cultivé. Entreprise difficile ! Tant de choses bous divisaient : l’âge, la profession, le milieu social, la formation intellectuelle ! Mais nous nous accordions dans un égal respect des choses de l’esprit, dans un égal désir d’être utile à nos camarades. Aussi, après bien des tâtonnements, après de farouches disputes, après de dures crises de découragement, nous voici enfin parvenus au terme de notre effort.

Nous nous étions fixés un chiffre maximum ; dans cette bibliothèque, nous accepterions 500 ouvrages. Cela semblait déjà beaucoup – les livres sont chers –e et une telle bibliothèque représentait un certain capital ! Mais dès la seconde séance, il nous fallut déchanter. D’abord en faisant le tour des rubriques qui constituaient le cadre de notre classification, nous constations que, faute de dépasser le chiffre fatidique de 500, nous serions obligés dans chacune de supprimer des œuvres capitales. D’ailleurs, un livre en vaut-il un autre ? Quel rapport entre les « Mémoires d’Outre-tombe »et « Atala », entre « Athalie» et les « Mémoires de Saint-Simon »? Un grand vent de liberté souffla sur nous. Il fut décidé qu’on se limiterait pour chaque rubrique à l’essentiel, mais qu’on ne s’imposerait plus de barrière tyrannique…….. Et puis, au lendemain d’une séance orageuse, soudain surgit en je ne sais quelle cervelle, l’idée géniale des « trois colonnes ». Dans la première seraient inscrit les textes de base, dans la seconde les commentaires, critiques ou biographies destinés à éclairer ces textes, dans la troisième, enfin, les ouvrages complémentaires. On imagine quels services nous rendit cette troisième colonne ! Il y eut entre elle et la première des navettes parfois acharnées. Elle était le dernier refuge des malheureux condamnés…. Lorsque nous sommes arrivés au bout de notre travail, nous avons fait un ultime effort de sévérité pour limiter davantage encore le nombre des ouvrages inscrits dans les deux premières colonnes ; mais pour la troisième, nous avons laissé libre cours `notre indulgence, pensant être utile à ceux qui, séduits par tel ouvrage de première colonne, seraient désireux de pousser plus loin leur enquête, ou qui, intéressés par telle spécialité, trouveraient à juste titre que nos deux premières colonnes lui avaient fait la part trop faible. La troisième colonne apaiserait leur soif, calmerait leur colère, ouvrirait devant eux les perspectives très larges d’une recherche presqu’infinie…

« Qu’appelez-vous donc livres essentiels » ? Il est juste qu’on nous pose cette question. Nous n’éviterons pas d’y répondre. Notre choix fut uniquement guidé par le double souci de la valeur spirituelle des œuvres et de leur valeur esthétique. Nous avons ainsi été conduits à recommander soit pour leur beauté soit pour leur densité spirituelle des ouvrages incontestablement discutables et même dangereux au point de vue politique et moral. Qu’on n’aille pas voir là un signe de dilettantisme décadent, mais simplement le désir de rester fidèles à notre propos. Nous n’avons jamais eu l’intention de faire une œuvre pédagogique, nous nous adressions, non à des enfants, ni à des jeunes gens, mais à nos camarades de camp, c’est-à-dire à des hommes faits, désireux de parfaire leur culture, mais assez solidement équipés pour juger les œuvres que nous leur proposions et s’enrichir prudemment de leur substance. Nous tenons donc à proclamer clairement que notre liste ne saurait être mise entre toutes les mains. Et nous demandons à ceux de nos camarades qui exercent le noble métier d’éducateurs de ne l’utiliser qu’avec prudence, discernement, et après s’être entourés de tous les conseils nécessaires.

Il nous faut maintenant préciser certains points et répondre à l’avance à des critiques qui ne sont que trop à prévoir. Le premier c’est que nous avons travaillé essentiellement sur nos souvenirs. A l’occasion, nous avons fait appel à des camarades spécialistes (que nous tenons à remercier ici très vivement) mais qui n’étaient eux-mêmes guère mieux outillés que nous. D’où fort probablement, d’assez graves lacunes dans notre liste. Ajoutons d’autre part que dans certains cas nous n’avons pu trouver aucun livre de réelle valeur sur telle partie de l’histoire, sur telle question ou tel personnage, d’où notre silence absolu sur ces points. De même nous nous sommes arrêtés à la date de 1940 ; au-delà notre information était trop sommaire et le jugement trop hasardeux. Précisons encore qu’en dressant nos tableaux, nous avons pensé à des lecteurs très déterminés, c’est-à-dire à des français de 1942. Peut-être au XVIème siècle et même encore aux XVIIème et XVIIIème siècles eut-il été possible d’établir une liste analogue qui fut valable à la fois pour un habitant de Paris ou de Vienne, de Madrid ou de Rome. Hélas ! Il n’est que trop évident que cela est irréalisable aujourd’hui. Nul ne saurait donc s’étonner de voir notre liste composée en grande majorité d’ouvrage concernant la pensée ou la littérature française – et exclusivement d’ouvrages en langue française. On peut regretter la disparition de la connaissance du grec et de latin qui, il y a cinquante ans, était encore un signe de culture, mais elle est un fait devant lequel il faut s’incliner. On peut aussi déplorer que les Français connaissent si peu et si mal les langues étrangères, mais cela est encore un fait et nous avons dû en tenir compte. Nous avons admis qu’un Français pouvait aujourd’hui prétendre au titre d’homme cultivé sans connaitre les langues anciennes ni modernes. Et nous n’avons proposé de textes anciens et étrangers que dans des traductions.

Enfin notre lecteur est un français de 1942. Nous avons donc fait une part relativement tr1es large aux auteurs modernes. Sur les anciens, le jugement est facile ; le temps a déjà fait son œuvre. Pour les modernes et les contemporains, le jugement est autrement difficile ! Nous avons dû faire place à toutes sortes de tendances, de tentatives, de recherches qui toutes aujourd’hui luttent pour la vie et se disputent notre approbation. Si nous reprenions notre travail dans une dizaine d’années, nous aurions probablement à prononcer beaucoup de condamnations à mort ; il nous faudrait, n’en doutons pas, faire place à de jeunes talents, à de nouveaux prophètes. Notre liste n’est pas un palmarès ni une nécrologie. Elle s’efforce de battre au rythme de la vie.



Et par là elle nous fait prendre conscience du caractère mouvant de la culture. Songeons, en effet, aux différences profondes qui opposeraient une telle liste à celle qu’auraient pu dresser des hommes de nos âges aux environs de 1900 ! La première, la plus frappante, est la part proportionnellement très faible que nous avons faite à la littérature gréco-latine : ni Tite-Live, ni Xénophon, ni Théocrite ne sont admis chez nous. Quel scandale aux yeux de nos grands pères ! Mais notre sévérité à l’égard de certains auteurs français ne les eût pas moins choqués. Je ne parle pas seulement des Brieux, Bataille et autres auteurs dramatique de dixième ordre dont ils faisaient leurs délices ; mais ne figurent dans nos colonnes ni Massillon, ni le théâtre de Voltaire, ni Télémaque, ni le Génie du Christianisme, qui ne les amusaient guère peut-être, mais qu’ils n’eussent osé discuter. En revanche, quel n’eût pas été leur étonnement devant la part que nous avons faite aux civilisations et aux littératures étrangères, aux sciences morales et politique et à la philosophie des sciences ? C’est dans ces trois domaines que la culture moderne s’est le plus largement avancée en surface et en profondeur. Sans doute le roman anglais et le roman russe avaient-ils produit leurs œuvres les plus importantes avant la fin du siècle dernier, mais un Français cultivé pouvait les ignorer ; aujourd’hui, ils sont entrés dans notre substance spirituelle. Le développement d’une littérature romanesque d’une qualité exceptionnelle (je pense à Ch. Morgan, à Selma Lagerlöf, à Sigrid Undset, à Thomas Mann, à dix autres encore) est certainement le phénomène littéraire le plus considérable des vingt dernières années, Parallèlement, par suite de la guerre de 14-18, de la chaotique période 19-39 et des tragiques événements que nous vivons encore, l’homme cultivé de 1942 s’est vu forcé d’affronter toute une série de réalités politiques, économiques, financières, sociales qui l’ont conduit nécessairement à un élargissement de sa culture. Il a dû se pencher sur un monde en révolution, connaître les jeunes états, les nations neuves, étudier ces théories sociales et politiques qui brassaient des peuples entiers, les faisaient s’affronter dans une lutte sanglante. Et c’est pourquoi nous avons fait aux civilisations étrangères et aux sciences morales et politiques une place qu’un homme cultivé due 1900 eût trouvée ridicule, et que peut-être, au contraire, certains de nos lecteurs trouveront trop réduite, nous accusant de rester encore trop « littéraires », trop « mandarins », trop « intellectuels »…..

Enfin si la culture moderne s’est élargie, elle s’est aussi approfondie. Au cours des cinquante dernières années s’est produit un renouvellement prodigieux de la science. Non seulement les techniques se sont multipliées et perfectionnées à l’infini, ce qui n’intéresse guère la culture, mais les fondements même de la science ont été remis en question. L’astronomie, la chimie, la physique, la biologie, la mathématique même ont été repensées par des hommes de génie, et les spéculations de ces savants et de ces philosophes ont complètement bouleversé la conscience que l’homme avait jusqu’ici de sa place dans l’univers. On ne s’étonnera donc pas de l’accueil relativement large que nous avons réservé aux sciences dans notre bibliothèque. Toutefois, rejetant délibérément tout ce qui n’intéressait que la technique, nous n’avons proposé que des ouvrages de philosophie des sciences, de réflexions sur le savoir, conditions préalables de toute véritable culture.



En terminant, il nous est bien difficile de ne pas faire une constatation mélancolique. Le temps des encyclopédistes est définitivement révolu. Goethe fut sans doute le dernier de ces hommes qui non seulement savaient tout – ou à peu près – de ce qui pouvait être connu à leur époque, mais encore dominaient ces connaissances et s’en faisaient une « sagesse ». Depuis, les conditions favorable à ce merveilleux équilibre spirituel ont disparu ; tout au long des cent dernières années, on a vu s’aggraver sans cesse la situation de l’homme en face de la connaissance. Aujourd’hui on peu à bon droit parler d’un « drame de l’honnête homme ». Trois causes principales expliquent l’impuissance de l’homme moderne à posséder cette culture encyclopédiste qui fit l’honneur des hommes d’un autre âge. La première est un développement inouï de la recherche et de la création artistique et littéraire dans tous les domaines. La seconde est la déplorable agitation de la vie moderne ; jusque dans les provinces les plus reculées, l’homme du XXème siècle est un homme qui n’a jamais le temps. Enfin, la troisième la plus grave peut-être, parce que nous en avons une moindre conscience est le développement abusif de ce qu’on pourrait appeler les faux loisirs : la Presse, la T.S.F., le cinéma, dont on s’est trop souvent servi pour abrutir les foules. Bien rares sont ceux d’entre nous qui pourraient prétendre leur échapper complètement. Quoiqu’il en soit des causes, le fait est là : nous devons renoncer à tout savoir de ce que savent nos contemporains. L’homme cultivé d’aujourd’hui est peut-être celui qui fait le moins de renoncements, mais tout de même il a dû renoncer, faire des sacrifices, accepter certaines ignorances. Mais il restera l’homme cultivé, d’une part s’il sait faire porter son effort sur une branche limitée du savoir et y exercer toutes ses facultés spirituelles – et d’autre part, s’il a su acquérir et développer sans cesse cette formation de base, que seules sont capables de procurer certaines disciplines privilégiées : la philosophie, l’histoire, les littératures anciennes et les grandes œuvres classiques de notre littérature.



Cet homme là, s’il a compris ce qu’est la vraie culture, saura bien lutter contre les envahissements de la civilisation moderne et sauver dans sa vie les heures consacrées au loisir, sources de la vraie culture. Qui sais si, pour beaucoup d’entre nous, ces longs mois de captivités, où nous furent offertes tant d’heures de liberté spirituelle que nous ne retrouverons plus jamais, n’auront pas été comme une sollicitation providentielle, une « grâce », une vocation mystérieuse à la connaissance et à la contemplation, source de la véritable béatitude ?

B. G.

(1) – MM. B. Auffray - J.R. Debrix – M. Druon – J. Fauvet – R. Gauthier - J. Guitton – B. Guyon – A. Hayaux du Tilly – P. Mathias – G. Mongrédien (Président) – L. Moulinier – P. de la Tour du Pin – L. Vié – A. Hoog.

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