PARIS (Reuters) - Henri Salvador est mort à l'âge de 90 ans, a annoncé sa maison de production, Polydor. (Publicité) Le chanteur est décédé d'une rupture d'anévrisme à son domicile à 10h30, a précisé une porte-parole de la maison de disques. Il venait de fêter ses 75 ans de carrière. Chanteur et guitariste, voix douce et rire énorme patenté, amuseur sans mesure et crooner sachant phraser, Henri Salvador a cultivé sous des dehors goguenards un talent d'équilibriste du spectacle, dont portent témoignage les aspects contrastés de sa longue carrière. L'heureux pourvoyeur de tubes et de chansons-gags comme "Faut rigoler" ou "Zorro est arrivé" n'a jamais oublié le jazz instrumental et vocal qui avait ébloui son adolescence de "titi parisien de couleur" parvenu à côtoyer Django Reinhardt. Ni l'élégance particulière que peut revêtir le français chanté. "Je chante dans le souffle, je caresse l'oreille", confiait le coauteur de "Syracuse", admirateur de Nat King Cole et de Frank Sinatra, lors d'une interview à L'Express en 2001. "Il faut mettre en valeur les syllabes (...) Celui qui chante dans le souffle (...) donne des ailes aux mots." L'ami et collaborateur de Boris Vian, avec lequel il produisit dans les 400 chansons, conjuguait sur scène et sur disque les morceaux fantaisistes et les "chansons douces" auxquelles l'avaient préparé sa mère d'origine indienne caraïbe en lui fredonnant de tendres "falbalas" créoles. Si le public a longtemps plébiscité la gouaille du divertisseur au métier consommé, il a aussi durablement soutenu le chanteur de charme au swing léger qui s'est affirmé depuis la guerre ("Maladie d'amour", "Clopin-Clopant") et jusqu'à ses dernières années ("Chambre avec vue", "Jardin d'hiver"). "J'suis pas dentiste, je suis plombier..." "L'important, c'est de ne pas ennuyer", rappelait Monsieur Henri, qui se produisait en pantalon blanc au XXIe siècle comme au temps des Collégiens de Ray Ventura, avec lesquels il avait quitté la France occupée pour l'Amérique du Sud et le Brésil. CANULAR ET AUTOPRODUCTION Parmi ses inspirateurs marginaux figure un clown, "Rhum", pour qui faire rire était "la plus noble des missions". Salvador appliquera spontanément sa leçon fin 1941 à Rio de Janeiro, en se livrant à une imitation du personnage de Popeye qui vaudra un triomphe au lieu d'un four à l'orchestre Ventura. C'est là que débute la carrière personnelle de celui qui était le guitariste et le comique de la troupe. Bien des années après, Henri Salvador passera au Brésil pour avoir préfiguré la bossa nova avec un boléro jazzé, "Dans mon île", gravé en 1957. Là où d'autres artistes de variétés ont été bousculés par l'avènement du rock, Salvador a contourné l'écueil en se prêtant dès 1956, avec Boris Vian et le compositeur Michel Legrand, à une parodie du genre sous l'hénaurme pseudonyme d'Henry Cording. En résultèrent des titres comme "Va t'faire cuire un oeuf, man", "Rock and roll mops" et "Rock-Hoquet", que le chanteur classera parmi ses canulars sans ignorer qu'ils avaient aussi contribué à sa popularité. A peu près au même moment, Henri Salvador s'offrait le plaisir d'un disque de guitare jazz. Un autre agent de sa popularité aura été sa femme Jacqueline (Garabedian), solide imprésario avec qui il deviendra notamment le premier artiste de variétés français "autoproduit". Mécontent de la distribution des enregistrements du chanteur, le couple créera successivement deux maisons de disques. Après la mort de son épouse en 1976, Salvador renoncera à l'autoproduction et enregistrera pour différentes compagnies. AMOUR DU JAZZ Parallèlement à ses succès sur disque ("Le lion est mort ce soir", "Zorro", "Count Basie"), Henri Salvador a donné une forte impulsion à sa carrière par le biais de shows télévisés où défilaient ses chansons-sketches ("Minnie petite souris", "Le travail c'est la santé", "Juanita banana"). Au cinéma, ses tentatives en tête d'affiche - "Bonjour sourire" (1950), "Clair de lune à Maubeuge" (1962), "Et qu'ça saute" (1969) - n'ont pas abouti. Mais sa voix s'est imposée dans le doublage de films d'animation ("La petite sirène"). Henri Gabriel Salvador naît le 18 juillet 1917 à Cayenne (Guyane française). Son père percepteur et sa mère, natifs de Guadeloupe, s'installent avec leurs enfants à Paris en 1924, lorsqu'Henri a sept ans. Les rues de la ville seront son terrain d'apprentissage, à l'origine de beaucoup de ses sketches. Un cousin lui révèle en 1933 la musique de Louis Armstrong et Duke Ellington, qui décide de son activité future. Après avoir essayé d'autres instruments, il apprend la guitare en autodidacte et joue bientôt en orchestre dans divers cabarets. Il rencontre Django Reinhardt avant d'être mobilisé de 1937 à 1941, année où il retrouve le grand guitariste manouche en zone libre avant d'être engagé par Ray Ventura. Celui-ci l'emmène en Amérique du Sud d'où ils ne reviendront qu'en 1945. Dans les années qui suivent, Salvador engrange les succès. Au fil d'une carrière soutenue, il répondra à l'attente du public sans renoncer à ses penchants. Son amour du jazz vocal, éclipsé par périodes, refait surface dans les années 1990 et le chanteur rencontre une large audience avec ses derniers albums. Cet homme convivial, adepte des tournois de pétanque et du yoga, supporter du Paris St-Germain, a pris de l'âge en veillant à garder "de la tenue". Le 21 décembre 2007, au Palais des congrès de Paris où il "tirait sa révérence", sa voix l'avait trahi. C'était devenu sur-le-champ un gag d'adieu. Philippe Bas-Rabérin, Pascal Liétout