A la lumière d’ hiver

I

 

Fleurs, oiseaux, fruits, c’ est vrai, je les ai conviés,

je les ai vus, montrés, j’ ai dit :

« c’est la fragilité même qui est la force »,

facile à dire ! et trop facile de jongler A la Lumière

avec le poids des choses une fois changées en mots !

On bâtissait le char d’ Elie avec des graines

légères, des souffles, des lueurs, on prétendait

se vêtir d’ air comme les oiseaux et les saints…

 

Frêles signes, maison de brume ou d’ étincelles,

jeunesse…

puis les portes se ferment en grinçant

l’ une après l’ autre.

 

Et néanmoins je dis encore,

non plus porté par la course du sang, non plus ailé,

hors de tout enchantement,

trahi par tous les magiciens et tous les dieux,

depuis longtemps fui par les nymphes

même au bord des rivières transparentes

et même à l’ aube,

         mais en me forçant à parler, pkus têtu

que l’ enfant quand il grave avec peine son nom

sur la table d’ école,

 

j’ insiste, quoique je ne sache plus les mots,

quoique ce soit pas ainsi la juste voie

qui est droite comme la course de l’ amour

vers la cible, la rose le soir enflammée,

alors que moi, j’ ai une canne obscure

qui, plus qu ‘elle ne trace aucun chemin, ravage

la dernière herbe sur ses bords, semée

peut-être un jour par la lumière pour un plus

hardi marcheur…

in Pensées sous les nuages, Gallimard, 1983