Je vous livre ici une réflexion de Patrick Tombelle, photographe belge, qui nous rappelle la nécessité de rechercher l’invisible derrière les apparences…
Cette réflexion a été écrite dans le cadre de ses expositions à Bruxelles en 2014.
Patrick Tombelle, adepte du noir et blanc, nous offre ici deux photographies en argentique (il photographie aussi en numérique) présentées parmi d’autres dans le cadre de ces expositions.



Ainsi, il va, il court, il cherche. Que cherche-t-il ? À coup sûr, cet homme, ce solitaire doué d’une imagination active, toujours voyageant à travers le grand désert d’hommes, a un but plus élevé que celui d’un pur flâneur, un but plus général, autre que le plaisir fugitif de la circonstance.
Ainsi parlait Baudelaire du peintre Constantin Guys.

On pourrait, sans trop forcer l’imagination, entrevoir dans cette description l’image d’un personnage plus actuel encore que le Peintre de la vie moderne auquel l’auteur fait référence ici : j’ai nommé le photographe. Pourtant, Baudelaire, comme d’autres de ses contemporains, craignait la photographie. La voyant s’avancer toute auréolée de son habileté technique à “peindre” parfaitement le monde tel qu’il nous apparaît, elle lui semblait destinée à réduire l’art du futur à sa simple fonction de représentation du réel.

Pour Baudelaire ainsi que pour la plupart des peintres, savoir représenter le monde, la nature, les choses, ne pouvait se limiter à des considérations purement physiques, ne touchant que l’apparence extérieure. Ce que cherchaient les artistes, c’était de trouver, de voir et de faire voir derrière cette couche fine des apparences, une réalité plus profonde, plus essentielle. Ne dit-on pas du visage qu’il est le miroir de l’âme ? Derrière ce qu’aperçoivent nos yeux, il y aurait donc autre chose suffisamment digne d’intérêt pour motiver les artistes pendant des siècles et même des millénaires à continuer la recherche de cette beauté mystérieuse qui se trouve dans la vie involontairement (Baudelaire).

Bien que je reconnaisse l’admirable prouesse scientifique que représentent l’invention et le développement de la photographie, je ne me suis jamais senti suffisamment transporté - au point d’en parler pendant des soirées entières - par l’incroyable capacité technique qu’elle a de représenter si facilement le réel. Au contraire, quand je compare cette facilité à ce qu’a dû signifier pour tant de peintres une vie entièrement consacrée à l’étude et à la pratique d’un art aussi contraignant que celui de la peinture et cela sans même avoir la garantie d’atteindre le but plus profond de l’âme, j’ai presque honte de prétendre au qualificatif commun d’artiste. Alors, ne serait-ce que pour dépasser ce sentiment et quand même m’inscrire dans le monde où je suis né, j’ai très tôt dans ma vie senti une sorte de nécessité primordiale, si pas d’atteindre, en tous cas de continuer à rechercher cette âme qui se cache derrière les choses, qu’elles soient visages ou paysages, l’âme, ni la beauté d’ailleurs, ne semblant pas avoir encore livré tous leurs secrets.

Les moyens ont changé mais les mêmes vraies questions demeurent.


Patrick Tombelle