Jacques Kevers est un photographe belge, spécialiste des techniques photographiques anciennes, avec qui j’ai l’occasion d’échanger à plusieurs reprises des points de vue concernant la photographie.

Un jour, il m’envoya le message suivant qui m’a sincèrement beaucoup interpellé et que je considère un peu comme une référence pour les photographes qu’ils soient amateurs ou professionnels, qu’ils fassent partie de clubs photographiques ou non. En tous les cas j’ai inscrit ce message dans ma bible personnelle (!) :

« Les principes de composition ne sont donc rien d’autre que des moyens que le photographe a à sa disposition pour atteindre le but qu’il s’est fixé. Cela implique évidemment qu’il connaisse ces moyens d’une part, et qu’il ait un but. Ce qui est moins souvent le cas qu’on pourrait le croire. Ma question
« Pourquoi vous avez pris cette photo, et pourquoi voulez-vous la montrer ? » reçoit rarement une réponse. Beaucoup de photographes amateurs prennent leurs photos au hasard… ».

Jacques Kevers préfère parler, à juste titre, de principes de composition plutôt que de règles.

Les principes de composition ne sont pas des buts en soi. J’y reviendrai ultérieurement.

Il est bien entendu utile de connaître ces principes, mais ces derniers ne sont qu’un moyen à mettre au service des objectifs que l’on se fixe. Et ces moyens sont choisis par tel ou tel photographe en fonction de ses buts personnels.

Il n’y a donc pas, dit Jacques Kevers, des lois rigides qui nous enferment dans un carcan, mais une multitude d’outils à notre disposition pour nous aider à mettre en évidence dans une photo ce que nous voulons qu’un spectateur y trouve en priorité. On a tout intérêt de connaître ces théories, pour les appliquer à bon escient, mais chaque photographe est libre de les utiliser ou non, ou d’en sélectionner certaines plutôt que d’autres. Il n’y a donc pas un carcan, mais une formidable invitation à la créativité, la diversité et à la liberté.

Il me semble que la notion de but ou d’objectif est importante. Trop de photographes, comme le dit Jacques Kevers, ne savent plus trop ce qu’ils font ! Ils prennent leurs photos au hasard ! Je suis personnellement toujours étonné de voir, par exemple, le nombre de photos prises par certains photographes lors d’une ballade photographique et ce sans intention réelle. Ces mêmes photographes me diront d’ailleurs le plus souvent avoir jeté la plus grande partie des photos prises. Ou pire ils ne feront plus le tri et montreront quasiment toutes les photos prises pour la plupart d’entre eux au hasard en mitraillant pour employer une expression très à la mode avec le numérique ! Ils auront même oublié que l’art de la photographie se développe en grande partie lors de la prise de vue.

Mais revenons aux deux questions de Jacques Kevers.

Deux questions, dit-il, qui ne reçoivent malheureusement pas de réponses dans les groupes ou clubs photographiques qu’il fréquente.

Je pense, comme lui, qu’il est important de savoir pourquoi le photographe prend telle ou telle photo : telle est la première question.

Il serait souhaitable que le « bon » photographe ne tire pas au hasard sur une cible en espérant que dans le lot des photos prises il y en ait peut-être une qui soit acceptable ! Il devrait peut-être avoir une intention qui le titille même si cette intention n’est pas toujours clairement formulable. Finalement il me semble donc intéressant de se pencher sur cette fameuse question qui nous évitera d’entendre des observations du style : « Mais je ne sais pas moi ! Je me trouvais là et j’ai mitraillé en me disant que cela pourrait être éventuellement intéressant ! ».

La deuxième question de Jacques Kevers me semble également intéressante. Mais pourquoi donc je souhaite montrer telle ou telle photo ? En d’autres termes, « que voulez-vous communiquer à votre public par cette photo ou cette série de photos ? » ou « Qu’avez-vous vu qui vaut la peine selon vous de communiquer à votre public par cette photo ou cette série de photos ? ».

On peut très bien, souligne Jacques Kevers, vouloir enregistrer une image pour son usage personnel, à titre de souvenir par exemple, sans avoir envie de la montrer à des tiers. Mais destiner une photo à d’autres implique qu’on lui attribue une valeur plus universelle, susceptible d’intéresser un large public. La photographie devient alors outil de communication et un langage à part entière. Si l’on désire la montrer au public, l’on doit aussi s’interroger sur le but poursuivi. On ne communique donc pas sans raison.

Pour terminer j’aimerais ajouter une idée importante, que m’a rappelée Francis Descotte (photographe) entièrement d’accord par ailleurs avec les deux questions de Jacques Kevers. Et cette idée exprimée par Francis Descotte est la notion d’imagination personnelle. Le but n’est pas de recopier ce que l’on a appris, mais d’aller au-delà et d’oser exploiter la part d’imaginaire qui est inscrite en nous. On peut aussi très bien prendre une photo parce qu’elle plaît à soi-même (on a pris plaisir à exploiter notre imaginaire) et ensuite la soumettre la photo aux deux questions de Jacques Kevers.

Enfin voici une des citations préférées de Jacques Kevers :

« Disons d’abord ce que la photographie n’est pas. Une photographie n’est pas une peinture, une poésie, un symphonie, une danse. Elle n’est pas simplement une jolie image, ni un pur exercice de contorsionisme technique ou de recherche du tirage parfait. Elle est ou devrait être un document significatif, une déclaration pénétrante, qui peut être décrit par un terme très simple : sélectivité » ( Berenice Abbott, in « Infinity » magazine, 1951).