Je t’aurais attendu toute ma vie, même les autres vies, celles dont j’ai rêvé et celles que j’ai fabulé. Les rêves sont souvent des pièges et pourtant je rêve encore.
Aujourd’hui, j’étais là à t'attendre dans cette gare, ton train est arrivé mais toi tu n’y étais pas. Un jeune homme s’approche de moi et me demande si j’allais bien, un inconnu qui se souciait de moi, peut-être parce que je semblais être une femme anéantie comme toutes ces autres qui portent les clefs des contrées inconnues, celles que des hommes comme toi ont déjà visité mais ils n’y sont jamais revenus.
 
L’amour est dérisoire, l’amitié est méprisable, la féerie des songes se heurte à la réalité d’un monde hypocritement moral.
  
Je t’ai attendu parce que je croyais encore en nous, vainement, désespérément, souvent naïvement. La plus haute des solitudes ne date pas de cet instant là, sur le quai de cette gare, la voie 42 que je fixais depuis quelques heures déjà, les voyageurs passent et repassent, chacun d’eux porte en lui une histoire peut-être triste ou gaie, il ne s’arrête pas parce qu’un train l’attend ou une amoureuse, un homme, un membre de sa famille qui l’attendra sûrement dans une autre gare, une autre ville. Les gares abritent paisiblement le quotidien  de quelques existences en sursis.
Privée de mes larmes parce que je suis dans un lieu public, j’ai sorti mon petit carnet pour y  gribouiller les notes muettes d’un profond chagrin:
« Je suis tristement seule dans cette gare,j’aimerais tant l’abreuver de larmes mais je ne peux accorder à mon corps un piètre spectacle où il exhibera généreusement sa faiblesse. Il n’est pas venu parce qu’il ne m’aime plus, j’avais un amant, je m’abritais dans son cœur, c’est un prince à la fois tendre et cruel, une étoile noire qui quitta mon ciel…cette gare m’absorbe et je ne peux la quitter. L’ivresse du désespoir me dépasse, je suis comme un homme lourd de désirs inassouvis et dont l’organe par lequel il prétend s’affirmer ne lui obéit plus. »
 
Je croyais que je maîtrisais le jeu des vices et des vertus, je ne t’écoutais pas assez pour savoir à quel point tu profitais de mes faiblesses et mes illusions, à quel point tu pouvais devenir un monstre. Tu es un lâche, ton mutisme et ton apathie m’exaspèrent, ton existence est abstraite jusqu’à l’insignifiance, tu es insignifiant. Je ne porterais plus jamais le deuil d’une séparation, tu m’entends…plus jamais!

Quand tout sera mort
Quand la passion aura quitté mon corps
Je me reprendrai
Et je te quitterai sans un regret

Parce que je crois
Qu'un jour dans un sourire
Je vais dire
Que nous deux
C'est fini tu vois
Et qu'enfin il me reste
Que le geste
De l'adieu

(Aznavour)

Jas