XIII


Oiseaux, lances levées à toutes frontières de l'homme !…

L'aile puissante et calme, et l'œil lavé de sécrétions très pures, ils vont et nous devancent aux
franchises d'outre-mer, comme aux Échelles et Comptoirs d'un éternel Levant. Ils sont pèlerins de
longue pérégrination, Croisés d'un éternel An Mille. Et aussi bien furent-ils
« croisés » sur la croix de leurs ailes... Nulle mer portant bateaux a-t-elle jamais connu pareil
concert de voiles et d'ailes sur l'étendue heureuse ?

Avec toutes choses errantes par le monde et qui sont choses au fil de l'heure, ils vont où vont
tous les oiseaux du monde, à leur destin d'êtres créés... Où va le mouvement même des choses,
sur sa houle, où va le cours même du ciel, sur sa roue -à cette immensité de vivre et de créer dont
s'est émue la plus grande nuit de mai, ils vont, et doublant plus de caps que n'en lèvent nos
songes, ils passent, nous laissant à l'Océan des choses libres et non libres...

Ignorants de leur ombre, et ne sachant de mort que ce qui s'en consume d'immortel au bruit
lointain des grandes eaux, ils passent, nous laissant, et nous ne sommes plus les mêmes. Ils sont
l'espace traversé d'une seule pensée.

Laconisme de l'aile! ô mutisme des forts... Muets sont-ils, et de haut vol, dans la grande nuit de
l'homme. Mais à l'aube, étrangers, ils descendent vers nous: vêtus de ces couleurs de l'aube -entre
bitume et givre - qui sont les couleurs mêmes du fond de l'homme... Et de cette aube de fraîcheur,
comme d'un ondoiement très pur, ils gardent parmi nous quelque chose du songe de la création.



Washington, mars 1962.