Le hasard a voulu que les dernières moutures de Bashung "Bleu pétrole" et de Raphael "Je sais que la terre est plate" jaillissent simultanément. Quoique j'apprécie beaucoup les deux artistes (le premier pour l'ensemble de son œuvre, le second pour de nombreux motifs, sa "chanson pour Patrick Dewaere" pouvant à elle seule suffire), je trouve ces deux albums pareillement inégaux. Et ce n'est pas là leur seul point commun.

Bergman, illustre parolier de Bashung dans les années 80, signe un titre de toute beauté pour Raphael : "La jonque".


Elle se fend plus d'une robe longue

Sur le côté

La petite fille de Suzie Wong

Voit sa vie débridée


Dès la première écoute, l'âme de Bashung plane avec insistance au-dessus de cette chanson. Je ne peux m'empêcher de deviner sa voix à la place de celle de Raphael. L'expérience est alors éloquente : c'est du Bashung !

Raphael ne se défend pas mal non plus sans Bergman, comme dans "Quand c'est toi qui conduis", l'autre pépite de l'album. 


Je ferme les yeux, quand c'est toi qui conduis

J'aime bien fermer les yeux et que le monde disparaisse


Je me plais à trouver évident le double sens du premier vers, l'ensemble constituant alors une heureuse invitation au lâché-prise. Le second vers me renvoie de nouveau à Bashung et sa fameuse envolée "Une poussière dans l'œil, et le monde entier soudain se trouble". C'était il y a 17 ans, dans "Happe" (Album "Osez Joséphine"). Du vers au verset… Sur le contexte du ressentis, l'aptitude et les dispositions du corps, sur la salvatrice révélation décomplexée de la prééminence du corps !

Enfin, Gérard Manset relie les deux albums de sa plume et de ses atmosphères sibyllines. Il livre un planant "Condordia" à Raphael. Et il confie à Bashung une "Vénus" énigmatique, à moins qu'elle ne soit, de nouveau, qu'équivoque(s)…

Oui, à l'écoute de ces deux albums, la terre est bleu pétrole. Mais  démonstration est aussi faite qu'il reste quelques îlots bleu primaire, bleu ciel, bleu lavande, bleu des mers du Sud, ou mieux, bleu horizon.