Sur l’autre pente de la colline
- Il n’est pas là Lucien ?
C’est la deuxième fois qu’il pose la question, d’un air lisse, innocent. Il sait très bien qu’en venant à cette heure chaude du début d’après-midi, Lucien, mon père, ne sera pas là.Ma mère, qui servait un deuxième café à sa femme, se retourne :
- Lucien ? il travaille vers la vigne du Haut-Bourg. Le Haut-Bourg ? C’est près de l’étang ? Non, à l’opposé explique maman. Il fait semblant de réfléchir le parisien d’opérette. Ma mère lui explique le chemin mais il craint de se perdre . Il est distrait. Il s’en excuse avec le sourire.
La discussion se termine toujours de la même façon, au fil de ces longues vacances d’été
"Marie-France va vous accompagner ». Je fais la sourde oreille.
Ma mère m’interpelle : « Marie-France, sors la tête de ton livre, va conduire monsieur Doumeu, tu reviendras après. » Je tente le tout pour le tout, je refuse net.
«- Mais tu lui as expliqué le chemin maman, il va trouver ». « -Ne sois pas insolente, Tu le conduis, tu peux rendre service, tu es en vacances ». Je râle entre mes dents, lui se montre conciliant :
«- Elle va lire encore quelques pages, je ne suis pas pressé ».
Je suis priée de poser mon livre et d’accompagner ce vieil ami de la famille, à qui mon grand-père loue régulièrement, pendant les vacances d’été, le petit appartement contiguë à la ferme. Je boude . Je regarde ma mère. Elle attend que je sois polie. Je pose mon livre, il a encore gagné, je le hais. Je l’accompagne.
Je marche derrière lui sur le chemin en traînant des pieds. Il me montre des fleurs, m’interroge sur l’école, veut savoir si j’ai un petit amoureux. Je réponds par monosyllabes, je perds une sandale, je la cherche un peu en traînant, j’ai peur d’une guêpe, je m’éloigne, je redoute les serpents, je tente de m’éloigner. Il se moque de mes subterfuges, il sait que je ne vais pas lui échapper.
Nous arrivons sur l’autre pente de la colline, loin des maisons du hameau. Il hâte le pas.
Je traînasse du mieux que je peux. Personne dans les vignes alentour. Personne dans les champs. Le soleil cogne. Il s’arrête et me regarde. Je ne dis rien. J’ai envie de vomir, je suis nouée, muette.
Si je le dénonce, il tuera mes petites sœurs ; il leur serrera le cou. Il m’a expliqué plusieurs fois. Personne ne tuera mes sœurs. Jamais. Je le toise. Cacher ma peur. Quand je fais mine de m’en ficher, il est plus calme, j’ai remarqué ça depuis tout ce temps.
Il croit m’avoir convaincue. Je cherche ma respiration.Tout est normal me dit-il, c’est un adulte et il m’aime beaucoup, vraiment beaucoup. Les hommes et les femmes, les garçons et les filles ne sont pas faits pareils. Il faut bien que quelqu’un me montre. Heureusement, il est là, lui ! Mes parents ne sont pas parisiens, ils ne sont pas modernes, lui il est moderne.
Mes parents ne m’ont pas expliqué comment ont fait des enfants ? Non ? Si ? Non. Mille fois les mêmes questions et mille fois la même réponse. Je n’ai pas répété à mes parents qu’il me montrait lui, comment les messieurs sont faits ? Non ? Lui, il serrera le cou de mes petites sœurs et le mien aussi si je répète. Il dit ça avec beaucoup de douceur.
S’il nous tue, ma mère pleurera tout le temps et mon père aussi.
«- Mais approche Marie-France, pourquoi tu restes si loin ? Tu as peur de moi ?» Non, je n’ai pas peur. Je réponds ça : je n’ai pas peur. Je jette un œil alentour, pas une silhouette humaine à l’horizon. J’ai froid, j’ai mal au ventre.
Son œil brille d’une joie mauvaise, d’une jouissance à venir.
« -Approche toi, donne moi ta main ». Je cache ma main derrière mon dos. Il caresse ma jambe.Je tremble. Je suis en short. L’été on reste en short. Les robes c’est pour aller à la messe le dimanche. Il a très chaud, il transpire, il parle tout bas d’une voix mielleuse.
Il a ouvert son pantalon et il se caresse en répétant : « regarde ».Je baisse les yeux, il m’accroche par l’épaule, vivement ; Il répète « regarde ». Il me fait mal. Le truc qui dépasse est tout rouge, épais rond, il grossit, lui, il prend ma main.
Je suis une poupée de papier mâché, je vais tomber. Il me tient fermement. J’ai mal au ventre, maman, j’ai mal au ventre.
Mon visage est à hauteur de ses cuisses, il dégage une odeur bizarre et sa main bouge à toute allure sur le gros machin rouge. Tout à coup une espèce de liquide gluant jaillit, j’essaie de me reculer, touche comme c’est chaud » me dit-il ; Je ne bouge pas mais j’ai un peu moins peur, je ne sais pas pourquoi mais chaque fois qu’il a fait jaillir cette eau blanchâtre, il devient calme.
Il prends son mouchoir, s’essuie, se reboutonne . J’ai mal à la tête. J’attends sans respirer. ll dit « retourne chez toi, je vais trouver ton père tout seul ». Je repars, sans courir. Je ravale mes larmes, je pleurerai ce soir dans mon lit .
A la maison, maman coud à la machine des robes pour nous, ses filles.
Madame Doumeu tout en lui faisant la conversation me regarde d’un œil perçant Quand je rentre, son regard ne me lâche pas.
Elle sait. elle est complice.
J’ai encore bien plus peur d’elle que de lui. Je reprends mon livre.
F. M-O
extrait du recueil "La fleuriste au caniche perdu".
Texte autobiographique épuré, dont j'ai changé noms et prénoms pour la publication, cette affaire ayant fait l'objet d'un jugement, le pédophile a été sévèrement condamné, une des petites filles ayant réussi à alerter la famille. Il est mort a sa sortie de prison.
On fini toujours par retrouver le soleil mais le chemin est long. Juste pour dire ça : on fini toujours par retrouver le soleil...Et il y a à nouveaux des hiver de sapins de Noël et des guirlandes, des étés de rires et de jeux, des printemps verts d'espérance et hélas des salopards en toute saison.