La Californie est en quasi-faillite, son économie bascule dans la récession, touchée de plein fouet par la crise immobilière, mais le «Golden State» s'accroche à sa révolution verte, dont il est le champion national. Il tient le cap des technologies propres - ces énergies renouvelables n'émettant pas ou peu de gaz à effet de serre. Ce jeudi 9 octobre, Arnold Schwarzenegger, l'ex-acteur devenu gouverneur de Californie, inaugurait l'une des plus grosses installations solaires en entreprise. La société Applied Materials, dans la Silicon Valley, a couvert son parking de panneaux capables de fournir de l'électricité à 1 500 maisons. «Ce sont les «green tech» qui assureront notre compétitivité à long terme, stimuleront l'innovation et la création d'emplois. (...) Elles sont notre futur», a expliqué le gouverneur. Jusqu'ici, Arnold Schwarzenegger, comme l'ancien vice-président Al Gore, prêchait dans le désert. Washington et le «Big Business» se gaussaient; l'opinion publique n'en avait cure. Mais, depuis dix-huit mois - avec la flambée de l'essence, l'angoisse du réchauffement climatique, et le souci de ne pas alimenter en pétrodollars des nations hostiles (Venezuela, Russie, Iran) -, le vent tourne... Même si l'administration Bush continue à défendre les «lobbys du carbone» (compagnies pétrolières, producteurs de charbon, industries polluantes), les Américains, eux, voient l'avenir en vert. Au quotidien, les indices de changement se multiplient : pas un spot publicitaire automobile qui ne vante la «frugalité» de son nouveau modèle, plus un supermarché qui ne distribue des sacs en papier recyclé, pas un lycée qui n'instaure sa journée «on va à l'école à pied». Même les fermes du Vermont se mettent à produire de l'électricité à base de bouse de vache, et les restaurants à vendre leur huile de friture pour recyclage énergétique !

Utopie écolo ? Poudre aux yeux marketing ? Pas seulement. Les constructeurs automobiles, par exemple, n'ont plus le choix. «Neuf Américains sur dix plébiscitent des standards d'efficience automobile plus stricts, conclut une enquête du Pew Research Center. La grande majorité d'entre eux souhaite une augmentation des investissements fédéraux dans les énergies alternatives (81%) et les transports en commun (71%).» Les consommateurs plébiscitent les véhicules «propres» comme la Toyota Prius; les ventes des 4x4 et autres SUV - modèles les plus dévoreurs d'essence, mais aussi les plus profitables pour les constructeurs - s'effondrent. Si bien que Detroit, croulant sous les pertes, doit à la fois gérer la crise et réinventer sa gamme. General Motors cravache ainsi pour sortir dès 2010 la Chevrolet Volt, son hybride rechargeable qui n'était pas, jusque-là, une priorité.
Certes, les technologies propres ne représentaient, en 2006, que 2% de la consommation mondiale d'énergie. Mais un nombre croissant d'acteurs économiques américains y voient l'eldorado de demain. Pour les grands laboratoires universitaires comme pour les capital-risqueurs, l'énergie propre est devenue le sujet «chaud». Ces financiers ont déjà misé près de 2 milliards d'euros sur ces secteurs en 2007, soit 9% de leur activité. Et, si la crise le leur permet, ils continueront. «Cela pourrait être la plus grosse opportunité économique du XXIe siècle», assure John Doerr, partenaire vedette de la firme Kleiner Perkins. Ce financier de Google, qui a recruté Al Gore, a déjà en portefeuille une quarantaine de «jeunes pousses» vertes, et a levé 360 millions d'euros pour son Green Growth Fund.

La Silicon Valley jouera-t-elle pour l'énergie propre le même rôle que pour les technologies de l'information ? «L'économie des technologies propres n'est pas la «Google economy». Le montant de capital à investir est plus élevé, et les cycles seront plus longs, parce qu'il s'agit d'industrie», nous répond Eric Schmidt, PDG de Google. Depuis toujours sensibles à l'environnement, les cofondateurs Sergey Brin et Larry Page ont, à travers Google et à titre personnel, investi dans une demi-douzaine de PME vertes... Les trentenaires ne sont pas les seuls. Le mythique financier Warren Buffett - 78 ans - a pris 10% de BYD, premier constructeur chinois à sortir une voiture électrique de masse. Et l'ex-aventurier de l'or noir T. Boone Pickens, qui dénonce «l'addiction» du pays au pétrole étranger, s'est mué en apôtre de l'éolien. Comparant l'Amérique à «l'Arabie Saoudite du vent», il construit une gigantesque «ferme éolienne» à Pampa (Texas), et prêche pour en couvrir toutes les plaines centrales américaines. Son «Pickens plan» à 700 milliards d'euros raviverait selon lui l'économie rurale, et fournirait 20% des besoins électriques du pays. Déjà, on observe, ici et là, la recrudescence de micro- éoliennes. Même si leur compétitivité est loin d'être prouvée, ces étranges sculptures métalliques poussent sur les toits des buildings de Chicago ou de l'aéroport Logan de Boston. Le maire de New York, Michael Bloomberg, parle même d'en installer sur les gratte-ciel et les ponts de Manhattan !
Dans les déserts du Nevada et de la Californie du Sud, en revanche, la dernière folie c'est... le miroir solaire. Cette technologie peu coûteuse - dite «thermique» par opposition aux cellules photovoltaïques - consiste à installer des immenses champs de miroirs, qui concentrent les rayons du soleil sur des tuyaux remplis d'eau. La vapeur produite fait ensuite tourner des turbines. Ce qui permet une production massive d'électricité (200 à 300 mégawatts), l'équivalent d'une centrale thermique. Parallèlement, le solaire photovoltaïque continue de se développer à un rythme soutenu. Grâce au programme californien «Un million de toits solaires», les panneaux individuels sont maintenant tellement répandus sur les toits des maisons et des entreprises... qu'ils font fréquemment l'objet de vols. Ils réapparaissent quelques jours plus tard sur les sites de vente Craigslist ou eBay. Selon le consultant Ron Pernick, de Clean Edge, «en combinant les deux technologies, le solaire pourrait représenter 10% de la production américaine d'électricité à l'horizon 2025». Dans le secteur dévasté du bâtiment, seuls les architectes, promoteurs ou équipementiers spécialisés dans «l'habitat vert» s'en sortent.

Evidemment, les technologies propres ne connaîtront pas d'essor fulgurant sans l'aide de Washington. Une politique énergétique d'avenir supposerait la poursuite d'incitations fiscales temporaires aux investissements verts, le renchérissement des énergies polluantes et une importante infusion de capitaux publics dans la recherche et développement (seulement 700 millions d'euros par an actuellement, contre 19 milliards pour la médecine). Les Etats-Unis pourraient avantageusement remplacer l'impopulaire «Greed is good» (la cupidité est une bonne chose) de Wall Street par le plus vertueux «Green is good» de la Silicon Valley. Les promesses du démocrate Barack Obama sont, à cet égard, beaucoup plus fermes que celles de son rival républicain John McCain... Dans son livre «Hot, Flat and Crowded», Thomas Friedman explique qu'en substituant au système du «pétrole sale», à bout de souffle, un «nouveau système énergétique» vert, l'Amérique pourrait résoudre les problèmes de la planète, tout en recouvrant son leadership technologique, économique et moral. Un programme rêvé pour le prochain président... s'il survit à la crise.