Les dessous des femmes dénudées

Dans le cadre du Festival d’automne à Paris, Bruno Geslin met en scène « Kiss Me Quick » de Ishem Bailey au Théâtre de la Bastille. Un subtil mariage entre un univers brutal et une grande tendresse pour les femmes strip-teaseuses de l’Amérique des années soixante.



Cette pièce, c’est d’abord trois femmes, trois âges, trois corps, trois cheminements, trois vies qui se côtoient à travers un métier : strip-teaseuse. C’est aussi un passage, de l’époque révolue du strip-tease comme un art, à l’arrivée de la grande économie du sexe. C’est un lieu, le cabaret de Patty-patronne, de la scène aux coulisses. Les mots sont ce qu’ils doivent être, crus et sans détours. La discussion est simple, les échanges directs et les confidences coulent des sources féminines. « Nous sommes tous un foutoir cosmique, mais aucun de nous n’est inessentiel. »


Ce qui est passionnant dans ce spectacle est que l’on pénètre réellement dans un univers. Pendant une heure et trente-cinq minutes nous sommes bien loin de nos quotidiens, transportés dans ce cabaret suranné dont nous restons curieux, avides de découvrir comment ces femmes jouent l’histoire de leur vie et nous livrent en toute confiance leur intimité la plus profonde, sans chichis, à quoi bon. Il ne se passe rien, pas de coups de théâtre, les jours défilent à l’image de la structure ronde et tournante qui accueille les prestations des filles.

Ici, la mise en scène a fonction de révélateur comme en photographie, un travail précis des nuances de contraste orchestré par de méticuleuses mises en lumière ou mises en ombre, c’est selon. Les corps entièrement nus sont à la fois exposés et dissimulés par de savants jeux de lumière. Le monde du strip-tease est ainsi affirmé et assumé, mais surtout sublimé par la manière dont il est mis en images, jamais vulgaire ni gratuitement provoquant, et c’est beau, brut et pudique. L’ambiguïté constante entre ce qui se montre et ce qui se cache peut se résumer ainsi, comme un écho à ce Dieu que personne n’a jamais vu : « Et alors ? Ton cul, tu le vois pas non plus et pourtant il existe ».


Le paysage sonore est une vraie matière modelant ce qui traverse les femmes, de leurs shows performants, mystiques ou sensuels, aux confins de leurs âmes et de leurs errements. Avec la rengaine d’Elvis, Kiss Me Quick, ou la nécessité de s’accrocher à maintenant avant la chute inconnue et l’avenir incertain, sur voix de velours et rythmique experte de Matthieu Desbordes, le musicien, seule présence masculine concrète. Touche finale à cet univers désuet, la vidéo projette des images en noir et blanc. Que ce soient buildings, danses érotiques d’un autre temps ou ange blanc, elle inscrit dans le spectacle un monde extérieur influent, où existe et persiste encore ce petit cabaret, même lorsqu’il s’y fond pour sembler disparaître.

Le lieu s’anime au travers des trois comédiennes, qui y trimballent les existences entremêlées de leurs personnages. Il y a là la patronne Patty, dans le corps qui a le plus vécu, celui d’Évelyne Didi-Huberman, remarquable figure maternelle aux accents de petite fille, une espérante sans fausses illusions, ballotée dans son édifice qui se meurt. Contraste énorme avec Léna, la plus jeune, instinctive et égoïste, incarnée par la très charismatique Delphine Rudasigwa, dont la beauté animale, masculine et gracieuse colle parfaitement au personnage. Si la présence de la comédienne est impressionnante, la prise de parole est parfois un peu en dessous de nos attentes, trop distante de l’impact physique qui s’impose violemment. Enfin Lili Carabine, personnage plus complexe qu’il n’y paraît, est infiniment touchante dans l’interprétation de Lila Redouane, où se rejoignent un corps gracile, un courage sincère et une foi en la vie déconcertante pour cette alcoolique miraculée. Saluons l’audace d’une mise à nu totale, don de toute leur personne sans barrières, un pari risqué et généreux !

Critique de Claire Néel