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Je vous recommande d'aller voir l'Antigone de Sophocle, mise en scène de René Loyon, au théâtre de l'Atalante, dans une traduction très contemporaine de Florence Dupont.
On connaît déjà les qualités de metteur en scène de René Loyon. Il est fidèle ici à sa réputation et nous offre un spectacle émouvant et tragique mais sans pathos inutile.
Sa direction d'acteur est comme toujours époustouflante, acteurs tous magnifiques d'ailleurs.
J'ai particulièrement aimé René Loyon cruel Créon, Marie Delmarès fière et émouvante Antigone, et surtout Jacques Brücher dans le rôle du choryphée. Dire que je ne connaissais pas ce remarquable comédien !
Le Vertige
Le théâtre Sovremennik de Moscou est venu enfin présenter aux Parisiens le spectacle qu'il joue dans la capitale russe sans interruption depuis de nombreuses années: « Le vertige ».
Il s'agit d'une adaptation du livre d'Evguenia Guinzbourg, une victime de Staline qui la fit arrêter en 1928, 1932 et1937, et lui infligea trois ans de cachot et huit ans de goulag.
Le livre d'Evguénia Guinzbourg est un des grands témoignages qui corroborent et précisent les travaux de Soljenitsyne sur le Goulag. La mécanique de l'horreur y est décrite avec autant de véracité que de sensibilité : les procès de Moscou, la prison, l'isolement, la déportation jusqu'à l'enfer glacé de la Kolyma, les millions de morts, les années de souffrance. Mais l'intérêt particulier de cet ouvrage écrit par une militante du Parti est de mettre en évidence la différence entre nazisme et communisme. Avec Hitler, les choses sont claires. Avec Staline, la frontière est floue entre victimes et bourreaux, entre espoir et désespoir.
La pièce, montée par la directrice actuelle du Sovremennik, Galina Voltchek, décrit les interrogatoires atroces et burlesques auxquels douze tortionnaires soumettent une quarantaine de femmes.
La longévité du spectacle s’explique par le fait qu’il ne se pose pas comme objectif de raconter les horreurs qui se sont passées dans les prisons de Staline.
Bien sûr la pièce parle de ce passé douloureux, le stalinisme, les purges, la prison et les camps sibériens.
Mais elle parle aussi des choses qui sont importantes pour chacun de nous quels que soient la société et le pays où l’on vit : elle parle des rencontres entre camarades dans des cellules où toutes craignent les coups, la faim, le froid et surtout désespèrent de comprendre quoi que ce soit à ce qui leur arrive; elle parle de la personnalité bafouée, de la dignité humaine piétinée, du droit d’être et de rester soi-même malgré et contre tout.
"Dessinant une masse grise au regard triste, des femmes, visage fermé, sont agglutinées derrière des grillages". C'est sur ce tableau fort, dérangeant, que s'achève la pièce.
Ce spectacle, qui a une vingtaine d’années, est repris régulièrement.Il a été joué en Europe et aux Etats-Unis.
La pièce continue de faire salle comble à Moscou comme en tournée.
Le public se lève toujours pour applaudir à la fin du spectacle et en Russie il crie « merci ».
Sovremennik ( le contemporain en russe )
Le théâtre Sovremennik a vu le jour à Moscou en 1956, trois ans après la mort de Staline.
A cette époque, traditionnellement appelée « le dégel », la situation théâtrale était particulièrement difficile : des pièces aseptisées, où évoluaient des personnages empathiques et stériles, remplissaient les salles.
Une protestation commune contre cette pratique théâtrale a réuni autour d’Oleg Efremov de jeunes diplômés de l’école studio de MKHAT, dont Galina Voltchek, metteur en scène de la pièce « Le Vertige ».
Le fond du répertoire du jeune théâtre était constitué par les œuvres des auteurs contemporains : tant que cela était possible, la troupe voulait dire ce quelle avait sur le cœur, comme si elle pressentait que le temps de la liberté était comptée. La censure faisait souvent irruption dans la vie du théâtre.
A la fin des années soixante, les œuvres du répertoire classique font leur entrée au Sovremennik.
L’année 1970 a marqué une crise. Depuis la fin des années soixante, le dégel cédait sous les bouffées du vent froid d’une nouvelle époque. La pratique théâtrale devenait de plus en plus difficile.
La pérestroïka et l’abolition de la censure qu’elle a amenée avec elle ont constitué une nouvelle donne pour le pays et évidemment pour le théâtre.
A la fin des années quatre-vingt, l’affiche du Sovremennik s’enrichit de plusieurs spectacles d’après les œuvres qui, auparavant, avaient été sanctionnées par la censure.
"Le Vertige" fait partie de ces spectacles.
La java des bombes atomiques - Boris Vian
L'année 2009 sera l'année Boris Vian, écrivain, poète, traducteur, trompettiste de jazz..
J'ai eu la chance samedi dernier d'aller à la Fond'Action Boris Vian et de pouvoir visiter l'appartement où il vécut Cité Véron. Appartement plein de charme, inchangé depuis la disparition de l'artiste, et où l'on trouve des tas d'objets qu'il affectionnait.
Voici le site officiel de la Fond'Action : www.borisvian.org
Le Nouvel Observateur du 19 juin 2003 : Ursula Vian Kübler parle.
Alors que paraissent les deux derniers volumes de son oeuvre complète, Ursula Vian Kübler, la veuve de l’auteur de «l’Ecume des jours», évoque devant Didier Jacob le génial prince de Saint-Germain-des-Prés, mort à 39 ans
Boris Vian est vaincu: terrassé sous le poids de ces 15 tomes bien ventrus, de ces 9662 pages et 1524 notes de bas de page, de ces 35 préfaces et introductions, de ces quarante ans d’efforts enfin déployés par ses amis, disciples et la seconde femme de l’auteur, mandataire légale de la succession, pour tenter d’élever un monument au Facteur Cheval de la littérature. Facteur? Un bureau de poste, plutôt: ingénieur zazou, compositeur de tubes (le mot est de lui), trompettiste, mécanicien, écrivain français et auteur américain, traducteur, bricoleur, équarrisseur de 1re classe au Collège de Pataphysique, réformé des armées et déserteur pour la rime, chroniqueur de jazz et directeur de maisons de disques, dramaturge, poète, ambassadeur des caves de Saint-Germain-des-Prés. Manque seulement l’armoire à cuillères, qu’il eût inventée du reste, s’il en avait eu le temps.
Le mystère Vian, c’est bien sûr d’avoir su mettre autant de talents dans un si petit bocal – sa vie. Mais il est aussi dans l’incroyable appel que ses livres lancent encore à la jeunesse. Vian demeure, parce qu’il était, non pas de, mais, son époque. Moins existentialiste que libertaire et fantaisiste, il marque le triomphe de l’esprit de calembour sur la langue de plomb des grands binoclards de son temps – «Merloir de Beauvartre», «Pontartre de Merlebeauvy», «Sarvoir de Perteaumilon», «Beaupont de Sarmertrelepy», «Ponbeaumerle de Sarvoirtre», «Merboitre de Ponteausavoir». Dans «engagé», il y a «âgé». Vian mourut de ne pas vieillir, pétitionnant seulement pour la vie, au moins l’allongement de la durée de la sienne. «Quoi de plus seul qu’un mort, de plus tolérant, de plus stable, de plus adapté à sa fonction, de plus libre de toute inquiétude? Un mort, c’est bien. C’est complet. Ça n’a pas de mémoire. C’est terminé. On n’est pas complet quand on n’est pas mort.»
Vian complet? Presque, répond Ursula Vian Kübler, la seconde épouse de Boris, dans le petit village d’Eus où elle réside, à quelques kilomètres de Prades, dans les Pyrénées: seules manquent les comédies musicales, et la correspondance, qu’il est trop tôt pour publier. «Mais je n’ai rien déchiré. Pas le moindre papier. Je ne suis pas une veuve abusive», explique-t-elle, régnant sur le souvenir dans une maison nichée sous une église, la dernière avant que le chemin ne se perde dans les rochers. Elle est méfiante, recluse, lassée. N’empêche: les souvenirs reviennent, la surprise-partie reprend.
Le Nouvel Observateur. – Comment avez-vous rencontré Boris Vian?
Ursula Vian Kübler. –C’était lors d’un cocktail, chez Gallimard. J’habitais alors à Paris après avoir vécu en Suède et à Zurich. Je logeais dans une pension pour jeunes filles de bonne famille, avenue des Champs-Elysées. J’avais 19 ans, je prenais des cours de danse au studio Vacaire, où tous les danseurs allaient s’entraîner. Il y avait Roland Petit, Maurice Béjard, Zizi Jeanmaire.
N. O. –Quelle a été votre première impression en le voyant?
U. Vian Kübler. – Il était très séduisant, très pâle, grand, avec un beau sourire. Je ne savais pas encore qui il était. Je l’ai revu chez lui, avec Django Reinhardt. Parlotte de ceci, petite parlotte de cela. Il avait une réputation très sulfureuse à l’époque. On m’avait dit: c’est le diable.
N. O. –Et vous l’avez épousé…
U. Vian Kübler. –Oui. Ça n’a pas été toujours facile. D’abord on n’avait pas un rond. On habitait au 8e étage dans une seule pièce-cuisine. Moi, je dansais, j’avais mon métier. J’étais souvent en tournée, ou bien sur scène. Et lui-même a commencé à chanter, donc on se voyait après le spectacle. C’était la nuit, on se racontait notre soirée, s’il y avait eu du monde...
N. O. –Vous viviez dans une seule pièce, mais Boris Vian allait d’un talent à un autre.
U. Vian Kübler. –C’est vrai. Par exemple il était très bricoleur. Il avait fait des aménagements lui-même, pour mettre le lit, le pick-up. Il travaillait beaucoup; il faisait des traductions pour vivre. Je me souviens qu’il avait traduit en deux semaines les 900 pages des «Mémoires» du général Bradley. Comme il n’écrivait pas à la machine, mais à la main, il avait la crampe de l’écrivain. Après, il s’est vengé en écrivant «le Goûter des généraux».
N. O. –Il a beaucoup souffert des attaques dont il a été l’objet, à la sortie de «J’irai cracher sur vos tombes»?
U. Vian Kübler. – C’est un titre maudit. Il a essayé de se défendre, mais en vain. On était moralement épuisés, il était malade, et on vivait toujours dans ce studio minuscule. Donc j’ai dit qu’on ne pouvait plus rester là. On a déménagé pour aller habiter cité Véron. C’est ainsi qu’on est devenus les voisins de Jacques Prévert. Il y avait une terrasse, où l’on a organisé les grandes soirées pataphysiques.
N. O. –Vous vous souvenez de ses concerts, des folles nuits de Saint-Germain-des-Prés?
U. Vian Kübler. – Quand je l’ai connu, cette époque était déjà presque terminée. Je l’ai entendu une seule fois jouer de la trompette, à un bal de banlieue, avec Abadie. Comme il était gravement malade du cœur, il ne pouvait plus jouer, il avait donc fait cadeau de son instrument au fils d’un ami. Ça le rendait triste de ne plus pouvoir jouer, alors son frère Alain lui a offert une guitare lyre, et il a appris à jouer là-dessus, et à composer.
N. O. –Il avait aussi la passion des voitures de sport.
U. Vian Kübler. –Il adorait ça. On a eu la fameuse Brasier de 1911, qu’il avait trouvée chez un vieux monsieur qui s’en est séparé en pleurant. Boris s’occupait de l’entretien du moteur, moi j’étais préposée aux cuivres. Seulement quand on l’a sortie, pour la première fois, on s’est aperçu qu’elle buvait 40 litres aux 100. On a fait des virées mémorables à Saint-Tropez, où on louait une petite maison de pêcheurs. Après il s’est acheté une Morgan. Je l’ai toujours ici dans un garage. Moi, j’avais une BMW. Et attention, toutes des voitures décapotables. Il aimait conduire très vite, mais il détestait les voyages. Il n’a jamais été aux Etats-Unis, par exemple, alors qu’il était immergé dans ce décor et cette mythologie. Mais le jazz lui suffisait. Quand il avait besoin de renseignements, pour un livre, sur telle ou telle ville américaine, on achetait la carte et il se repérait sur le plan.
N. O. –Pourquoi a-t-il arrêté d’écrire des romans?
U. Vian Kübler. –A cause de ce silence autour de son œuvre. Personne n’en parlait. Donc il s’est mis à écrire des chansons, d’abord parce que ça va plus vite, et puis parce qu’on peut écrire un roman dans une chanson. Il était dégoûté du milieu littéraire. C’est difficilement imaginable aujourd’hui, mais ses romans étaient totalement inconnus de son vivant. Sauf d’une poignée d’admirateurs et d’amis, comme Raymond Queneau.
N. O. –Il a également assuré la direction musicale de plusieurs grosses maisons de disques.
U. Vian Kübler. –Oui, pour gagner sa vie. Il est entré chez Fontana, où il s’occupait du catalogue de jazz. Puis chez Phillips, où il a enregistré des tas de jeunes complètement inconnus, au désespoir de la maison.
N. O. –Depuis sa disparition, vous avez lutté pour que son œuvre soit accessible dans son intégralité. C’est maintenant chose faite.
U. Vian Kübler. –Quand Boris est mort, j’ai commencé à classer, à chercher, à mettre de l’ordre. Ce qui m’a le plus ému, c’est quand j’ai retrouvé «Je ne voudrais pas crever». J’ai retrouvé aussi «Quand j’aurai du vent dans mon crâne», un manuscrit à l’écriture un peu désespérée avec en bas une signature qui descendait. J’ai tout fait taper, tout classer, puis Nicole Bertolt a repris le flambeau. C’est un travail qui a pris quarante-cinq ans.
N. O. – Ce qui frappe, c’est l’ampleur de l’œuvre, qui est à la fois celle d’un moraliste et d’un touche-à-tout, d’un humoriste et d’un grand sentimental. Comment parvenait-il à concilier toutes ces écritures différentes, de la comédie musicale à la traduction, de la chanson à la critique de jazz?
U. Vian Kübler. –C’est le signe d’une vraie liberté d’esprit. Je ne sais pas comment il faisait. Il passait de l’un à l’autre, il était toujours en retard pour remettre la copie. Je me souviens que les gens de «Jazz Hot» attendaient à la porte pendant qu’il finissait ses articles. Il les écrivait d’une traite, vite et bien, sans ratures, sans fautes.
N. O. –Vous sentiez, vers la fin, qu’il allait mourir?
U. Vian Kübler. – Il m’avait toujours dit de ne pas trop m’attacher à lui. Il avait même senti, je ne sais pas comment, qu’il ne vivrait pas jusqu’à 40 ans. Et en effet il faiblissait. Je restais près de lui. Il regrettait que la médecine ne puisse rien pour lui. Je me souviens qu’il m’avait dit: «Si je pouvais changer de cœur, je le ferais tout de suite.» Mais on n’a rien pu faire. Vous savez qu’il est mort dans une salle de cinéma, à la projection de «J’irai cracher sur vos tombes», un film contre lequel il s’était beaucoup battu. C’était un crève-cœur pour lui d’assister à cette chose qu’on lui avait volée. Il m’avait dit de ne pas venir. Voilà. Ça l’a tué, ce film, ce livre, tout le reste.
Après sa mort, j’ai reçu une lettre anonyme où il y avait seulement ces quelques mots écrits: «Si j’allais cracher sur sa tombe maintenant?» Vous voyez, toujours ce titre maudit.
Propos recueillis par Didier Jacob
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Fondée en 1902 par le sculpteur Alfred Boucher, à partir du pavillon des vins de Bordeaux (dont la structure métallique est de Gustave Eiffel) et de la grille d'entrée du pavillon des femmes qu'il a récupérés après la fermeture de l'exposition universelle de 1900, la Ruche est une cité d'artistes qui se trouve cachée sous la verdure dans le passage Dantzig, près du parc Georges-Brassens, dans le 15e arrondissement de Paris. La Ruche était l'équivalent du Bateau-Lavoir de Montmartre, sur lequel après la Première Guerre mondiale elle prendra le dessus par ses activités artistique et sa renommée.
Derrière la grande grille en fer à moitié dissimulée sous le lierre se dresse un paradis insoupçonné, et l'un des plus importants centres artistiques du xxe siècle. Créé pour aider de jeunes artistes sans ressources, il a accueilli de grands artistes tels que Modigliani, Soutine, Brancusi, Léger, Marie Laurencin, Luigi Guardigli... et surtout Chagall, l'un des locataires les plus illustres.
Le surnom de Ruche vient de Boucher lui-même, qui considérait les artistes bourdonnant de créativité qui s'agitaient dans la cité comme les abeilles d'une immense ruche.
Le pavillon des vins, de forme octogonale occupe le centre de la propriété, qui couvre près de 5 000 m². S'élevant sur trois étages, il est composé de nombreux petits ateliers d'une dizaine de mètres carrés.
Aujourd'hui, la Ruche compte une soixantaine d'ateliers de toutes tailles, où résident encore de nombreux artistes, tous locataires et qui, pour la plupart, y restent toute leur vie.
À la différence des autres cités d'artistes, la Ruche n'est plus ouverte au public. Seuls les résidents et de rares privilégiés ont accès à ce paradis de verdure en plein Paris, qui conserve ainsi toute la magie d'un lieu empreint de poésie.
( sources WIKIPEDIA )
Les dessous des femmes dénudées
Dans le cadre du Festival d’automne à Paris, Bruno Geslin met en scène « Kiss Me Quick » de Ishem Bailey au Théâtre de la Bastille. Un subtil mariage entre un univers brutal et une grande tendresse pour les femmes strip-teaseuses de l’Amérique des années soixante.
Cette pièce, c’est d’abord trois femmes, trois âges, trois corps, trois cheminements, trois vies qui se côtoient à travers un métier : strip-teaseuse. C’est aussi un passage, de l’époque révolue du strip-tease comme un art, à l’arrivée de la grande économie du sexe. C’est un lieu, le cabaret de Patty-patronne, de la scène aux coulisses. Les mots sont ce qu’ils doivent être, crus et sans détours. La discussion est simple, les échanges directs et les confidences coulent des sources féminines. « Nous sommes tous un foutoir cosmique, mais aucun de nous n’est inessentiel. »
Ce qui est passionnant dans ce spectacle est que l’on pénètre réellement dans un univers. Pendant une heure et trente-cinq minutes nous sommes bien loin de nos quotidiens, transportés dans ce cabaret suranné dont nous restons curieux, avides de découvrir comment ces femmes jouent l’histoire de leur vie et nous livrent en toute confiance leur intimité la plus profonde, sans chichis, à quoi bon. Il ne se passe rien, pas de coups de théâtre, les jours défilent à l’image de la structure ronde et tournante qui accueille les prestations des filles.
Ici, la mise en scène a fonction de révélateur comme en photographie, un travail précis des nuances de contraste orchestré par de méticuleuses mises en lumière ou mises en ombre, c’est selon. Les corps entièrement nus sont à la fois exposés et dissimulés par de savants jeux de lumière. Le monde du strip-tease est ainsi affirmé et assumé, mais surtout sublimé par la manière dont il est mis en images, jamais vulgaire ni gratuitement provoquant, et c’est beau, brut et pudique. L’ambiguïté constante entre ce qui se montre et ce qui se cache peut se résumer ainsi, comme un écho à ce Dieu que personne n’a jamais vu : « Et alors ? Ton cul, tu le vois pas non plus et pourtant il existe ».
Le paysage sonore est une vraie matière modelant ce qui traverse les femmes, de leurs shows performants, mystiques ou sensuels, aux confins de leurs âmes et de leurs errements. Avec la rengaine d’Elvis, Kiss Me Quick, ou la nécessité de s’accrocher à maintenant avant la chute inconnue et l’avenir incertain, sur voix de velours et rythmique experte de Matthieu Desbordes, le musicien, seule présence masculine concrète. Touche finale à cet univers désuet, la vidéo projette des images en noir et blanc. Que ce soient buildings, danses érotiques d’un autre temps ou ange blanc, elle inscrit dans le spectacle un monde extérieur influent, où existe et persiste encore ce petit cabaret, même lorsqu’il s’y fond pour sembler disparaître.
Le lieu s’anime au travers des trois comédiennes, qui y trimballent les existences entremêlées de leurs personnages. Il y a là la patronne Patty, dans le corps qui a le plus vécu, celui d’Évelyne Didi-Huberman, remarquable figure maternelle aux accents de petite fille, une espérante sans fausses illusions, ballotée dans son édifice qui se meurt. Contraste énorme avec Léna, la plus jeune, instinctive et égoïste, incarnée par la très charismatique Delphine Rudasigwa, dont la beauté animale, masculine et gracieuse colle parfaitement au personnage. Si la présence de la comédienne est impressionnante, la prise de parole est parfois un peu en dessous de nos attentes, trop distante de l’impact physique qui s’impose violemment. Enfin Lili Carabine, personnage plus complexe qu’il n’y paraît, est infiniment touchante dans l’interprétation de Lila Redouane, où se rejoignent un corps gracile, un courage sincère et une foi en la vie déconcertante pour cette alcoolique miraculée. Saluons l’audace d’une mise à nu totale, don de toute leur personne sans barrières, un pari risqué et généreux !
Critique de Claire Néel
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