| July 2009 | ||||||||
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Au printemps de 1947, Claudine, ma compagne, et moi habitions une petite chambre au rez-de-chaussée d’un hôtel de la rue jacob. Je venais d’entrer en contact avec le Groupe surréaliste et la stimulation des rencontres quotidiennes m’aidait à me dégager de la glu émotive où m’avait retenu prisonnier une enfance trop protégée, vécue à l’ombre d’une mère abusive dans les grisailles de la petite bourgeoisie laïque et puritaine.
A la suite de divers événements singuliers qui avaient commencé l’été précédente à Ascone, au Tessin, où nous avions passé deux mois en compagnie de Hans-Rudi et Sylvie Stauffacher – événements qu’il me faudra bien raconter un jour dans le détail—le scorpion (l’arachnide lui-même, sa représentation, réelle et figurée, et le signe zodiacal) incarnait pour moi le devenir immédiat, et les conséquences bénéfiques de ses apparitions (toujours merveilleusement hors de propos) m’avaient incité à lui vouer un culte presque totémique. Le scorpion symbolisait l’évasion d’une cellule familiale mortifiée, la virilité, la fécondité – son apparition avait coïncidé avec la naissance de ma fille Sylvie – le frémissement même (la goutte de destruction nerveuse perlant à la pointe du dard tumescent) du geste d’amour. Je dévorais les ouvrages d’ethnologie dans l’espoir d’y découvrir des légendes, des rites et des croyances attribuant à l’arachnide « au dard d’améthyste » des pouvoirs analogues à ceux que je lui prêtais.
Et j’en trouvai. Mais ceci est une autre histoire : mon propos est d’expliquer la raison pour laquelle, un beau matin de désœuvrement, prenant une plaque d’isorel peinte en noir dont, depuis quelque temps déjà, j’avais l’intention de faire un tableau ou un poème-objet, je me mis à y peindre une bien étrange figure d’envoûtement.
Tout d’ailleurs conspirait à m’attirer dans cette voie : André Breton, qui préparait à la Galerie Maeght l’exposition « Le Surréalisme en 1947 », venait de me demander d’aider le peintre Francis Bouvet et le sculpteur Michel Hertz à ériger, dans le « labyrinthe initiatique », l’autel dédié à la Chevelure de Falmer d’après les plans envoyés de Cuba par Wifredo Lam ; il s’agissait d’un autel vaudou, avec un « veêver » et tous les ustensiles de rigueur, jusqu’à une somptueuse chevelure de filasse blonde garnie de crucifix renversés.
De plus, je venais, en pétrissant une boule de cire d’abeille que Victor Brauner m’avait donnée quelques jours plus tôt (c’était la grande période de ses dessins à la cire), de modeler une figurine de dix centimètres de haut environ, représentant la moitié verticale d’un corps de femme, le bras tendu en avant, la jambe pliée en deux angles droits comme dans la position assise.
Enfin, bien que la rupture avec mes parents ait été consommées quelques mois auparavant après une scène d’une violence et d’un sordide inouï, j’étais encore habité par une haine trop passionnée de ma mère pour que les liens extrêmement troubles qui m’avaient uni à celle que je considérais comme une succube insatiable eussent été tous rompus.
Donc, sur le fond noir de la plaque d’isorel je peignis, à l’huile, l’image d’un scorpion qui synthétisait toutes les quali… symboliques que j’attribuais à l’animal furtif et nocturne. Les pinces étaient représentées par deux bustes, l’un d’homme, l’autre de femme, soudés à hauteur de la taille selon une ligne à peu près diagonale ; celui de l’homme (à droite) était de couleur rouge vif et vêtu de flammes ; celui de la femme (à gauche) était d’un bleu estompé et portait en guise de mains deux têtes de pavot. De la ligne de jointure des deux corps partait, verticalement vers le bas, une queue de scorpion – les cinq segments et le dard – d’un violet profond. Le tout représentait une étoile à trois branches.
Je ne me dissimulais pas le côté outrageusement primaire de cette représentation – plus allégorique que symbolique – mais, étant donné la violence des sentiments qui m’animaient alors cela ne me gênait en rien. D’ailleurs, si jamais poème a été conçu dont le composé s’est « vérifié juste à l’application », ce fut bien celui-là.
Au bas de la plaque, sous l’étoile à trois branches, je collai, vers la gauche, la petite figurine de cire, et vers la droite, une feuille de papier sur laquelle j’avais coulé de la cire fondue, de manière à lui donner l’apparence du parchemin, qui portait l’inscription :
PLAQUE D’ENVOUTEMENT A L’INTENTION DU VAMPIRE MARGUERITE TARNAUD, NEE SALIGNAC
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La table sur laquelle je travaillais était recouverte d’une nappe de toile à petits carreaux rouges et blancs. Pour éviter de la tacher (nous avions eu tant de mal à trouver cette chambre que la moindre perspective de conflit avec le « tôlier » me terrorisait je l’avais recouverte de papier journal, choisissant le premier quotidien qui m’était tombé sous la main, un récent numéro du journal Combat.
Au moment de la préparation de la « plaque d’envoûtement », la cire fondue avait débordé sur une page du journal, recouvrant en particulier le premier mot d’un titre sur deux colonnes : « l’avenir est à la jeunesse » et la dernière partie d’un autre qui annonçait : A Deauville, les élégantes se brunissent avec un miroir à trois faces ». L’image « AVENIR MIROIR A TROIS FACES » me parut assez bien correspondre à l’étoile-scorpion à trois branches qui constituait le centre actif de l’objet. Je décidai de découper dans le journal les quelques mots que la cire avait isolés et de les coller à la partie supérieure de la plaque noire. Tout se passa assez bien pour « L’AVENIR », mais il n’en fut pas de même avec « MIROIR A TROIS FACES » : le papier imprégné de cire se déchira et, dans mes efforts pour le recoller, je ne réussis qu’à l’émietter.
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Même à des années de distance, il m’est impossible d’expliquer la frénésie inquiète qui s’empara de moi. Il me fallait à tout prix reconstituer cette image à partir d’un texte imprimé, quitte à retrouver les quatre mots séparément et les coller à la suite les uns des autres. Pas une seconde l’idée ne m’effleura qu’il serait peut-être plus simple de les écrire moi-même : la métaphore préexistait à toute entreprise consciente de ma part et il importait peu, puisqu’il fallait de toute façon la reconstituer que le choix de mots imprimés en garantît l’automatisme aux yeux du spectateur éventuel. Mais peut-être croyais-je que cela nuirait à l’intégrité de l’objet.
Je feuilletai tous les journaux qui pouvaient traîner dans la chambre, les livres aussi – bien qu’ils me fussent, pour la plupart, très précieux, je me sentais prêt à les mutiler pour satisfaire à ce caprice impossible – mais hâtivement, l’esprit ailleurs, comme en proie à une impatience sans objet. Cette fureur désordonnées me semble d’autant plus étrange qu’avec un peu d’attention j’aurais pu, j’en suis sûr, trouver aisément les quatre mots qui me manquaient. Voulais-je, en définitive, épargner les livres auxquels je tenais ? Bizarre conflit au terme duquel je me retrouvai assis au bord du lit, épuisé, les bras ballants.
***
Dans la plupart des hôtels de ce genre, le haut de l’armoire à glace inévitable est recouvert de feuilles de papier journal sans doute pour faciliter le travail des femmes de chambre : la poussière s’y dépose, et il suffit de les changer régulièrement. Je pensai que sur ces pages, peut-être ?... Grimpé sur une chaise je passai la main en tâtonnant sur le faîte du meuble : un livre s’y trouvait posé, probablement abandonné en cet endroit par un précédent locataire. Pourquoi cette cachette incongrue et, surtout pourquoi ce souci de dissimuler là un ouvrage somme toute des plus anodins ? Je ne le saurai jamais.
Il s’agissait d’un exemplaire broché de l’ouvrage de Paul Morand : L’Europe Galante, dont la première partie est intitulée : La Glace à Trois Faces. Ce titre était répété dans la marge supérieure du recto de chacune des dix premiers feuillets du livre : je n’avais plus que l’embarras du choix.
***
Je terminai l’objet puis, avec une lenteur délibérée, j’en fonçai une épingle à chapeau, terminée par une fausse perle, sous le sein de la figurine de cire. Je m’aperçus alors que celle-ci représentait le côté droit d’un corps de femme et non le côté gauche comme, victime de cette perte d’orientation assez courante devant les miroirs, je l’imaginais depuis le début. Devant les miroirs ? Je frémis encore lorsque je pense à la terrible ambiguïté de mes gestes d’alors.
J’hésite à poursuivre ce récit, à m’engager sur un terrain somme toute assez peu sûr ne serait-ce qu’à cause des innombrables chausse-trapes bâties avec un soin jaloux par les tenants du pire confusionnisme. Il est clair, pour quiconque s’est un tant soit intéressé aux « opérations magiques » que je n’avais pas une minute pris au sérieux, consciemment du moins, cette démarche singulière plus proche du geste de conjuration que d’une manœuvre d’envoûtement proprement dite : je ne m’étais entouré d’aucune des précautions les plus élémentaires visant à protéger l’opérateur des conséquences directes de son acte…
Mais, quelques mois plus tard, mon père, rencontre par hasard dans la rue, me faisait part des inquiétudes que lui avait récemment inspirées l’état de santé de ma mère qui souffrait d d’un « point » au poumon droit.
Claude Tarnaud
Septembre 1962
Sur Envers
Voir aussi ici, photo de Claude Tarnaud
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