L’orage s’éloigne. Il prend le chiffon usé posé sur le dossier d’une chaise, le secoue machinalement, saisit avec lenteur une courte raclette à même le sol et sort sur la terrasse. Il chasse l’eau du vieux banc de quelques gestes rendus imprécis par l’impatience et la fatigue, le sèche sommairement, puis s’en retourne poser chiffon et raclette. Il renoue le nœud de son peignoir et vient s’asseoir sur le banc, vers l’ouest, les jambes sous la couverture.
De ce côté de la colline, les toits des maisons voisines descendent vers le lac, laissant à son regard l’espace nécessaire, entre les masses noires des nuages et de la forêt pour observer le lent rétrécissement d’une bande de bleu crépusculaire.
S’habituant à la pénombre, il commence à distinguer les lignes incertaines des feuillages, brouillées par le vent. Vers la droite, il lui semble voir dans la masse des arbres une légère lumière, comme une nuit moins assurée, traçant une faille que les mouvements des branches effacent parfois.
Il est rarement allé de ce côté, surtout après l’orage. Le champ qui le sépare du bois est souvent gorgé d’eau et des plus pénibles à traverser. De l’autre côté de ce bois d’une trentaine d’hectares, on rejoint la route du village, à moins d’obliquer vers la gauche, et de déboucher alors sur la prairie du Roc Tardenel.
Cette prairie appartient au vieil Alphonse Dorgès, et a longtemps accueilli les plus beaux taureaux de cette famille d’éleveurs. A la mort d’Alphonse, l’aîné, Etienne, devenu avocat en ville, la revendra sans doute.
Au village, certains racontent que la comtesse, veuve depuis peu et qui possèdent les terres jouxtant la prairie, cherche depuis longtemps à l’acquérir, mais le vieux Dorgès s’y refuse. Elle désirerait y faire construire un village de vacances. La prairie descend en pente douce vers le lac et, pour peu que l’on abatte quelques hectares de bois, on y jouira d’une assez belle vue. Décidément, se dit-il, cette prairie est destinée au bétail.
Quant au roc Tardenel, on le dynamitera sans doute. Les inévitables contes de lutins et de sortilèges qui s’y rattachent n’ont pas dépassé les alentours du lac. Et de toutes manières, la région dispose d’une bonne vingtaine de lieu-dit du même genre. De quoi nourrir à suffisance les nostalgies intéressées des offices de tourisme locaux.
Il pense au vieux Lachaire, le menuisier ami de son grand-père, qui lui avait raconté la légende de la sirène du Roc Tardenel. Il ne se rappelle plus tous les détails de cette histoire : la sirène, une jeune paysanne victime de quelque maléfice, s’est réfugiée sur ce rocher, au milieu du lac. Ce lac était immense alors. Il se dit que si cette légende avait eu sa part de vérité, ses rives auraient atteint à peu près la terrasse où il se tient à présent.
Chaque nuit de nouvelle lune, l’amant de la jeune sirène vient la rejoindre en barque. Le lac, pour un motif qu’il a oublié, peut-être une faute des parents de la sirène, un couple de paysans avares, s’assèche lentement. Ses rives reculent jusqu’à leur niveau actuel, laissant la sirène lentement mourir sur le roc dans l’attente de l’amant qui ne viendra jamais. Il doit être le dernier à la connaître, cette histoire. Il ne l’a pas raconté à ses enfants. Bientôt, elle n’existera plus.
Il pense à cet abruti de Lucien, qui a voulu faire le bravache, et dont le traîneau est allé se fracasser contre le roc, et qui a manqué en mourir. Chaque hiver, après les premières neiges, les enfants venaient glisser sur cette prairie, jusqu’à l’accident. Alors, Joseph Dorgès, le père d’Alphonse, a posé une clôture et les jeux de neige se sont déplacés sur l’ancienne route de Marmol, et cela jusqu’à la fin de la guerre. Après, le trafic est devenu trop important, même au cœur de l’hiver, et les jeux de neige se sont dispersés sur de petites pentes, des sentiers, des prés étroits.
Il devrait rentrer. Il fait un peu trop frais ce soir. Le crépuscule est fini et quelques gouttes de pluie recommencent à tomber. Dans cette faille qu’il observait tout à l’heure, il croit distinguer une très faible lueur. Il se lève, il marche, il a même l’impression de flotter à quelques centimètres du sol. Arrivé à la lisière du bois, il se sent doucement happé par la faille et s’enfonce parmi les arbres. Les rares écorchures que lui infligent les branches, les quelques fils qu’elles lui arrachent ne peuvent interrompre cette lente plongée.
Après quelques mètres, la nuit se fait opaque et le dépose au sol. Il marche lentement, sans retenue, confiant. Ses pieds goûtent la volupté boueuse de ce sous-bois à laquelle se mêle peu à peu une herbe haute et humide qui lui lèche les jambes et le ralentit jusqu’à la presque immobilité. Puis, brusquement, il est au cœur d’un champ immense qui s’étend par succession de pentes inégales jusqu’à la berge du lac.
Bientôt, son pied le trompe, et il s’en va rouler à terre, sans chercher à résister, avec la sensation fulgurante et aussitôt évanouie qu’il répond ainsi aux appels du lac dont, tout en roulant, il aperçoit fugitivement l’immense bouche noire en contrebas, gourmande et murmurante.
Un rebond du terrain met fin au vertige et l’amène au pied d’un mamelon rocheux. Il voudrait rester au sol quelques instants, mais l’humidité le lacère de douleurs familières. Il se hisse sur la pierre. Il voit alors la jeune fille, assise au sommet, dos à lui, immobile, arquée sur ses bras, semblant interroger le ciel que découvrent par instants les nuages. Il cherche à l’atteindre. Il voudrait, une dernière fois, la soulever au-dessus de lui, la sentir se courber et s’étendre entre ses mains serrées, et rire encore jusqu’à troubler l’univers. La pluie reprend un peu.
Elle se lève, sans entendre ses appels murmurés. Elle descend la pente, d’un pas trop vif pour lui. Il la suit aussi vite qu’il peut, chutant, se relevant, marchant, jusqu’à ce qu’il sente ses pieds plonger dans les premières eaux du lac.
Il faut un certain temps à ses yeux fatigués pour combattre les entrelacs trompeurs des ombres de la berge et des vagues avant de découvrir la silhouette, marchant et sautant sur une crinière rocheuse qui l’emmène vers le centre du lac et qui de jour est le domaine des pêcheurs de sarmorins et d’arbeaux. Là encore, il murmure ses appels, là encore, elle n’entend rien ou ne veut pas l’entendre.
Ses jambes sont trop peu assurées pour qu’il puisse se risquer à la rejoindre. Elle s’éloigne plus profondément au-dessus des eaux, et il ne peut plus la voir avec certitude. Parfois, il croit en reconnaître l’ombre, parfois il ne distingue plus rien. Son regard et la nuit font rouler ses craintes et ses attentes en un jeu cruel, où les rejoignent les sons déliés de l’eau et du vent, livrant tour à tour des éclats de vagues, des bris de bois mort, l’écho de ses propres cris, et peut-être, étouffé, le son de la chute d’un corps mêlé à un soupir. Il s’assied sur les premiers sommets de la langue rocheuse et attend jusqu’à l’aube.
Une sourde colère soulève son cœur. Sa main se crispe sur le bord du vieux banc lorsque le vent fait claquer la porte de la terrasse. Est-ce là la seule fuite qui lui est permise ? Faut-il vraiment que ses rêveries se vêtent à jamais des lambeaux d’une mémoire radoteuse et rancunière, se contentant de les nouer ensemble par des fils grossiers où d’indécents motifs esthétiques se mêlent au désir obstiné de se justifier ? Veulent-elles vraiment lui faire croire qu’il avait oublié ? Espèrent-elles le tromper une fois encore ? Il regrette que l’esprit n’eût un ventre où enfoncer un poignard, et s’en défaire à jamais.
Il ne peut se calmer à temps. Sa rage emporte ses dernières défenses. Des muscles qu’il connaît bien, au centre, agrippent son souffle. Il ressent en lui se produire un inéluctable effondrement. Il perd l’équilibre et là, sur l’extrême pointe de la langue rocheuse, c’est lui, cette fois, et non la plus jeune, la plus aimée, la plus rebelle de ses filles, qui part rejoindre les fonds.
Publié sur Sang et Eaux