| April 2008 | ||||||||
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- Je demande trop aux hommes ! Mais pas assez aux nègres, Madame.
S’il y a une chose qui, autant que les propos des esclavagistes m’irrite, c’est d’entendre nos philanthropes clamer, dans le meilleur esprit sans doute, que les hommes sont des hommes et qu’il n’y a ni blancs ni noirs.
C’est penser à son aise, et hors du monde, Madame.
Tous les hommes ont mêmes droits. J’y souscris. Mais du commun lot, il en est qui ont plus de devoirs que d’autres. Là est l’inégalité. Une inégalité de sommations, comprenez-vous ?
A qui fera-t-on croire que tous les hommes, je dis tous, sans privilège, sans particulière exonération, ont connu la déportation, la traite, l’esclavage, la vaste insulte ; que tous, ils ont reçu, plaqué sur le corps, au visage l'omni-niant crachat?
Nous seuls, Madame, vous m’entendez, nous seuls les nègres ! Alors au fond de la fosse !
C’est bien ainsi que je l’entends. Au plus bas de la fosse. C’est là que nous crions ; de là que nous aspirons à l’air, à la lumière, au soleil. Et si nous voulons remonter voyez comme s’imposent à nous, le pied qui s’arc-boute, le muscle qui se tend, les dents qui se serrent, la tête, oh !la tête large et froide !
Et voilà pourquoi il faut en demander plus aux nègres qu’aux autres : plus de travail, plus de foi, plus d’enthousiasme, un pas, un autre pas, encore un autre pas et tenir gagné chaque pas !
C’est d’une remontée jamais vue que je parle, Messieurs, et malheur à celui dont le pied flanche !
(Aimé Césaire - la Tragédie du Roi Christophe)


En vain dans la tiédeur de votre gorge mûrissez-vous vingt fois la même pauvre consolation que nous sommes des marmonneurs de mots
Des mots ? quand nous manions des quartiers de monde, quand nous épousons des continents en délire, quand nous forçons de fumantes portes, des mots, ah oui, des mots ! mais des mots de sang frais, des mots qui sont des raz-de-marée et des érésipèles et des paludismes et des laves et des feux de brousse, et des flambées de chair, et des flambées de villes...
Sachez-le bien:
je ne joue jamais si ce n'est à l'an mil
je ne joue jamais si ce n'est à la Grande Peur
Accommodez-vous de moi. Je ne m'accommode pas de vous !
Parfois on me voit d'un grand geste du cerveau , happer un nuage trop rouge
ou une caresse de pluie, ou un prélude du vent,
ne vous tranquillisez pas outre mesure :
Je force la membrane vitelline qui me sépare de moi-même,
Je force les grandes eaux qui me ceinturent le sang
C'est moi rien que moi qui arrêtes ma place sur le dernier train de la dernière vague du dernier raz-de-marée.
C'est moi rien que moi
qui prends langue avec la dernière angoisse
C'est moi oh, rien que moi
qui m'assure au chalumeau
les premières gouttes de lait virginal !
Et maintenant un dernier zut :
au soleil (il ne suffit pas à soûler ma tête trop forte)
à la nuit farineuse avec les pondaisons d'or des lucioles incertaines
à la chevelure qui tremble tout au haut de la falaise
le vent y saute en inconstantes cavaleries salées
je lis bien à mon pouls que l'exotisme n'est pas provende pour moi
Au sortir de l'Europe toute révulsée de cris
les courants silencieux de la désespérance
au sortir de l'Europe peureuse qui se reprend et fière
se surestime
je veux cet égoïsme beau
et qui s'aventure
et mon labour me remémore d'une implacable étrave.
Que de sang dans ma mémoire ! Dans ma mémoire sont des lagunes. Elles sont couvertes de têtes de morts. Elle ne sont pas couvertes de nénuphars. Dans ma mémoire sont des lagunes. Sur leurs rives ne sont pas étendus des pagnes de femmes.
Ma mémoire est entourée de sang. Ma mémoire a sa ceinture de cadavres !
et mitraille de barils de rhum génialement arrosant nos révoltes ignobles , pâmoisons d'yeux doux d'avoir lampé la liberté féroce
(Aimé Césaire -Cahier d'un retour au Pays Natal)


Le grand coup de machette du plaisir rouge en plein front
ll y avait du sang et cet arbre qui s'appelait le flamboyant et qui ne mérite jamais mieux ce nom-là que les veilles de cyclone et de villes mises à sac
le nouveau sang la raison rouge tous les mots de toutes les langues qui signifient mourir de soif et seul
quand mourir avait le goût du pain et la terre et la mer un goût d'ancêtre
et cet oiseau qui me crie de ne pas me rendre et la patience des hurlements à chaque détour de ma langue
la plus belle arche et qui est un jet de sang
la plus belle arche et qui est un cerne lilas
la plus belle arche et qui s'appelle la nuit
et la beauté anarchiste de tes bras mis en croix
et la beauté eucharistique qui flambe de ton sexe
au nom duquel je saluais le barrage de mes lèvres violentes
Il y avait la beauté des minutes qui sont les bijoux au rabais du bazar de la cruauté le soleil des minutes
et leur joli museau de loup que la faim fait sortir du bois de la croix-rouge des minutes
qui sont les murènes en marche vers les viviers et les saisons et les fragilités immenses de la mer
qui est un oiseau fou cloué feu sur la porte des terres cochères
il y avait jusqu'à la peur telles que le récit de juillet des crapauds de l'espoir et du désespoir élagués d'astres au dessus des eaux là où la fusion des jours qu'assure le borax fait raison des veilleuses gestantes
les fornications de l'herbe à ne pas contempler sans précaution
les copulations de l'eau reflétées par le miroir des mages
les bêtes marines à prendre dans le creux du plaisir
les assauts de vocables tous sabord fumants pour fêter la naissance de l'héritier mâle en instance parallèle avec l'apparition des prairies sidérales au flanc de la bourse aux volcans d'agaves d'épaves de silence
le grand parc muet avec l'agrandissement silurien de jeux muets aux détresses impardonnables de la chair de bataille selon le dosage toujours à refaire des germes à détruire
Aimé Césaire (Les armes miraculeuses)

Aimé Césaire..... Beau comme un cadavre qui brûle...
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