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April 17, 2008

Aimé Césaire ( 26 juin 1913 - 17 avril 2008)

 

 

 

 

- Je demande trop aux hommes ! Mais pas assez aux nègres, Madame.

S’il y a une chose qui, autant que les propos des esclavagistes m’irrite, c’est d’entendre nos philanthropes clamer, dans le meilleur esprit sans doute, que les hommes sont des hommes et qu’il n’y a ni blancs ni noirs.

C’est penser à son aise, et hors du monde, Madame.
Tous les hommes ont mêmes droits. J’y souscris. Mais du commun lot, il en est qui ont plus de devoirs que d’autres. Là est l’inégalité. Une inégalité de sommations, comprenez-vous ?
A qui fera-t-on croire que tous les hommes, je dis tous, sans privilège, sans particulière exonération, ont connu la déportation, la traite, l’esclavage, la vaste insulte ; que tous, ils ont reçu, plaqué sur le corps, au visage l'omni-niant crachat?

Nous seuls, Madame, vous m’entendez, nous seuls les nègres ! Alors au fond de la fosse !
C’est bien ainsi que je l’entends. Au plus bas de la fosse. C’est là que nous crions ; de là que nous aspirons à l’air, à la lumière, au soleil. Et si nous voulons remonter voyez comme s’imposent à nous, le pied qui s’arc-boute, le muscle qui se tend, les dents qui se serrent, la tête, oh !la tête large et froide !
Et voilà pourquoi il faut en demander plus aux nègres qu’aux autres : plus de travail, plus de foi, plus d’enthousiasme, un pas, un autre pas, encore un autre pas et tenir gagné chaque pas !
C’est d’une remontée jamais vue que je parle, Messieurs, et malheur à celui dont le pied flanche !

 

(Aimé Césaire - la Tragédie du Roi Christophe)

 

 

 

 

En vain dans la tiédeur de votre gorge mûrissez-vous vingt fois la même pauvre consolation que nous sommes des marmonneurs de mots

Des mots ? quand nous manions des quartiers de monde, quand nous épousons des continents en délire, quand nous forçons de fumantes portes, des mots, ah oui, des mots ! mais des mots de sang frais, des mots qui sont des raz-de-marée et des érésipèles et des paludismes et des laves et des feux de brousse, et des flambées de chair, et des flambées de villes...


Sachez-le bien:

je ne joue jamais si ce n'est à l'an mil

je ne joue jamais si ce n'est à la Grande Peur

Accommodez-vous de moi. Je ne m'accommode pas de vous !

Parfois on me voit d'un grand geste du cerveau , happer un nuage trop rouge

ou une caresse de pluie, ou un prélude du vent,

ne vous tranquillisez pas outre mesure :

Je force la membrane vitelline qui me sépare de moi-même,

Je force les grandes eaux qui me ceinturent le sang

C'est moi rien que moi qui arrêtes ma place sur le dernier train de la dernière vague du dernier raz-de-marée.

C'est moi rien que moi

qui prends langue avec la dernière angoisse

C'est moi oh, rien que moi

qui m'assure au chalumeau

les premières gouttes de lait virginal !

Et maintenant un dernier zut :

au soleil (il ne suffit pas à soûler ma tête trop forte)

à la nuit farineuse avec les pondaisons d'or des lucioles incertaines

à la chevelure qui tremble tout au haut de la falaise

le vent y saute en inconstantes cavaleries salées

je lis bien à mon pouls que l'exotisme n'est pas provende pour moi

Au sortir de l'Europe toute révulsée de cris

les courants silencieux de la désespérance

au sortir de l'Europe peureuse qui se reprend et fière

se surestime

je veux cet égoïsme beau

et qui s'aventure

et mon labour me remémore d'une implacable étrave.

Que de sang dans ma mémoire ! Dans ma mémoire sont des lagunes. Elles sont couvertes de têtes de morts. Elle ne sont pas couvertes de nénuphars. Dans ma mémoire sont des lagunes. Sur leurs rives ne sont pas étendus des pagnes de femmes.

Ma mémoire est entourée de sang. Ma mémoire a sa ceinture de cadavres !

et mitraille de barils de rhum génialement arrosant nos révoltes ignobles , pâmoisons d'yeux doux d'avoir lampé la liberté féroce

 

(Aimé Césaire -Cahier d'un retour au Pays Natal)

 


 

Le grand coup de machette du plaisir rouge en plein front

ll y avait du sang et cet arbre qui s'appelait le flamboyant et qui ne mérite jamais mieux ce nom-là que les veilles de cyclone et de villes mises à sac

le nouveau sang la raison rouge tous les mots de toutes les langues qui signifient mourir de soif et seul

quand mourir avait le goût du pain et la terre et la mer un goût d'ancêtre

et cet oiseau qui me crie de ne pas me rendre et la patience des hurlements à chaque détour de ma langue



la plus belle arche et qui est un jet de sang

la plus belle arche et qui est un cerne lilas

la plus belle arche et qui s'appelle la nuit

et la beauté anarchiste de tes bras mis en croix

et la beauté eucharistique qui flambe de ton sexe

au nom duquel je saluais le barrage de mes lèvres violentes



Il y avait la beauté des minutes qui sont les bijoux au rabais du bazar de la cruauté le soleil des minutes

et leur joli museau de loup que la faim fait sortir du bois de la croix-rouge des minutes

qui sont les murènes en marche vers les viviers et les saisons et les fragilités immenses de la mer

qui est un oiseau fou cloué feu sur la porte des terres cochères

il y avait jusqu'à la peur telles que le récit de juillet des crapauds de l'espoir et du désespoir élagués d'astres au dessus des eaux là où la fusion des jours qu'assure le borax fait raison des veilleuses gestantes

les fornications de l'herbe à ne pas contempler sans précaution

les copulations de l'eau reflétées par le miroir des mages

les bêtes marines à prendre dans le creux du plaisir

les assauts de vocables tous sabord fumants pour fêter la naissance de l'héritier mâle en instance parallèle avec l'apparition des prairies sidérales au flanc de la bourse aux volcans d'agaves d'épaves de silence

le grand parc muet avec l'agrandissement silurien de jeux muets aux détresses impardonnables de la chair de bataille selon le dosage toujours à refaire des germes à détruire

 

Aimé Césaire (Les armes miraculeuses)

 

 

 

Aimé Césaire..... Beau comme un cadavre qui brûle...

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April 17, 2008

Prophétie

là où l'aventure garde les yeux clairs
là où les femmes rayonnent de langage
là où la mort est belle dans la main comme un oiseau
saison de lait
là où le souterrain cueille de sa propre génuflexion un luxe
de prunelles plus violent que des chenilles
là où la merveille agile fait flèche et feu de tout bois

là où la nuit vigoureuse saigne une vitesse de purs végétaux

là où les abeilles des étoiles piquent le ciel d'une ruche
plus ardente que la nuit
là où le bruit de mes talons remplit l'espace et lève
à rebours la face du temps
là où l'arc-en-ciel de ma parole est chargé d'unir demain
à l'espoir et l'infant à la reine,

d'avoir injurié mes maîtres mordu les soldats du sultan
d'avoir gémi dans le désert
d'avoir crié vers mes gardiens
d'avoir supplié les chacals et les hyènes pasteurs de caravanes

je regarde
la fumée se précipite en cheval sauvage sur le devant
de la scène ourle un instant la lave de sa fragile queue
de paon puis se déchirant la chemise s'ouvre d'un coup
la poitrine et je la regarde en îles britanniques en îlots
en rochers déchiquetés se fondre peu à peu dans la mer
lucide de l'air
où baignent prophétiques
ma gueule
ma révolte
mon nom.

 

Aimé Césaire

Les Armes miraculeuses

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April 18, 2008

Les empoisonneurs d'âmes

(Je ne comptais plus publier d'autres "hommages" à Aimé Césaire, - point trop n'en faut- mais jetant un oeil à la version réimprimée, chez Jean-Michel Place, de la revue Tropiques fondée par Césaire et ses amis en 1941, j'ai trouvé cet échange de lettres, qui dit beaucoup et sur lequel il y aurait beaucoup à dire, relatif à l'interdiction de la revue par les autorités du régime pétainiste)



Lettre du lieutenant de vaisseau Bayle,

chef du service d'information,

au directeur de la revue Tropiques



Fort-de-France, le 10 mai 1943

Monsieur,

Lorsque Madame Césaire m'a demandé pour un nouveau numéro de Tropiques le papier nécessaire, j'ai tout de suite acquiescé, ne voyant aucune objection, bien au contraire, à la parution d'une revue littéraire et culturelle.

J'en ai, au contraire, de formelles vis-à-vis d'une revue révolutionnaire, raciale et sectaire.

[...]

Depuis Schoelcher, la France s'est engagée dans une politique d'égalité raciale qu'elle n'a pas seulement proclamée, mais qu'elle a plus profondément mise en pratique que n'importe quel pays : de cette politique, vous constituez un vivant témoignage.

[...]

Certes, un long chemin reste encore à parcourir; qui le nierait? [...] Une centralisation excessive, mal dont on souffert toutes les provinces françaises, a risqué d'étouffer la perrsonnalité, de lui substituer un être conventionnel et uniforme, de tuer l'art en tarissant la source de la vérité. Un Mistral est le symbole de la réaction nécessaire. J'avais cru voir dans Tropiques le signe d'un régionalisme non moins vigoureux et tout aussi souhaitable.

Je constate que je me suis trompé et que vous poursuivez un but tout différent. Je pense que le progrès doit être poursuivi dans la voie dans laquelle on s'est engagé depuis près d'un siècle et je crois d'ailleurs que le problème qui se pose ici est beaucoup plus social que racial. Des principes comme ceux que Monsieur le Maréchal a évoqués doivent, lorsque nous aurons le courage de les traduire dans les faits, le résoudre. Pour vous, vous croyez au déchaînement de tous les instincts, de toutes les passions; c'est le retour à la barbarie pure et simple. Schoelcher, que vous invoquez, serait bien étonné de voir son nom et ses paroles utilisés au profit d'une telle cause.

Il ne serait pas concevable qu'un Etat civilisé, conscient de ses devoirs, vous laissât poursuivre la diffusion d'une telle doctrine.

J'interdis donc la parution du numéro de Tropiques dont vous voudrez bien trouver ci-joint les manuscrits.

Je vous prie de bien vouloir agréer, Monsieur, l'expression de ma considération distinguée

Signé: Bayle



------





Fort-de-France, le 12 mai 1943

A M. le lieutenant de vaisseau Bayle,

Monsieur,

Nous avons reçu votre réquisitoire contre Tropiques.

"Racistes", "sectaires", "révolutionnaires", "ingrats et traîtres à la patrie", "empoisonneur d'âmes" aucune de ces épithètes ne nous répugne essentiellement.

"Empoisonneurs d'âmes" comme Racine, aux dires des Messieurs de Port-Royal.

"Ingrats et traîtres à notre si bonne patrie" comme Zola, au dire de la presse réactionnaire.

"Révolutionnaires" comme l'Hugo des "Châtiments".

"Sectaires" passionnément comme Rimbaud et Lautréamont.

"Racistes", oui. Du racisme de Toussaint Louverture, de Claude MacKey et de Langston Hugues, contre celui de Drumont et Hitler.

Pour ce qui est du reste, n'attendez de nous ni plaidoyer, ni vaines récriminations ni discussion même.

Nous ne parlons pas le même langage.



Signé: Aimé Césaire, Suzanne Césaire, Georges Gratiant, Aristide Maugée, René Ménil, Lucie Thésée.


A l'heure où ceux qui sont bien plus les héritiers de Pétain que ceux de Zola et Hugo, s'apprêtent à rendre hommage à l'un des plus grands poètes et révoltés de langue française, il m'a paru intéressant de donner à lire cette déclaration des rédacteurs de Tropiques.



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April 21, 2008

Re-nouveaux

Trois nouveaux venus que je vous invite à aller découvrir si vous ne l'avez déjà fait..

Three newcomers I think you should discover if you haven't do it yet.



Marie L:

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Jean-Claude Delalande:

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Thekatsous:

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April 29, 2008

Thelonious MOnk - Epistrophy- et extraits du livre de Claude Tarnaud, "De"

Comme une expo sur l'oeuvre de Claude Tarnaud se tiendra bientôt à Paris (à partir du 19 décembre, sans doute - j'en reparlerai), je remets ici en ligne cet article déjà paru sur le 360° , consacré à Monk et illustré par un extrait-témoignage de Claude Tarnaud. Ce dernier était dans les années 60 traducteur de l'ONU à New York et a cotoyé le monde du jazz dans l'une de ces plus fastes périodes.



Thelonious Sphere Monk (1917 - 1982), un pianiste de jazz américain connu pour son style d'improvisation unique, ainsi que pour avoir écrit de nombreux standards du répertoire du jazz. Alors que Monk est souvent considéré comme l'un des fondateurs du be-bop, l'évolution de son style personnel l'en a fait s'éloigner. Le jeu de Monk se caractérise par de nombreuses notes dissonantes très bien placées. A l'origine c'est a cause de ses doigts potelés et de ses nombreuses bagues que plusieurs touches sont appuyées a la fois. Puis, avec le temps cette technique de jeu devient intentionnelle et systématique, et Thelonious Monk ne se voit plus jouer autrement. Monk effectua de nombreuses tournées et enregistrements dans les années 1950 et 1960, mais disparait de la scène au début des années 1970. Il est mort en 1982 chez Pannonica de Koenigswarter . Après sa mort, sa musique a été redécouverte par un public plus large et il est maintenant considéré aux côtés de Miles Davis, John Coltrane et d'autres comme une figure majeure de l'histoire du jazz.

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La présence de cet extrait sur ce blog se justifie aussi par l’envie de faire lire ce qui suit, témoignage d’un concert de Monk, extrait d’un livre du poète surréaliste Claude Tarnaud. Derrière l’anecdote amusée et féroce se profile un regard essentiel sur la création artistique, sur le rapport de l’artiste à l’accidentel, de l’imaginaire et du réel.

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" … et ceci se passe au Jazz Gallery en 1962, Monk achève un long solo d’un accord plaqué avec le coude et un claquement sec annonce qu’une corde vient de se briser, Monk n’a visiblement rien entendu, il se lève et quitte l’estrade suivi de Charlie Rouse, pour être remplacé au clavier par un pâle et précieux échalas nommé Bill Evans…

… …

Monsieur Bill gazouillis-de-canard-savant-en-cage-dorée Evans fait quelques arpèges pour dégourdir ses longs doigts blancs soignés, s’interrompt avec l’air d’un qui est totalement désemparé, se penche par-dessus le clavier pour regarder dans le sommier du piano et, avec l’air de qui vient de contempler un spectacle particulièrement repoussant, en retire deux bouteilles de bière, puis se rassied, rasséréné, mais ensuite, tout au long de ses interminables et gracieux solos, le petit bruit sec du marteau heurtant la corde cassée s’amplifiera jusqu’à devenir tantôt point d’orgue posé tel un sombrero sur les appoggiatures, tantôt coup de tonnerre roulant parmi les triolets qu’il renverse comme jeux de quilles, et le musicien, le visage figé par la terreur essaie de retenir sa main droite qui ne lui obéit plus et, comme animée par une volonté qui lui serait propre ou fascinée par on ne sait quel serpent caché (la corde brisée peut-être) papillonne autour de la touche morte, bien rassurante pourtant dans sa blancheur d’ivoire, comme si elle avait pour seul propos de produire une suite de crépitements comme d’une baguette sur le rebord de la caisse – enfin le dernier pénible chorus et Bill Evans descend de la scène, plus livide que jamais s’il est possible et le front couvert de sueur..

… une demi-heure plus tard, monsieur Thelonious Sphere Monk revient, on ne l’attendait plus, le temps, il plane très haut au-dessus il est toujours en amont, tournant le dos à la source, les yeux clos sans doute derrière ses lunettes noires, il fait quelques arpèges à son tour et il ne tarde pas à découvrir la corde cassée (il doit en rendre responsable le triste Bill, le bougre !), il tapote la touche presque amoureusement, il l’ausculte quelques instants, la caresse, l’enchâsse au beau milieu d’une parure de notes bien rondes et construit progressivement toute une improvisation autour de ce son mat qui, visiblement, le ravit…

…et tout le reste de la soirée, ses solos s’articuleront autour de ce bel accident, Monk ayant choisi, en l’inventant, la liberté devant laquelle l’autre s’était enfui apeuré…

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Extrait de « De », livre de Claude Tarnaud, publié à l’Ecart Absolu, Paris


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