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En ouverture de ce recueil de nouvelles, cette brève rêverie:
Rivière
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En ouverture de ce recueil de nouvelles, cette brève rêverie:
Rivière
Au pied de la chute, Philippe regardait l’eau, la double absence qui signait sa victoire et son salut. Quiconque l’eut-il aperçu en cet instant, avec la cruauté étrange qui habitait ses yeux, la jeunesse que son corps semblait avoir retrouvé, l’assurance avec laquelle il emmena les chevaux et rebroussa chemin, l’eut pris, comme ce fut le cas le soir même pour les gens du village, pour l’adolescent Amandis.
Maintenant, cours, petit. Cours. Il te reste un présent à offrir à tes rêves, là, sur l'autre versant de ce désert. Ils n'ont pas attendu, ils ne pardonneront pas. Mais toi, cours, cours encore, car là, à travers les sables, vois, vois cette libellule qui vacille, qui t'attend. Va, sur ses épaules froides, sur son dos sans douceur. C'est là ton unique voyage encore à déchiffrer. Il te reste à blesser les anges, à fermer quelqu'orage, à briser toutes tes villes....
Mais il est tard, en cet automne pressé de te vêtir, malgré sa voix d'aube. Cours, petit, cours, la libellule est prête, et tes pas jusqu'à elle plus nombreux que les dieux. Cours, car ta peau se dessèche à me parler trop bas.
Ta peau nue comme un cimetière abandonné
Que mes caresses reverdissent
Parsemé de tombeaux défaits par l’oubli
D’où s’échappent invisibles les soupirs de tes anciens amants
Les allées de ta chair autrefois parcourue de langoureux cortèges
Disparaissent sous les broussailles épaisses de mon désir
Cherchant en tes ombres impatientes
L’assouvissement en toute éternité
Feux follets dérobés au silence
Les farouches exhalaisons de ton plaisir ressuscité
hantent mes gestes d’une joie sépulcrale
Tes seins se dressent comme d’insolentes croix vers le ciel de ma bouche
Frissonnant de lichens sous l’adoration de mes lèvres
Tes morsures déchirent le marbre de mes élans
Sur lequel se pose la couronne de tes baisers
Tandis que sur la stèle de ton front s’écrivent
Les mots les plus purs du plus haut abandon
Toute une végétation voluptueuse s’étend sur ton corps profané
Herbes sauvages de tes spasmes indolents
Arbrisseaux sévères de tes yeux
Terre moite de nos sueurs
Tandis que je pénètre tremblant dans le caveau de ton corps
Tes cuisses refermées sur mon dernier soupir
Après avoir hésité, et espéré vainement qu'il se relève ou qu'un autre promeneur mieux adapté aux circonstances vienne à son secours, je me décidai à aller l'aider, ou du moins à faire mine de m’intéresser à son cas. Pourquoi, encore ? Couardise, ou paresse, d’avoir à affronter l’un ou l’autre jugement si l’on venait à apprendre que j’avais sans broncher assisté l’agonie d’un inconnu, je suppose.
Pour le début du récit, voir ici: 1re partie
Cette décision contraire à ma nature m’obligea à refaire en sens inverse sur la digue le chemin qu'il avait parcouru sur la plage, pour atteindre celle-ci par l’escalier qui se trouve à la hauteur de la rue aux Vieilles.
Tandis que l’on ne percevait encore que très confusément les premiers tambours de la fête, qui venait de commencer à l’extrême pointe de la falaise orientale, on pouvait apercevoir, traversant la foule compacte, des personnages aux masques de couleurs sombres, masques de monstres et de fauves, et aux longues robes noires et rouges. Leur nombre ne cessait de grandir. Comme ils se répandaient dans toute la ville, les couleurs de la fête viraient peu à peu à celles du crépuscule, accentuées par l’inhabituelle noirceur du ciel matinal.
Pour le début du récit, voir ici: 1re partie
Le Maître ne l’avait pas entendu entrer et le second arbitre n’osait pas saluer le nouveau venu avant lui. Ce fut comme à l’habitude son épouse qui le relia au monde, en lui annonçant l’arrivée du disciple. Il tourna vers lui un regard et un sourire où semblait se mêler à celui du Maître et de l’ami celui, déjà, de l’adversaire, avec cette ironie un peu hautaine qui s’emparait de lui à l’approche de chaque partie. Il se leva et alla l’embrasser sans dire un mot. Le second arbitre s’autorisa alors à le saluer, et lui demanda s’il avait fait bon voyage. Le damier était déjà installé sur la table ovale, avec les deux chaises des joueurs et les deux chaises des arbitres. Il était presque midi. Les volets étaient clos.
Le haut triangle écarlate et or, qui devait avoir près de six mètres de haut était porté par une vingtaine d’hommes torse nu, et maintenu vers l’avant et l’arrière par une dizaine de cordes tendues. Chacune de celle-ci était tenue par deux officiants portant un masque reproduisant exactement le Triangle. Ce dernier devait sans doute évoquer à l’origine, avant qu’une progressive stylisation n’en efface le sens, un puissant royaume voisin dont les bateaux furent les plus belles proies du Taureau.
Quant au Maître, il n’avait pas non plus le sentiment de l’adversaire. S’emparant du jeu de l’autre pour le faire sien, il semblait pris dans un monologue intérieur et cruel, dont les coups secs et redoutables semblaient faire écho aux coups de fouets que s’infligeaient à présent les Flagellants qui fermaient le cortège du Triangle.
Sous la pression d’un vent grandissant, et malgré les déchirures soigneusement pratiquées dans les masques géants pour éviter d’y donner trop prise, le Triangle avaient failli s’abattre sur ses porteurs, qui n’avaient que de justesse, dans la tension extrême des muscles, redressé leur fardeau. Ils n’avaient guère conscience du danger : ils étaient sous l’emprise des anciennes drogues rituellement consommées avant la procession, dans des grottes ou sous de vieux arbres vaguement sacrés.
Les deux cortèges avaient rejoint le port et se faisaient face. Le sens du vent aidait cette fois les officiants dans leur danse rituelle, pliant le Taureau vers l’avant, le Triangle vers l’arrière, précipitant les uns vers les autres masques et cortèges qui se heurtèrent dans les hurlements et les craquements de bois. C’était à l’instant suprême de la fête, mais la plupart des spectateurs, pris par le vin et l’exaltation s’en étaient détournés. Le vent, loin de réveiller leurs esprits, les avait entraînés dans une ivresse plus exigeante et plus violente.
Après un des coups les plus lents du Maître, destiné à enfermer son adversaire dans un territoire étroit du damier, les arbitres comprirent que le disciple, sans l’avoir prémédité, avait par son attitude entraîné le Maître à s’infliger à lui-même une attaque terrible dont il avait peu d’espoir d’échapper. Il revenait à présent au disciple de quitter l’étrange passivité provocante de son jeu, d’enfin marquer de sa personnalité quelque coup savamment pesé pour briser les défenses imprudemment exposées.
Tous étaient conscients qu’il avait la possibilité de mettre fin à l’invincibilité du Maître, mais tous savaient aussi qu’il lui faudrait ne pas commettre le moindre écart inutile. Pour mettre en branle son ultime attaque, le disciple, jusqu’alors relativement rapide, mis un temps exceptionnellement long, à la limite du temps réglementaire, pour choisir son coup.
Les masques géants, un moment engloutis, avaient resurgi, grimaçant sous leurs déchirures et portés en avant de chacun des reflux d’Est et d’Ouest comme les masques triomphants de la colère océane. Ils allaient se heurter une dernière fois, au cœur du reflux, et emporter les rares demeures encore épargnées.
Aussi violent que fut l’assaut des soldats du comte, il n’en épargna pas moins, par la vertu de son désordre, quelques lieux et quelques êtres. Au fil des ans, des murs se redressèrent, des familles s’agrandirent. D’autres errants, proscrits ou solitaires, vinrent peupler ces lieux lentement renaissant. Le port retrouva ses activités et ses coutumes, grossies de la mémoire des événements. L’histoire, loin de refluer au lendemain du pillage, s’était établie à demeure, à l’ombre de l’Eglise bâtie par les vainqueurs, symbole de la Justice triomphante et de l’Ordre éternel.
Fin