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November 7, 2007

Sang et eaux - Introduction

En ouverture de ce recueil de nouvelles, cette brève rêverie:

 

Rivière

 

Après ton départ, je suis allé à la rivière. La bague m’a glissé des doigts. Je l’ai cherchée parmi les galets, la rivière oppressant mes cuisses. Mes mains se sont blessées à l’arête des pierres. Un filet de sang, puis d’autres, se sont lentement élevés vers la surface, y traçant d’éphémères sillages. Bientôt, il m’a semblé que le flux s’inversait. J’ai senti l’eau glacée me pénétrer les veines, les remonter lentement. Mon sang, ma peau avaient acquis dureté et transparence, mon corps se fragmentait. Je n’étais plus qu’un instable amas de cristaux, qui rapidement s’effondra. Je sentis mon corps se dissoudre en tourbillons et ressacs. Je fus entraîné par mon propre courant, heurtant mes rives, sinuosité sous l’ombrage entre roches et sables. Là-bas, en aval, le delta, et toi, océan.
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November 7, 2007

Erre - 1

         Demain tu sortiras des flots, bruissante, opaline. Je m'assiérai là, sur ce roc imparfait, ce fragment d'abysses. Tu laisseras ton cri déchiqueter les voiles du navire. La brume à ton sein flottante claquera sur les ruines du phare. Et ta jambe à mon front lissera l'insatiable désir de l'indifférence. Car nous ne sommes pas les masques de ce rivage, mais sa peau. Et l'humaine candeur à nos rires s'éloigne.
 
         Dans les plis d'écume, au crépuscule, la plaie tracée sur un reflet t'invitera au désordre. Tu ouvriras ton ventre à ce cyclone éteint. Tu y recueilleras ses fragments d'hymnes pour en parer les bois alentour. Nous ne dirons rien, laissant au murmure l'exact abandon de nos destinées. Tu tresseras de mille grains humides l'écharpe de ce lieu. Je resterai là, assis, sur ce roc imparfait. Le navire de jais, à présent dessillé, attendra nos exils, en vain. Car nous ne sommes pas la bouche de cet écho, mais sa rime. Et les ténèbres humaines n'ont que faire de nos soliloques.
 
         La plaie vidée de son chant délivrera le temple où dort une huppe livrée aux caresses des morts. Tu lui ôteras son parfum de calice que tu déposeras, limpide, sur tes épaules attentives. Là, que commence enfin une première apocalypse, à laquelle nous n'assisterons pas. Car nous ne sommes pas la proie de ce désir, mais son voile.
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November 9, 2007

Sang et Eaux - La cascade du Creux de l'Elfe - 1re partie

Vers le VIIe siècle, le Creux de l’Elfe abrita un monastère fondé par des moines saxons exilés. Sans doute espéraient-ils trouver au coeur de cette haute colline, où alternent amas rocheux et forêts épaisses hostiles à l’habitat humain, quelque désert spirituel, ou plus simplement un abri contre la violence païenne des petits seigneurs de la contrée.
 
Il n’en reste aujourd’hui que quelques murets recouverts de terres, au bord de la cascade, que rien ne distingue de prime abord de reliefs naturels. Seule, une mention apocryphe des Chroniques de Saint Alburg, mention due sans doute à un copiste bénédictin du XIIIe siècle originaire de la région, nous en rappelle l’existence.
 
 
Par la suite, ce lieu ingrat et presque inaccessible retourna à l’anonymat, avant de connaître une brève et fulgurante fortune vers la fin du XVIe siècle. Le roman « Le Chevalier de la source pure », aujourd’hui perdu, mais qui eut beaucoup de succès parmi la petite noblesse urbaine de province, y trouve son dénouement.
 
Après mille péripéties grossièrement inspirées de contes médiévaux, de légendes antiques et d’histoires saintes, le héros atteint le Creux de l’Elfe et découvre, flottant dans les airs au devant de la cascade, la robe bleue de sa fiancée morte, robe transparente et tâchée de sang. Hypnotisé, le chevalier s’avance pour la saisir et disparaît dans les flots. De la robe s’élève vers les cieux une colonne de lumière dont la base s’enfonce au pied de la cascade. Le spectre irisé du chevalier, soulevé par la lumière, s’extrait des flots et, à la suite de la robe soudain immaculée, disparaît dans les plis azurés du manteau divin, trônant au sommet de la colonne.
 
Dès sa parution, ce roman anonyme fit naître les interprétations les plus variées, quant à son auteur et à son sens. Roman d’aventures indigeste, grossi d’un amalgame de superstitions grotesques pour les uns, parabole mystique pour d’autres, il est à partir du XVIIIe siècle mentionné parmi les grands traités alchimiques. Son succès passager avait attiré dans la région nombre de jeunes gens et de marginaux. Le Creux de l’Elfe était devenu un lieu de pèlerinage, de rencontres amoureuses et de cérémonies occultes.
 
 
 
Peu à peu abandonné, il est, vers 1680, le refuge d’une petite secte hérétique locale. Une expédition, inspirée par l’Abbé de Roquelange et menée par le Vicomte Renaud de Vernes, s’achève par le massacre et l’emprisonnement des membres de la secte. Les rares survivants s’enfuirent aux Amériques et fondèrent dans une colline retirée de Virginie la communauté des Frères Saturnins.
 
Leurs descendants, reconvertis dans l’artisanat peaussier et le dressage des chiens de chasse, conjuguent les exigences du commerce moderne et l’observance des anciens rites, mais ont perdu tout souvenir de leurs origines.
 
 
 
Le Creux de l’Elfe, rendu à la jalousie d’une forêt inhospitalière, a perdu tout attrait et tout visiteur. Si l’on désire néanmoins s’y rendre, il faut se faire accompagner d’un guide, et partir à la nuit. Il est en effet souhaitable d’éviter la traversée sous le soleil de midi des Tombeaux d’Artès, car la chaleur rend le passage de ce lieu aride particulièrement pénible : il s’agit d’un amas serré de rocs arrondis de deux à trois mètres de haut, pareils à des tumulus, et dont les interstices forment un labyrinthe naturel.
 
Il est conseillé de partir à cheval, vers trois ou quatre heures du matin, par le chemin de la Foudre Miséricorde. Celui-ci, très abrupt, se fond dans une forêt dense et broussailleuse, désertée depuis longtemps de ses anciens hôtes, braconniers, brigands et contrebandiers.

(suite)

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November 10, 2007

Sang et Eaux - La cascade du Creux de l'Elfe - 2e partie

 
Celui qui, vingt ans plus tôt, avait servi de guide aux deux amants, au lendemain de leur rencontre, était un fermier nommé Etienne, ancien compagnon d’enfance de Philippe. Veuf depuis peu, vivant à l’écart, peu apprécié des autres villageois, on le disait alcoolique, vantard, parfois sorcier, souvent escroc. Dans la région, on appelle un jeune veuf une pierre au champ.
 
Sa compagnie caustique et chaleureuse, sa connaissance parfaite des lieux et de leur histoire, avait participé du charme inquiétant de leur expédition. Le secret dont tous trois s’entourèrent à leur retour ajouta à la méfiance des villageois envers Etienne. Peu de temps après, les deux amants partirent s’établir en ville et ils n’eurent plus jamais de ses nouvelles. Sur le quai de la gare, un jeune commis avait renversé un panier d’iris.
 
 Sur une colline, un peu à l’écart du village, se dressent les ruines d’une ancienne forteresse détruite lors de la Guerre de Sept Ans. Le grand-oncle d’Hélène l’avait acquise, dans l’espoir de la transformer en haras. Mais sa maladie avait retardé les travaux et seuls l’ancien réfectoire et les cuisines furent restaurés. En période de vacances, Hélène et ses cousins venaient y loger, déployant leurs jeux parmi les ruines et la plaine en contrebas. Il mourut cinq mois après le départ de sa petite-nièce et les ruines furent rachetées par un couple d’étrangers. Sur le dernier feuillet de son journal, une main inconnue avait dessiné une salamandre.
 
A plusieurs reprises au cours des années qui suivirent, les deux amants s’étaient confié leur désir de revoir le village. Mais le travail de Philippe, leurs dix ans de séparation et l’accident d’Hélène les avaient tour à tour conduits à différer leur projet. Enfin, un soir de juin, le bastion de l’ancienne forteresse aménagé en hôtel accueillit deux anciens hôtes. Le lendemain de leur arrivée, ils se rendirent à la Taverne des Moines. Là, ils apprirent que leur ancien guide avait quitté le village quelques années auparavant. Nul ne se souciait de ce qu’il était devenu. Il avait une fille muette que la rivière avait emportée.
 
Plus personne ne se rendait au Creux de l’Elfe et les deux amants ne purent se trouver de guide. On leur renseigna néanmoins un jeune adolescent du nom d’Amandis, au regard d’une insolente avidité lorsqu’il regardait Hélène, d’un ironique mépris envers Philippe, et, hors ces moments-là, aux gestes inexpressifs parcourus parfois d’étranges crispations.
 
Il avait d’abord refusé leur offre. Plus tard dans la journée, il avait rencontré le vieux Bertrand, près de la Forteresse. Celui-ci lui avait raconté leur histoire. Il revint vers eux et accepta de leur servir de guide. Il avait un singulier sourire où Philippe croyait deviner quelque énigmatique cruauté. Les deux chevaux qu’il confia aux amants s’appelaient Eden et Naguère.
 
 
 
 
 
On abordait à présent les premières ombres de la forêt. Il fallait avancer avec précaution. La lampe d’Amandis ne perçait jamais très avant les accidents du sentier aux détours plus nombreux à mesure que la pente se faisait plus abrupte. On s’engloutissait dans les caresses du froid et le frôlement des épines, le crissement du sabot sur les pierres mousseuses, le pointillé brûlant des insectes nocturnes sur le haut des joues et le revers des mains. Aux saccades des passages d’obstacles : troncs brisés, amas rocailleux, succédait le lent écoulement de la marche sur le biais de la pente. Sur l’écorce d’un vieux chêne, un homme avait gravé l’empreinte de sa main.
 
Philippe, fermant la marche, n’avait pu longtemps garder son attention éveillée. Le rythme lent des chevaux, la fatigue, le silence de ses compagnons interrompu par de rares avertissements du guide, l’avait conduit à se laisser dériver, l’œil figé dans la nuit. Il se glissait sous la forêt nocturne comme un malade enfiévré sous des draps frais. Ses pensées se moulaient dans l’incertitude des lieux et de l’heure. Tout y était sans forme, bruits indistincts du souvenir, nuances de l’effacement : les murs de la Forteresse, au long desquels, la veille, les deux amants avaient répété les pas anciens ; la hanche ensanglantée d’Hélène mêlée à ses cris amoureux ; le village déserté de son enfance encore baigné des terreurs familiales ; l’embrassade sans chaleur de leur fils et ses adieux ambigus ; l’attente de la cascade, enfin, qui n’avait cessé de croître depuis leur départ.
 
Puis, tous ces fragments semblèrent peu à peu converger en un point de son esprit et rejoindre un fil lointain et murmurant : Philippe crût avoir entendu le bruit de l’eau.
 
-         Sommes-nous près de la rivière ?
 
Amandis ne répondit pas. Hélène reprit la question, en vain. Et tant que la nuit dura, ils ne rejoignirent aucune rivière.
 
Hélène était toute entière prise par sa lutte contre la douleur. Les muscles tendus de ses cuisses rejoignaient les lancements de la hanche, et lui faisaient craindre parfois la chute. Ses vêtements trop serrés accentuaient la rigidité de sa silhouette. Elle cherchait quelque réconfort, quelque force dans les caresses prodiguées lentement au cheval, comme pour ne pas lâcher trop tôt le fil qui la reliait aux corps. Elle sentait tout en elle s’éteindre sous la contrainte d’un arrachement au réel, exigé tant par la douleur que l’attente et le souvenir. Il lui fallait une chaleur animale, la dureté accueillante du cuir pour ne pas laisser le vide régner en elle sans partage. Ce peu de poids qui tourmentait ses gestes et ses sensations ne l’appelait pas vers quelque hauteur sublime, non plus que vers une liberté pour elle inconcevable. Le vide la gangrenait peu à peu, l’étoufferait bientôt. Rien ne l’appelait au loin. Tout en elle était instant présent, entre vertige et chair.
 
Amandis semblait avoir oublié ses compagnons. Dans la complexe précision de son parcours, dans le jeu d’écarts et de retours entre sa monture et le relief, dans la tension du regard porté vers le sol faiblement éclairé, on sentait la complicité belliqueuse qui le liait à la forêt nocturne. Un rituel précis, dont les règles ne se dévoilaient qu’au fil de son avance, semblait guider ses gestes. Dans la région, on appelle les forêts denses à flanc de colline des barbes d’Orient.
 
Insensiblement sous le couvert, la nuit abandonna ses hôtes. Leur vision prenait plus d’espace et d’assurance. Aux métamorphoses nées du libre jeu des sens et de la rêverie succédait l’immobile enchevêtrement du décor et de la volonté. Ce retour de la conscience chez Hélène se heurtait au mal. Elle demanda une halte. Amandis la lui refusa.
 
 
 
Vers huit heures, ils sortirent de la forêt et n’eurent à traverser qu’une étroite clairière pour atteindre le Pont des Suppliants. Hélène menaçant de s’évanouir, il fallut s’arrêter quelques instants. Philippe sentait se mêler en lui ressentiment envers le guide, pitié pour sa compagne repliée dans la douleur, impuissance devant l’inexorable, regret d’une vaine expédition, inquiétude du retard.
 
Amandis les laissa quelques instants, sous le prétexte de vérifier la solidité du pont. Philippe se sentait pris en étau entre l’angoisse forgée par l’état d’Hélène, les dangers du chemin et l’incertitude croissante de l’attente, et d’autre part la confiance impérative qu’il sentait croître en lui à l’égard d’Amandis. Il fit boire à sa compagne quelqu’innocente drogue, et l’on put repartir. Dans le sac d’Hélène, il y avait un miroir.
 
Au milieu du pont, Philippe s’arrêta un instant pour voir la rivière. Sans doute lui-même n’aurait pu dire ce qui, du sentiment des retrouvailles si longtemps repoussées, de l’appréhension accrue par la conscience de l’approche, du regret d’une existence définitivement inachevée, dominait son esprit qui se plaçait ainsi sous les ordres d’une eau versatile.
 
Il la regardait, devinait qu’elle venait de quitter quelques instants auparavant la cascade, qu’elle était cette cascade même retournée au flux originel et gardant encore elle, en amont du pont où elle s’écoulait entre les roches, quelques traces de ses tourments passés, cependant qu’en aval, s’élargissant vers un sol plus meuble, elle vieillissait, plus paresseuse et apaisée.
 
Le pont avait naturellement été construit là où la rivière était tout ensemble calme et étroite, alors qu’ailleurs, l’un de ces traits excluait l’autre. C’était ce genre de réflexions insignifiantes qui par instants interrompait le jeu chaotique de son esprit, où, aux craintes et aux souvenirs se mêlaient d’encore plus vagues impressions, où l’on pouvait deviner l’empreinte des silhouettes des arbres, des tons des feuillages, des heurts de la marche, de la voix du guide prévenant Hélène des accidents du chemin. Plus loin en aval, la rivière s’égare brièvement dans des marais où une légende prétend enfoui le trésor des moines saxons.
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November 10, 2007

Sang et Eaux - La cascade du Creux de l'Elfe - 3e partie et fin

Passé le pont et les premiers coudes du chemin, ils découvrirent les Tombeaux d’Artès. Leur nudité rendue acérée par un soleil déjà haut masquait de sa masse insensible la colline au-delà. Il n’était pas trop tard pour les traverser, par l’étroit chemin pierreux qui en suivait certains interstices, mais le retard dû à la halte et aux soins d’Hélène allait rendre ce passage des plus délicats.
 
Philippe s’inquiétait d’Hélène. Il l’observait, vacillante et crispée, dans le sillage d’Amandis. Celui-ci se jouait des pièges innombrables, failles, cailloux, racines, cul-de-sac, qui rendaient cette traversée des plus périlleuses et la protégeait de tout promeneur non initié, déjà peu enclin à l’entreprendre de par l’ennui que semblaient dégager ces formes mortes. Selon certains historiens des religions, Artès était un Dieu ignare.
 
La lumière de plus en plus agressive encombrait leur avance et c’est à elle que Philippe attribua l’étrange et subit mirage d’une Hélène redressée, la tête haute, lavée de toute faiblesse, qu’il crût deviner au détour des roches. L’obstacle franchi, il fut convaincu du caractère illusoire de cette vision par la silhouette recourbée de sa compagne, réfugiée dans l’accompagnement fidèle de l’oscillation de son cheval. Dans le même temps, il lui sembla peu à peu que l’assurance jusqu’alors sans faille d’Amandis faiblissait. De légères hésitations, des regards plus furtifs, troublaient son avance. Il arriva que le cheval d’Hélène vienne à bousculer le sien, arrêté sans raison apparente quelque court instant de trop. Le cheval d’Amandis était né le lendemain d’un incendie.
 
 
 
 
Ils entrèrent dans une forêt plus sèche, moins serrée, plus silencieuse que la première. Philippe guettait l’apparition des sons de la cascade. Il tentait de les deviner dans les moindres tremblements de l’espace, les confondait parfois avec les heurts de son esprit, les glissements aigus du vent, les battements de son corps.
 
Il ne sut à partir de quel instant le bruit véritable prit le dessus sur tous ceux que l’attente avait imaginés, ou trahit. Mais bientôt, il n’eut plus de doute : la cascade du Creux de l’Elfe les attendait, l’espoir ou les craintes allaient bientôt trouver là leur confirmation.
 
Le grondement s’emparait de plus en plus de leurs sens, ôtant à l’attention tout autre objet. La forêt, à nouveau se resserrait, les taillis comblaient les rangées d’arbres. Amandis s’était arrêté, les deux autres à sa suite. Il fallut plusieurs instants sans mesure avant que Philippe ne s’inquiéta de cet arrêt au seuil même de leur attente.
 
Amandis semblait presque trembler. Hélène avait les yeux mi-clos, lourdement immobile, penchée vers le sol auquel elle semblait lointainement enchaînée. Amandis se retourna et la regarda. On devinait en lui une inquiétude dont on ne pouvait savoir si l’objet en était la faiblesse d’Hélène, ou quelque autre danger plus obscur qu’il venait de pressentir ou de retrouver. Il n’y avait en tout cas plus aucune avidité, aucune cruauté dans ses regards.
 
Philippe, au contraire, semblait se défaire de ses pensées errantes et de ses velléités nostalgiques. Livré peu à peu à une pensée jalouse, il oubliait Hélène. Amandis sauta précipitamment de son cheval pour la recueillir à l’instant de la chute. Philippe le regardait soutenir le corps abandonné de son amante. Il se détourna d’eux et fit avancer son cheval.
 
Quelques mètres plus loin, dans une légère trouée, la rivière dansait avec une sauvagerie grotesque et fabuleuse. L’ayant rejointe, Philippe leva les yeux vers la droite, et découvrit le géant assourdissant dont les éclats humides giflaient ses joues. L’eau se déchirait dans sa chute en lourds lambeaux, venant briser les tourbillons avec la saveur du meurtre gratuit.
 
Comme pour se mesurer à elle, le regard de Philippe remontait les lignes de chute jusqu’à la cime, qui livrait sa lave bleue avec une rage monotone. Sa hauteur et sa masse cachaient toute végétation d’amont. Elle semblait surgir furieuse de quelque céleste Hadès.
 
Seules quelques branches avancées au-dessus du vide lui rappelaient qu’il était un monde en deçà de la cascade. Il se l’imaginait, nature immobile épuisant ses forces ascendantes en un entrelacs de formes et d’êtres, hésitante sur ses trajectoires, ses densités et ses couleurs, et devant céder le passage à la simple et irrésistible exigence de l’eau et de son flux. Plaie ouverte au cœur d’une forêt soumise à sa colère, la rivière lui arrachait des lambeaux de feuillages et de pierres, qu’elle soulevait dans sa chute avant de s’en marteler les flancs. On aurait dit quelque archaïque Titan régnant sur un peuple de gnomes.
 
Soutenue par Amandis, Hélène vint à la hauteur de Philippe. Puis, comme dans le mirage des Tombeaux d’Artès, elle se redressa, sembla oublier douleur et faiblesse et gravit les rochers qui bordait la chute. Amandis, immobile, la suivait du regard.
 
Arrivée par quelque incompréhensible agilité à mi-hauteur, elle s’avança sur une étroite crête de terre, recouvrant sans doute un ancien mur du monastère saxon. Elle s’arrêta à son extrémité, et se dressa face à la cascade. Il la vit lentement se déshabiller, ne gardant que le bandeau qui masquait la blessure à son flanc. L’éclat du soleil multiplié par l’eau voilait son regard.
 
Hélène lui devenait transparente. Son assourdissante nudité s’écoulait de sa nuque en fils emmêlés et tourbillonnants jusqu’au rebond de ses cuisses. Il sentit tous les lambeaux de ses sens happés par cette chair cinglante. Il les vit se briser sur ce corps souverain qui rendait au néant l’univers alentour.
 
Soudain, elle disparut, sans qu’il put savoir, des rideaux de sa vue troublée, de la lumière ou de la cascade, derrière lequel elle s’était évanouie. Il voulut faire un pas en avant pour les soulever l’un après l’autre lorsqu’il sentit l’épaule du cheval de Philippe presser la sienne, comme une amicale accolade.
 
Un court instant passa. La pression se fit plus vive. Il bascula et fut projeté au plus fort du tourbillon. Il sentit l’eau enserrer son corps, l’écarteler, et, peut-être, sa dernière sensation fut-elle de croire que ces courants qui l’entraînaient vers le fond était les bras d’Hélène devenue la cascade même.
 

Au pied de la chute, Philippe regardait l’eau, la double absence qui signait sa victoire et son salut. Quiconque l’eut-il aperçu en cet instant, avec la cruauté étrange qui habitait ses yeux, la jeunesse que son corps semblait avoir retrouvé, l’assurance avec laquelle il emmena les chevaux et rebroussa chemin, l’eut pris, comme ce fut le cas le soir même pour les gens du village, pour l’adolescent Amandis.

 

 
FIN
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November 13, 2007

Erre - 2

 
         Cours, petit, cours. Comme le bras glissant de ces ruines te mange et t'invite à tout éteindre, cours au-delà des rivières.
 
         Quitte les champs de cendres bleues, les fauteuils de cuir rouge, les abysses au creux de tes mains grises, cours dans le ventre de ce temple où, depuis longtemps déjà, tu attendais les rêves. Ils ne sont pas venus, ils n'arriveront jamais.
 
         Cours, petit, cours sur l'échelle tombée, ils t'y feront glisser, mais qu'importe cette chute-là. Elle ne laissera pas ces marques de chaînes sur tes bras impuissants, ces marques que d'autres chutes, plus lointaines, plus sourdes, avaient patiemment peint sur tes lèvres et ton front, sous le regard narquois du temps.
 
         T'en souviens-tu, de celui-là? N'était-il pas si drôle et pourtant si prometteur, avec ses voiles jaunes qu'il lissait sur ses hanches? Cours, petit, le voilà qui revient, glauque, envieux. Pourquoi lui avais-tu menti? Pourquoi lui avoir dit te sentir bercé par son règne livide? N'avais-tu pas d'autres seuils à franchir, avant...? Tu aurais dû rester, là, insolent par tes départs factices, sur cette rive d'arbres mauves et de reptiles hérissés de lames noires, tu aurais dû rester là, à ne savoir que faire, sur cette rive où il ne serait jamais venu.

 

          Maintenant, cours, petit. Cours. Il te reste un présent à offrir à tes rêves, là, sur l'autre versant de ce désert. Ils n'ont pas attendu, ils ne pardonneront pas. Mais toi, cours, cours encore, car là, à travers les sables, vois, vois cette libellule qui vacille, qui t'attend. Va, sur ses épaules froides, sur son dos sans douceur. C'est là ton unique voyage encore à déchiffrer. Il te reste à blesser les anges, à fermer quelqu'orage, à briser toutes tes villes....

          Mais il est tard, en cet automne pressé de te vêtir, malgré sa voix d'aube. Cours, petit, cours, la libellule est prête, et tes pas jusqu'à elle plus nombreux que les dieux. Cours, car ta peau se dessèche à me parler trop bas.  

         Je ne suis ni ton guide, ni le seuil ni l'éclair, ni celle qui t'avait promis ses remparts. Je ne suis qu'un désert, un long, ennuyeux et nocturne désert, où vient de mourir une libellule.
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November 19, 2007

Résurrection

 

 

Ta peau nue comme un cimetière abandonné

Que mes caresses reverdissent

Parsemé de tombeaux défaits par l’oubli

D’où s’échappent invisibles les soupirs de tes anciens amants

Les allées de ta chair autrefois parcourue de langoureux cortèges

Disparaissent sous les broussailles épaisses de mon désir

Cherchant en tes ombres impatientes

L’assouvissement en toute éternité

Feux follets dérobés au silence

Les farouches exhalaisons de ton plaisir ressuscité

hantent mes gestes d’une joie sépulcrale

Tes seins se dressent comme d’insolentes croix vers le ciel de ma bouche

Frissonnant de lichens sous l’adoration de mes lèvres

 

 

Tes morsures déchirent le marbre de mes élans

Sur lequel se pose la couronne de tes baisers

Tandis que sur la stèle de ton front s’écrivent

Les mots les plus purs du plus haut abandon

Toute une végétation voluptueuse s’étend sur ton corps profané

Herbes sauvages de tes spasmes indolents

Arbrisseaux sévères de tes yeux

Terre moite de nos sueurs

Tandis que je pénètre tremblant dans le caveau de ton corps

Tes cuisses refermées sur mon dernier soupir

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November 20, 2007

Sang et Eaux - L'amer- 1re partie

   Je rapportais à Odile les bas ocre qu’elle avait intentionnellement oubliés sous la table de la cuisine lorsque je rencontrai pour la première fois l’ivrogne de la Rue aux Vieilles. Il sortait d’un immeuble, suivi d'un couple à peine moins ivre, mais qui s’offrit à le raccompagner. Il refusa. Du moins est-ce ainsi que le couple sembla interpréter un sourd maugréement ponctué de toux qui anima un peu sa lourde silhouette. Il s'en alla vers la digue.
 
   Sans doute, l’ivrogne a-t-il rencontré là ses agresseurs, heureux de trouver en un lieu et une heure habituellement déserts une proie aussi facile. Pourquoi se trouvaient-ils là ? Désoeuvrement, drogues, ivresse, vol avec effraction, amours interdites? Peut-être l’attendaient-ils? Cela n’a pu être éclairci jusqu’à présent. L'ont-ils poussé parce qu'il tentait de leur résister? Est-ce plus naturellement l'ivresse qui l'a fait vaciller? Ou l'ont-ils précipité sur la plage par pure cruauté ? Je préfère naturellement cette dernière hypothèse, bien que rien ne permette de me prononcer sur sa vraisemblance.
 
   Toujours est-il qu'il tombe. C’est cela qui compte. Même sur le sable, une chute de deux mètres, particulièrement pour une masse telle que notre homme, ne peut être sans conséquence. Surtout si l’on pense aux ferrailles diverses qui parsèment le bas du mur en cette partie de la digue et qui sont destinés à fixer je ne sais quel matériel de plage. De cette chute témoigne la tache de sang qui imprègne le sable à cet endroit. Du moins je le suppose. Je devrais peut-être aller vérifier. Mais il faut d’abord que je vous raconte la suite.
 
   Ce qui est certain, c'est qu'après une courte inconscience, il s'est relevé - encore que je m'avance beaucoup en qualifiant de certain un fait quelconque de ce récit. Il est reparti, plus ou moins en droite ligne, mais vers la rotonde qui, de ce côté de la digue, fait une avancée sensuelle sur la plage. Était-ce par dépit? Je lui supposerai bien un "De toutes façons, j'm'en fous !" tout intérieur qui lui fit renoncer à porter plainte comme à se soigner. L'ivresse ouvre parfois sur des détachements brusques qui l'apparentent à une irréprochable morale ascétique.
     
   Mais je crois qu'il voulait en fait remonter sur la digue et qu'il a infailliblement pris le mauvais chemin. Aucun escalier ne relie le chemin de la rotonde à la plage. Il m’a toujours semblé que les actes ponctuels des ivrognes dessinaient les mêmes figures que les destins accomplis de tous les hommes. Il contourna donc la rotonde, dans un titubement croissant, où il eut été malaisé, et peut-être même inconvenant, de discerner la part de l'alcool, des coups et de la chute.
     
   Si je n'avais pas cette détestable habitude, dès que l'occasion s'en présente, de m'appuyer sur la première balustrade venue, la nuit, et de contempler l'immensité océane, je ne l'aurais sans doute pas aperçu une deuxième fois ce soir-là. Je n'étais d'ailleurs pas très sûr qu'il s'agissait bien du même personnage, entrevu dans la Rue aux Vieilles. Maintenant que j'y pense, ce devait être quelqu'un d'autre. Je ne vois pas très bien, entre la sortie de l'immeuble, l'agression de la digue, la chute sur le sable et le contournement de la rotonde, quand il aurait pu troquer son veston vert pomme de la Rue aux Vieilles contre le pull gris qu'il portait à l’instant où je le vis passer deux mètres sous moi. Après tout, il peut bien y avoir plus d'un ivrogne dans une même ville. Enfin, soit, cela ne change rien à notre histoire.
 
   C'est à cet instant qu’il s'écroula, le nez dans le sable. Je me sentis des plus mal à l'aise. J'ai toujours redouté ces instants où je suis censé intervenir, et venir en aide, alors que je me sais pertinemment bien incompétent en la matière. Pourquoi, d’ailleurs, rompre l’indifférence? Par courage, sens du devoir, autres pièges du narcissisme héroïque? S’il avait existé des études de solidarité et de fraternité humaine, j’y aurai été comme ailleurs un cancre accompli.
 

   Après avoir hésité, et espéré vainement qu'il se relève ou qu'un autre promeneur mieux adapté aux circonstances vienne à son secours, je me décidai à aller l'aider, ou du moins à faire mine de m’intéresser à son cas. Pourquoi, encore ? Couardise, ou paresse, d’avoir à affronter l’un ou l’autre jugement si l’on venait à apprendre que j’avais sans broncher assisté l’agonie d’un inconnu, je suppose.

( > 2e partie et fin)

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November 20, 2007

Sang et Eaux - L'amer- 2e partie et fin

Pour le début du récit, voir ici:  1re partie 

   Cette décision contraire à ma nature m’obligea à refaire en sens inverse sur la digue le chemin qu'il avait parcouru sur la plage, pour atteindre celle-ci par l’escalier qui se trouve à la hauteur de la rue aux Vieilles.

    Tiens, au fond, c'est peut-être en descendant cet escalier que j'ai vu la tache de sang. Ce qui expliquerait que, ayant en tête l'image de mon bonhomme s'affaissant sur le sol, je me sois imaginé l'agression et la chute. Je ne me rappelle plus. D'ailleurs à cet endroit et à cette heure, elle n’aurait pu que se confondre avec l'ombre de la digue. Je n’aurais donc pas pu la voir.
 
   J’arrivai à l’endroit où je l’avais vu s’affaisser. Il n'était plus là! Soulagé de pouvoir rester passif, je continuai à marcher sur le sable, cherchant vainement de nouvelles pensées, jusqu'à ce que je l’aperçus plus loin sur la plage, là où les lumières de la rotonde commencent à se fondre dans l'obscurité des dunes et des brise-lames. Mais où allait-il donc? A partir de cet endroit, il fallait marcher encore quelques bons cinq à six kilomètres pour trouver la moindre habitation. Il y a bien parfois la nuit quelques promeneurs, généralement avec un chien ou une amante. Mais d'habitation, non. D’ailleurs, ce soir-là, il n’y avait absolument personne. Une nuit de Nouvel An, vers 3 h du matin, ceux qui n’aiment pas les fêtes dorment, les autres crient et s’agitent ensemble.  
 
   Par désœuvrement, l’esprit trop vide que pour résister à la plus vaine tentation, je le suivis, de loin. Nous avons marché assez longtemps. J’avais oublié combien la maladie m’avait rendu faible : je me sentis soudain fléchir et m’étendre sur le sable. Je frôlai l’inconscience, puis, levant la tête, je le cherchai à nouveau. Il avait infléchi sa marche pour s’approcher de la mer. Autant que je pouvais en cette heure et mon état juger des distances, il devait se tenir au pied des vagues, avec un maintien qui m’étonna. Ce n’était plus l’être flasque, lourd et indécis des instants passés, mais comme un vigile dressé à la proue des terres, affrontant son vieil ennemi ou guettant quelque signe d’un retour impossible. Ayant retrouvé quelques forces, je voulus aller à sa rencontre. La nuit me paraissait plus noire encore qu’auparavant.
 
   A quelques mètres de l’ivrogne, toujours impassible, du moins je le croyais, je sentis que je marchai dans l’eau et fit aussitôt un pas en arrière. A cet endroit de la plage, la mer faisait une large courbe, qui m’isolait de cet étrange personnage. Lui-même avait dû atteindre ce lieu en rebroussant chemin plus loin, tandis que j’étais au sol. J’avais donc dû rester étendu un peu plus longtemps que je ne le pensais. Il me sembla qu’il ne regardait plus la mer, mais s’était tourné vers moi. Une crainte indéfinie lentement se glissa sous mes os.
 
   Ces quelques mètres d’eau peu profonde paraissaient maintenant infranchissables. Je commençais à comprendre les règles du jeu, ou à les édicter. Je restai donc à le contempler, sans jamais parvenir à discerner vers où portait son regard. Il ne bougeait pas, du moins pas assez pour que je puisse le distinguer. Le sommeil me gagnait, le ridicule de la situation aussi. Je retournai à mon appartement, où je découvris sans trop d’étonnement Odile, endormie à moitié nue sur le canapé.
 
   Nous ne nous levâmes le lendemain qu’à l’approche de midi. Il pleuvait légèrement, et la digue était presque déserte. Je regardai tout autour, cherchant dans l’allure de ce premier jour quelque signe qui put m’avertir de ce que serait cette année nouvelle, tant il semble que l’homme ne puisse s’empêcher de prêter quelque réalité aux calendriers, ces béquilles qu’il a infligées au temps, comme pour se venger sans gloire de ses propres infirmités.
 
   Couvert d’un lourd manteau, ayant laissé Odile repartir, je pris comme à mon habitude mon café sur la terrasse. L’air commençait à se dégager, le regard pouvait y pénétrer par instants plus loin. C’est ainsi que je vis, à l’endroit même où je l’avais laissée, la silhouette toujours dressée sur le flanc de la mer. Je crois bien que, contre toute logique, je n’en conçus aucun étonnement. Je descendis bientôt, m’étant habillé sans précipitation, et sortis sur la digue, avec le naturel d’un homme qui va à un rendez-vous habituel avec un vieil ami. Je longeai la rotonde et m’avançai sur la plage.
 
   Tout en avançant, je ne quittai pas des yeux cette silhouette immobile, qui commença à se préciser. Je dus peu à peu prendre conscience de mon erreur, non sans avoir résisté plus qu’il n’était possible à la déception qui s’annonçait, et sans prendre encore la mesure de ce qu’elle signifiait : la silhouette n’avait d’humain qu’une vague ressemblance de proportions. C’était un assemblage vertical d’objets divers, pneus, caisses, barres métalliques, bouts de bois et de verres, le reste d’un jeu d’adolescents, qui avaient dressé cette sorte de totem rouillé, par ennui ou d’autres motifs étrangers à mon attente.
 
   Puis la déception laissa place à cette sorte de satisfaction ambiguë dont j’ai le secret, lorsque je constate que je me suis pris moi-même à un piège. Et en même temps, je ne pouvais me dégager d’un reste d’inquiétude, car il m’était impossible de mesurer l’ampleur de l’illusion. Quand cet être hétéroclite s’était-il substitué à l’ivrogne? Etait-ce en ce court instant où je m’étais affaissé sur la plage? Avait-il d’ailleurs été si court, cet instant, ou n’aurait-il pu durer tout le temps du récit? J’eus l’impression déplacée d’avoir perdu un ami.
 
   Je décidai d’écourter mon séjour, et le soir même, je repris le train. Je savais désormais, mais sans comprendre pourquoi, que cette rencontre qui n’avait peut-être pas eu lieu allait bientôt bouleverser ma vie.
 
 Fin
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November 23, 2007

Erre - 3

 
         Passante de l'ombre et de la nuit, brume obscure, ta présence corrosive hantera mes pas à reculons. Sans vérin ni calice, de la tourbe où je te vois, tu me soumettras à l'appel violent de tes sillages glacés. Je te découvrirai, repue, parmi les racines domptées des basses eaux, là où l'empreinte de ton corps, froissée, simulera un envol d'uranies. Chaque porte de ta voix, vêtue d'un insolent linceul, s'ouvrira en hurlant tes méfaits incarnats.
 
         Une branche ou un palais se brisera au tocsin de ta nuque. De cette aube agonie qu'en despote tu noies de tes lueurs fauves, je te ferai un vaisseau servile pour tes levées d'ancre. Je serai pour toi assidu et fugitif, le temps d'une barque. Cette barque, comme d'autres, tu la mèneras vers les sables. Tu hésiteras. Tu renonceras à tes plans. Tu briseras ses amarres. Toi seule aura vu dans les courbes de ses flancs un destin naufrageur.
 
         Mais que viennent les Rois, miséreux et livides, et mon sceptre précaire à tes yeux s’en ira. Toi qui règnes d'un voile noir étendu sur les terres fertiles, Toi qui ôtes le fleuve de ses rives épuisées, tu paresseras en leurs gorges voûtées. Tu déambuleras à leurs côtés, glanant supplices et rosée. De leurs mains enferrées, tu te feras une parure de givre pers.  
 
         Tu me laisseras lointainement languir au soleil de ta voix, brûlé par les ors de ses accents polaires. Tu me respireras de la pourpre à la tempe, tu incrusteras sous l'ongle de mes peurs cette peau blanche, opaque, d'un acier tremblant, dont tu sais alourdir le moindre retard du passant qui te croise. Dans les greniers conquis par ton règne vengeur, gisant sous des grillages de fièvre, les trois derniers monarques de tes morsures blêmes dessineront ta légende, parée de soifs et d'hypnoses.
 
         Mais, plus tard, quand le vent s'allongera, fatigué par ta course, je te reverrai, ployée sous l'ironie tant attendue des instants accomplis, vieillie par la foudre et par la chute. Et je te vénérerai, Toi l'emblème des nuées de cendre et l'écho insatiable des profondeurs soudaines.
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November 28, 2007

Sang et Eaux - Duels - 1re partie (récit en 4 parties)

Son voyage prenait fin. Lassé des détours au travers des campagnes, il s’impatientait d’atteindre la côte. Il arriva en fin de matinée dans le petit port d’Helmat, coincé au cœur d’une anse rocheuse, et lançant, de part et d’autre de son unique quai, de hautes falaises violemment échancrées.
 
Par quelque caprice historique, ce village de pêcheurs était devenu quelques siècles plus tôt le repaire d’une flotte pirate, suffisamment sanguinaire que pour avoir laissé quelques traces, malgré l’isolement des lieux, dans les chroniques des contrées voisines. On connaît entre autres le portrait du capitaine de ces pirates, que l’on surnommait le « Taureau », portrait mêlant dégoût et admiration, que fit dans ses mémoires le comte d’Esparville, mieux connu aujourd’hui pour ses descriptions botaniques des Iles lointaines.
 
Ce n’est donc pas dans l’arrière-pays, par ailleurs plus riche en vergers qu’en pâtures, qu’il faut trouver l’origine de la fête du Taureau. Celle-ci, 13 jours avant le solstice d’été, amène dans ce petit village retourné depuis longtemps à des activités de pêche anodines, une foule mêlée de paysans et de marins prête aux pires comme aux meilleurs excès.
 
Il prêta peu d’attention à la foule pressante des rues et du quai, au chaos des gestes et des cris.
 
On dressait partout des banderoles et des fanaux. On finissait de construire de hauts échafaudages. Tandis que les uns dressaient les tables, essayaient leurs costumes, ou étalaient verres et tissus, d’autres colmataient portes et fenêtres et dissimulaient les objets précieux. On aurait dit les gestes inquiets d’une ville assiégée, mêlés à l’attente exaltée de libérateurs.
 
Il découvrit l’hôtel, un peu en retrait du quai et fut déçu. Le Maître n’était pas trop riche. Cela, il le savait. De plus, le Jeu exigeait dépouillement et silence respectueux des faits et des choses. Mais, dans l’attente vagabonde des derniers jours, une certaine idée s’était faite en lui du lieu de leur ultime rencontre. Quelque endroit, sinon plus grandiose, du moins plus digne, que cette morne bâtisse grise lignée de mauve.
 
Le hall était de plus lourdement orné de divers produits artisanaux d’un très commun mauvais goût. Mais tout compte fait, il reconnut là un trait du Maître : la laideur et la médiocrité soulignaient plus vigoureusement l’insignifiance du monde que le tapage de l’ascétisme. L’un des deux arbitres l’attendait aux côtés de l’hôtelier et le conduisit aussitôt au premier étage.

 

Tandis que l’on ne percevait encore que très confusément les premiers tambours de la fête, qui venait de commencer à l’extrême pointe de la falaise orientale, on pouvait apercevoir, traversant la foule compacte, des personnages aux masques de couleurs sombres, masques de monstres et de fauves, et aux longues robes noires et rouges. Leur nombre ne cessait de grandir. Comme ils se répandaient dans toute la ville, les couleurs de la fête viraient peu à peu à celles du crépuscule, accentuées par l’inhabituelle noirceur du ciel matinal.

 
On serait bien en peine de comprendre pourquoi ce qui fut un petit village de pêche comme tant d’autres, et l’était par la suite redevenu, avait pu, en une parenthèse de son histoire, se transformer en un lieu de sang et de crimes. L’occupation des lieux est certainement très ancienne.
 
On sait que la pêche est la première activité des hommes à les avoir rendus sédentaires, avant même l’agriculture. Or, ce petit village, idéalement placé près de courants poissonneux, sur une côte dont les inégalités tendaient des pièges naturels aux bancs égarés, avait dû, malgré son isolement relatif, être un des premiers de ce continent à avoir retenu des groupes humains, d’autant que les alentours se prêtaient mal à une cueillette d’hiver ou à une chasse efficace.
 
Et sans doute, pendant des siècles, supportant avec patience et oubli les incursions passagères d’un monde pris dans l’histoire, à l’écart des guerres et des pouvoirs, l’activité humaine avait-elle dû se répéter, invariable et tranquille.
 
Le Maître lisait. Son épouse vînt vers le disciple pour l’accueillir avec la même tendresse amicale qu’autrefois, comme s’il agissait d’une visite pareille aux précédentes. Souvent, il s’était rendu comme d’autres disciples dans la maison du Maître, espérant quelque leçon ou quelque avis sur une partie importante qu’il venait de jouer, sur un adversaire qu’il allait affronter. Personne ne pouvait alors prévoir si le Maître allait s’interrompre ou non, et le disciple attendait patiemment, tandis que l’épouse conversait, avec une discrète intelligence, s’informant des nouvelles de là-bas, évoquant les amis communs. Parfois, le Maître ne venait pas, et il fallait repartir, refaire ces deux longues journées vers la capitale, en espérant que la prochaine visite serait plus heureuse.
 
Il n’y avait dans cette attitude du Maître aucun orgueil, aucun désir de jouer du pouvoir dont il disposait sur ses disciples. Ses actes étaient dépourvus de mobile. Il était tout aussi indifférent à l’attente et au désagrément que son attitude suscitait, qu’il se montrait heureux, lorsque son activité le lui permettait, de venir accueillir ses rares amis, auprès desquels il faisait montre d’une sollicitude sans fard.
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November 29, 2007

Sang et Eaux - Duels - 2e partie

Pour le début du récit, voir ici: 1re partie

 

Le Maître ne l’avait pas entendu entrer et le second arbitre n’osait pas saluer le nouveau venu avant lui. Ce fut comme à l’habitude son épouse qui le relia au monde, en lui annonçant l’arrivée du disciple. Il tourna vers lui un regard et un sourire où semblait se mêler à celui du Maître et de l’ami celui, déjà, de l’adversaire, avec cette ironie un peu hautaine qui s’emparait de lui à l’approche de chaque partie. Il se leva et alla l’embrasser sans dire un mot. Le second arbitre s’autorisa alors à le saluer, et lui demanda s’il avait fait bon voyage. Le damier était déjà installé sur la table ovale, avec les deux chaises des joueurs et les deux chaises des arbitres. Il était presque midi. Les volets étaient clos.

 
Eussent-ils été moins absorbés dans les préparatifs de la rencontre et le léger repas qui la précédait, qu’ils eurent entendu au loin les bruits avant-coureurs de la fête du Taureau. Ce fut d’abord un cri mêlé de joie et de terreur, d’un des rares enfants que la curiosité avait imprudemment ramenés à l’extérieur. Il avait aperçu, au tournant du chemin qui menait à la falaise, l’immense triangle d’or et de tissu écarlate qui ouvrait la procession. Bientôt les chants, qui, à ce moment des cérémonies gardaient encore une certaine solennité, firent entendre leurs roulements ascendants et descendants.
 
Le Maître avait à peine touché au repas. Autant les jours de repos, pouvait-il se montrer d’une gourmandise imposante, se montrant dans la dégustation des vins aussi précis et sûr que dans la pratique du Jeu, autant à l’approche des rencontres, même les plus dépourvues d’enjeu, se montrait-il sobre et détaché de toute nourriture. Ce n’était pas qu’il craignait de s’alourdir l’esprit : les repas étaient dans ces circonstances savamment composés pour éviter toute lourdeur, particulièrement lorsque, comme cette fois-ci, son épouse en était l’auteur. C’était plutôt par avarice de sentiments. Toute l’émotion devait être retenue pour les instants décisifs du Jeu, en fin de partie.
 
Le disciple savait que les premiers coups du Maître seraient calmes, à peine lâchés, après une réflexion très courte, semblant n’exprimer qu’un lourd ennui qui eut trompé plus d’un novice ou d’un amateur. Le Maître était connu pour son jeu en trois temps : rapide au début, puis de plus en plus lent, jusqu’à une lenteur intolérable pour les nerfs de certains, et à nouveau extrêmement vifs dans les derniers instants, contrastant à ce moment de la partie avec la lenteur désespérée de ses adversaires cherchant en vain d’ultimes parades.
 
Les remous de l’histoire n’avaient longtemps atteint ce port isolé que par à-coups, sans en perturber les usages. Les bouleversements politiques ressentis à travers les irrégularités des tributs, des pillages et des taxes n’étaient pour ces pêcheurs que les sautes d’humeur d’une gigantesque sangsue lointaine et indolente, à laquelle il s’était accoutumé plus aisément qu’aux bien plus lourds tributs que la nature, de naufrage en typhon et en épidémie, pouvait parfois leur soutirer.
 
Mais un jour, cette histoire arriva, secrètement, sous le visage d’un proscrit, peut-être un noble déchu, un brigand défait ou un courtisan chassé. Il avait été accueilli et intégré comme tant d’autres fuyards ou solitaires avant lui. En quelques années de travail et de rencontres, de marchandages et de faveurs, il avait acquis demeure, femme et bateau. Habitué aux bars et aux jeux, la peau tannée par le vent, la voix creusée par l’effort et la fête, il s’était, peut-être sincèrement, coulé dans la lente éternité des coutumes.
 
Le disciple s’entretint avec les arbitres. Ceux-ci voulaient s’assurer que les temps de réflexions et d’interruptions qu’ils avaient fixés selon l’usage lui convenaient. Pendant ce temps, le Maître avait ôté son peignoir sous lequel il portait l’ancienne tunique de jeu bleu et or, lointain héritage d’anciens maîtres, qui sur d’autres épaules, aurait paru grotesque à notre époque, mais qui lui conférait une allure inquiétante, et pouvait indisposer les moins assurés de ses adversaires.
 
Les volets de la chambre étaient restés clos. Ils ne pouvaient apercevoir le ciel s’assombrir et la mer se creuser, secouant les quelques navires de pêche restés à quai, entrechoquant les mats, mais soulevant à peine le gros navire marchand à cet instant déserté de presque tout son équipage.
 
Le cortège avait atteint les premières maisons. Parmi celles-ci, on pouvait apercevoir l’un des derniers vestiges de l’époque glorieuse du village, une simple maison de bois, dont les colonnes extérieures et le toit légèrement en pointe trahissait une inspiration exotique assez maladroite, que ne parvenaient pas à rehausser malgré une certaine beauté les torsades baroques bordant les corniches. A part elle, toutes les maisons du village ressortaient du style traditionnel de la région, des petites maisons de pierre carrées regroupées en petits amas inégalement distribués le long de la route.
 
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November 30, 2007

Sang et Eaux - Duels - 3e partie

 

Début du récit

Episode précédent

 

 

Le haut triangle écarlate et or, qui devait avoir près de six mètres de haut était porté par une vingtaine d’hommes torse nu, et maintenu vers l’avant et l’arrière par une dizaine de cordes tendues. Chacune de celle-ci était tenue par deux officiants portant un masque reproduisant exactement le Triangle. Ce dernier devait sans doute évoquer à l’origine, avant qu’une progressive stylisation n’en efface le sens, un puissant royaume voisin dont les bateaux furent les plus belles proies du Taureau.

 
Derrière le masque, une vingtaine de cercueils noirs, portés chacun par une dizaine d’hommes avançaient en zigzaguant légèrement, provoquant une ondulation du cortège qui en faisant un immense et sinistre serpent. Une vague plus haute que les autres vint se briser quelques mètres en avant de lui, faisant reculer brièvement les quelques hommes et femmes aux masques de monstres qui l’attendaient en rangs serrés, déjà trop ivres ou fascinés par le cortège que pour prêter attention à ce mouvement d’humeur océane.
 
L’église, datant du XVIe siècle, se dressait à l’arrière du village, sur un surplomb isolé et accessible par un unique escalier, assez large mais tortueux. Cette situation dominante, destinée à en imposer aux appétits païens des marins, s’était retournée contre elle. En conséquence de l’ignorance de ses bâtisseurs et de leurs commanditaires, son exposition la condamnait à chaque tempête à de lourds dégâts tant bien que mal réparés avec des moyens de siècle en siècle plus dérisoires. Il en résultait un indigeste entrelacs de tours et d’arcs, un collage de maçonneries hétéroclite qui ne masquait même pas l’extrême banalité de son architecture originelle.
 
Par ailleurs, l’orientation des maisons et des artères du port s’était peu à peu modifiée, au point que tout le village semblait lui tourner le dos et la laisser à sa solitude déclinante, d’autant que la piété ardente des femmes de marins lui préférait la chapelle de la falaise ouest, construite sur les restes d’un petit temple plus ancien.
 
C’est de l’arrière de cette chapelle que surgissait à présent l’autre cortège, au devant duquel se dressait le masque rouge et noir du Taureau, dont les cornes, commençant au tiers de la hauteur, s’élançaient jusqu’à cinq mètres de haut. Là encore, il fallait pour le maintenir à la verticale, quelques dizaines d’hommes, les uns torses nus, les autres aux masques de taureaux, selon un agencement parallèle à celui du Triangle, et suivis d’autres officiants portant les cadavres encore chauds de rares bovins élevés pour cette seule circonstance, et dont le sang rayait de trainées rouges le costume noir des porteurs.
 
La partie avait commencé. Les premiers coups du disciple étonnèrent les juges. Ils indiquaient que celui-ci, loin de chercher à créer une situation insolite où il eut pu préserver quelque espoir de surprendre son aîné, reproduisait au contraire le déroulement d’une des parties les plus célèbres du Maître.
 
Ce dernier par contre, ne pouvait ressentir aucune surprise. Il eut fallu, pour cela, que les coups de son adversaire, et ses attentes tactiques fussent deux. Mais sa puissance ne reposait sur aucune prédiction. Loin de nombreux joueurs modernes, il se gardait autant de vouloir percer la psychologie de l’adversaire que d’élaborer de complexes et rigoureuses stratégies. La nourriture de son esprit, c’était précisément les premiers coups de l’autre, c’est eux qui enclenchaient la redoutable machinerie combinatoire qui allait enserrer jusqu’à l’asphyxie la proie présomptueusement avancée sur ses terres.
 
Cela était tel qu’il ne semblait pas combattre un adversaire, mais le phagocyter. L’un de ces malheureux concurrents avait déclaré que personne ne joue contre le Maître. Quand on lui fait face, c’est contre soi-même que l’on a l’impression de lutter, mais un Soi fabuleux, parfait, impitoyable.
 

Quant au Maître, il n’avait pas non plus le sentiment de l’adversaire. S’emparant du jeu de l’autre pour le faire sien, il semblait pris dans un monologue intérieur et cruel, dont les coups secs et redoutables semblaient faire écho aux coups de fouets que s’infligeaient à présent les Flagellants qui fermaient le cortège du Triangle.

Sous la pression d’un vent grandissant, et malgré les déchirures soigneusement pratiquées dans les masques géants pour éviter d’y donner trop prise, le Triangle avaient failli s’abattre sur ses porteurs, qui n’avaient que de justesse, dans la tension extrême des muscles, redressé leur fardeau. Ils n’avaient guère conscience du danger : ils étaient sous l’emprise des anciennes drogues rituellement consommées avant la procession, dans des grottes ou sous de vieux arbres vaguement sacrés.

Quant aux spectateurs, les uns étaient hypnotisés par l’approche des cortèges, tandis que d’autres se pressaient autour des tables ou les uns contre les autres. Au sommet de quatre échafaudages, des feux protégés du vent par de grandes vasques métalliques venaient d’être allumés et dessinaient sur le fond orageux du ciel des figures qui faisaient échos aux personnages écarlates et noirs parsemant la foule.
 
L’ancien proscrit était en apparence devenu un pêcheur parmi d’autres, parmi les plus roués et les plus habiles, sans doute, mais sans prétention. Pourtant, fût-ce à son corps défendant, mais c’est peu sûr, il avait emporté avec lui des lambeaux de la civilisation, qui s’étaient glissés dans des comportements adaptés à sa nouvelle vie. Il disposait de tout cet attirail des roueries, d’argumentaires, de confiance technique, de souplesse sociale et morale, que fournit à chacun de ses enfants toute civilisation gorgée d’histoire.
 
Ainsi, poursuivant les mêmes buts que les enfants du lieu, il s’était engagé dans la même voie, la même existence, mais avec des outils différents, qui en infléchirent peu à peu le cours. Il avait rompu quelque ancien usage, noué des liens inconnus, crée une fonction nouvelle, d’abord marginale, plus tard souveraine.
 
Tout cela, il l’avait peut-être accompli inconsciemment, car la volonté est dans ces processus parfois utile, parfois encombrante, jamais indispensable. Il avait orienté quelques activités vers d’autres buts et lorsque le monde extérieur se livra à eux par quelque anneau faible: un vaisseau trop peu armé pour une riche cargaison, une frégate en détresse, un échouage fastueux qui en fit désirer d’autres moins accidentels, l’histoire s’engouffra, et, sous la tutelle du passant devenu capitaine, les poussa au large et les fit pirates.
 
 
 
Si le disciple, de par ses premiers coups, avait mené le Maître sur ses territoires les plus familiers, c’était que, connaissant mieux que quiconque celui-ci, il avait désiré imprimer à son jeu le moins de personnalité, afin de laisser moins de champ à son emprise, comme pour se garder en retrait, ne pas offrir de nourriture à la voracité de ses répliques.
 
Le Maître l’avait compris, et, sous la lenteur accrue de ses coups, qui semblait l’expression d’une maîtrise, d’un calme absolu, l’épouse du Maître prenait conscience d’une violence, d’une cruauté sauvage, qui le menait vers certaines audaces dont il espérait qu’elles emporteraient le disciple dans un vertige fatal. Mais il eut fallu pour cela que ce dernier tenta de parer ces attaques inaccoutumées, et dans l’effort de la parade, dans les tentatives de percer les intentions du Maître, qu’il perdit lui-même tout contrôle. Or, au risque d’un échec lamentable, il se laissait entraîner dans les chemins tortueux du Maître sans autre effort que de provoquer de celui-ci de nouvelles surprises.
 
Ainsi, les deux adversaires semblaient pris dans une étrange danse où les trajectoires de leurs pions traçaient de complexes arabesques, accélérant le rythme du jeu tout en en retardant le dénouement.
 
Sous la conduite de l’ancien proscrit devenu le Taureau, le petit port d’Helmat était entré dans l’histoire par les légendes qui accompagnent toute flotte pirate. Sans le savoir, il jouait à présent son petit rôle dans le destin commun. Et c’est peut-être plus encore suite à la peur nourrie par ces légendes que suite aux faits de piraterie eux-mêmes, qu’une forte cité voisine envoya pour les détruire une flotte puissamment armée, sous le commandement du jeune comte d’Esparville, qui voyait sans doute là l’occasion d’une ascension rapide et d’une brève aventure à portée de sabre.

 

Les deux cortèges avaient rejoint le port et se faisaient face. Le sens du vent aidait cette fois les officiants dans leur danse rituelle, pliant le Taureau vers l’avant, le Triangle vers l’arrière, précipitant les uns vers les autres masques et cortèges qui se heurtèrent dans les hurlements et les craquements de bois. C’était à l’instant suprême de la fête, mais la plupart des spectateurs, pris par le vin et l’exaltation s’en étaient détournés. Le vent, loin de réveiller leurs esprits, les avait entraînés dans une ivresse plus exigeante et plus violente.

 
Aux premiers coups, aux premières bousculades, pour un verre renversé, un propos mal compris, un défi inutile, succédèrent des bagarres mêlées, des portes et des femmes forcées. Ces dernières, peu en reste d’ivresse et de folie, escaladaient grotesquement hilares les toits et les échafaudages de la fête pour y provoquer de leurs nudités décharnées ou grasses les cris assoiffés et cruels d’une foule de plus en plus resserrée et destructrice. Parfois, elles entraînaient dans leur ascension quelque trop jeune spectateur presque inconscient, dont elles dépeçaient le costume et lacéraient la chair.
 
Bientôt, l’ivresse ou la faiblesse des toits attisées par des vents de plus en plus violents provoquaient la chute de l’une de ces déesses sauvages ou d’une de leurs proies dévêtues, qui s’abattait sur les assistants, brisant nuques et tables, avant de disparaître sous la fureur des bras.
 

Après un des coups les plus lents du Maître, destiné à enfermer son adversaire dans un territoire étroit du damier, les arbitres comprirent que le disciple, sans l’avoir prémédité, avait par son attitude entraîné le Maître à s’infliger à lui-même une attaque terrible dont il avait peu d’espoir d’échapper. Il revenait à présent au disciple de quitter l’étrange passivité provocante de son jeu, d’enfin marquer de sa personnalité quelque coup savamment pesé pour briser les défenses imprudemment exposées.

(suite)

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November 30, 2007

Sang et Eaux - Duels - 4re partie et fin

 

Début du récit

Épisode précédent

 

 

Tous étaient conscients qu’il avait la possibilité de mettre fin à l’invincibilité du Maître, mais tous savaient aussi qu’il lui faudrait ne pas commettre le moindre écart inutile. Pour mettre en branle son ultime attaque, le disciple, jusqu’alors relativement rapide, mis un temps exceptionnellement long, à la limite du temps réglementaire, pour choisir son coup.

A cet instant, les élans de plus en plus puissants de la tempête vinrent secouer, comme les dés dans le cornet du joueur, les plus faibles navires à quai. Les heurts qui s’en suivirent, brisant les unes contre les autres ces embarcations soudainement dérisoires, provoqua leur naufrage. Avec elles disparaissaient vers les fonds ceux qui y étaient allés cuver leurs délires ou assouvir joyeusement leurs appétits de chair. Les mêmes heurts et déchirements se déroulèrent à terre. Les masques géants s’abattirent les premiers sur la foule, précédant la mer qui emporta dans son premier reflux quelques grappes de corps et quelques lambeaux de masques. Sans doute ces êtres criaient-ils, se débattaient-ils, mais trop tard. Ils étaient devenus pareils à l’embrun, avec lequel l’océan flagelle les rivages.
 
Les vasques de feux à leur tour s’abattirent, enflammant toits et costumes. Le vent et l’eau semblaient se disputer le feu, le premier étendant l’incendie jusqu’à l’église, la seconde l’engloutissant avec ses victimes.
 
Engourdis par les festins de victoires, le petit port fut une proie facile pour les vaisseaux du comte d’Esparville. Ils s’abattirent sur lui par une aube incertaine. Des soldats que l’apparence du droit délivrait de toute morale pillèrent, violèrent, éventrèrent, avant d’incendier et d’abattre demeures et vaisseaux. On poursuivait les blessés, on piétinait ceux qui demandaient grâce. Quelques lambeaux d’humanités échappés à la mort furent enchaînés, grossièrement soignés et revendus en quelqu’ autre cité.
 
Comme si la première tempête n’en avait été que l’éclaireuse, une autre, plus furieuse encore, apparut au détour de la falaise. Des vagues d’une hauteur jamais vues en ces lieux emplirent la rade. Le navire marchand, seul à avoir résisté jusqu’alors, fut brisé en quelques secondes et ses débris se mêlèrent aux vagues dans l’assaut qu’elles menèrent contre les premières maisons.
 
Cet assaut avait relativement épargné l’hôtel où le disciple venait de porter le coup attendu, provoquant un sourire grimaçant du Maître, qui parut, sur ce visage ordinairement si fermé, d’une obscénité un peu inquiétante, comme si un vent souterrain en avait déchiré l’écran. Souriait-il d’avoir découvert dans le jeu de son adversaire une faille perceptible à lui seul, ou de ce que, enfin, le trop lourd poids de son invincibilité lui était enlevé ?
 
Les vagues dans leurs élans gravirent les falaises alentours, brisant une à une toutes les demeures, s’emparant de l’Eglise, dont les débris mêlés aux corps déchiquetés venaient frapper la roche avant de plonger au cœur des tourbillons. Ayant presque atteint les cimes des falaises, la mer commença son formidable reflux 

Les masques géants, un moment engloutis, avaient resurgi, grimaçant sous leurs déchirures et portés en avant de chacun des reflux d’Est et d’Ouest comme les masques triomphants de la colère océane. Ils allaient se heurter une dernière fois, au cœur du reflux, et emporter les rares demeures encore épargnées. 

Parmi elles, l’hôtel, où la partie venait de s’achever…
 

Aussi violent que fut l’assaut des soldats du comte, il n’en épargna pas moins, par la vertu de son désordre, quelques lieux et quelques êtres. Au fil des ans, des murs se redressèrent, des familles s’agrandirent. D’autres errants, proscrits ou solitaires, vinrent peupler ces lieux lentement renaissant. Le port retrouva ses activités et ses coutumes, grossies de la mémoire des événements. L’histoire, loin de refluer au lendemain du pillage, s’était établie à demeure, à l’ombre de l’Eglise bâtie par les vainqueurs, symbole de la Justice triomphante et de l’Ordre éternel.

  

Fin

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