Comme une expo sur l'oeuvre de Claude Tarnaud se tiendra bientôt à Paris (à partir du 19 décembre, sans doute - j'en reparlerai), je remets ici en ligne cet article déjà paru sur le 360° , consacré à Monk et illustré par un extrait-témoignage de Claude Tarnaud. Ce dernier était dans les années 60 traducteur de l'ONU à New York et a cotoyé le monde du jazz dans l'une de ces plus fastes périodes.



Thelonious Sphere Monk (1917 - 1982), un pianiste de jazz américain connu pour son style d'improvisation unique, ainsi que pour avoir écrit de nombreux standards du répertoire du jazz. Alors que Monk est souvent considéré comme l'un des fondateurs du be-bop, l'évolution de son style personnel l'en a fait s'éloigner. Le jeu de Monk se caractérise par de nombreuses notes dissonantes très bien placées. A l'origine c'est a cause de ses doigts potelés et de ses nombreuses bagues que plusieurs touches sont appuyées a la fois. Puis, avec le temps cette technique de jeu devient intentionnelle et systématique, et Thelonious Monk ne se voit plus jouer autrement. Monk effectua de nombreuses tournées et enregistrements dans les années 1950 et 1960, mais disparait de la scène au début des années 1970. Il est mort en 1982 chez Pannonica de Koenigswarter . Après sa mort, sa musique a été redécouverte par un public plus large et il est maintenant considéré aux côtés de Miles Davis, John Coltrane et d'autres comme une figure majeure de l'histoire du jazz.

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La présence de cet extrait sur ce blog se justifie aussi par l’envie de faire lire ce qui suit, témoignage d’un concert de Monk, extrait d’un livre du poète surréaliste Claude Tarnaud. Derrière l’anecdote amusée et féroce se profile un regard essentiel sur la création artistique, sur le rapport de l’artiste à l’accidentel, de l’imaginaire et du réel.

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" … et ceci se passe au Jazz Gallery en 1962, Monk achève un long solo d’un accord plaqué avec le coude et un claquement sec annonce qu’une corde vient de se briser, Monk n’a visiblement rien entendu, il se lève et quitte l’estrade suivi de Charlie Rouse, pour être remplacé au clavier par un pâle et précieux échalas nommé Bill Evans…

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Monsieur Bill gazouillis-de-canard-savant-en-cage-dorée Evans fait quelques arpèges pour dégourdir ses longs doigts blancs soignés, s’interrompt avec l’air d’un qui est totalement désemparé, se penche par-dessus le clavier pour regarder dans le sommier du piano et, avec l’air de qui vient de contempler un spectacle particulièrement repoussant, en retire deux bouteilles de bière, puis se rassied, rasséréné, mais ensuite, tout au long de ses interminables et gracieux solos, le petit bruit sec du marteau heurtant la corde cassée s’amplifiera jusqu’à devenir tantôt point d’orgue posé tel un sombrero sur les appoggiatures, tantôt coup de tonnerre roulant parmi les triolets qu’il renverse comme jeux de quilles, et le musicien, le visage figé par la terreur essaie de retenir sa main droite qui ne lui obéit plus et, comme animée par une volonté qui lui serait propre ou fascinée par on ne sait quel serpent caché (la corde brisée peut-être) papillonne autour de la touche morte, bien rassurante pourtant dans sa blancheur d’ivoire, comme si elle avait pour seul propos de produire une suite de crépitements comme d’une baguette sur le rebord de la caisse – enfin le dernier pénible chorus et Bill Evans descend de la scène, plus livide que jamais s’il est possible et le front couvert de sueur..

… une demi-heure plus tard, monsieur Thelonious Sphere Monk revient, on ne l’attendait plus, le temps, il plane très haut au-dessus il est toujours en amont, tournant le dos à la source, les yeux clos sans doute derrière ses lunettes noires, il fait quelques arpèges à son tour et il ne tarde pas à découvrir la corde cassée (il doit en rendre responsable le triste Bill, le bougre !), il tapote la touche presque amoureusement, il l’ausculte quelques instants, la caresse, l’enchâsse au beau milieu d’une parure de notes bien rondes et construit progressivement toute une improvisation autour de ce son mat qui, visiblement, le ravit…

…et tout le reste de la soirée, ses solos s’articuleront autour de ce bel accident, Monk ayant choisi, en l’inventant, la liberté devant laquelle l’autre s’était enfui apeuré…

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Extrait de « De », livre de Claude Tarnaud, publié à l’Ecart Absolu, Paris