Troisième promenade ipernitienne

Pour cette troisième promenade, je quitte les rivages photographiques pour m'enfoncer un peu dans les terres de la poésie et des récits de la Porte Bleue. Comme lors des précédentes promenades, il ne s'agit pas d'une vue d'ensemble, mais d'un aspect particulier de l'oeuvre.

Promenades précédentes:

Le rythme chez Focus 5

L'eau et les rêves - Céline M

 

 

Si les eaux dormantes étaient la matière poétique des photos de Céline M, les poèmes et récits de Lio (La Porte Bleue) semblent avant tout participer de la terre. Terre sans cesse remuée, parcourue des sillons comme autant de blessures et de cheminements. Terre qui est chair, vallée profonde aux chaudes respirations, monts dressés sous le ciel affamé d'orage, terre ouverte par le soc, foulée par le désir, labourée par les passions.

En la richesse de ses mots, et la variété de ses récits, on peut reconnaître la Terre-Mère, féconde et généreuse, embrassant ses fils et accueillant les passants. Terre-patrie, terre de feu, terre d'exil. Mais plus que la terre labourée, le symbole que lui-même place au cetre de son imaginaire est le plus terrien des vivants, cet élan de la terre vers le ciel: l'arbre. Car la poésie de Lio, c'est autant la vigueur du tronc que les élancées vers tous les horizons. Ce n'est pas une matière, c'est une arborescence.

Mais ici, ce qui me retiendra de cet arbre, ce sont les racines. Car cette poésie par instants sauvage ou hantée, s'efforce de rester, ou d'entrer, en contact avec les traditions anciennes, sans chercher à imiter, mais à entrer en résonance. Ainsi revient-il régulièrement, comme vers la pureté des sources, vers l'expression dense du haïku:

ma vallée:

 

La bouche ouverte

D'une vallée gourmande

Avale l'aube verte

Ou, extrait de Erotikaïkus:

Éclisse ouverte

Au violon de tes cuisses,

Cordes offertes

 

Voir: Haikus du soir ; Note sur les haïkus; Haïkus de fin décembre; Haïkus de début décembre

Le goût des racines fait au écho au thème récurrent de l'exil, et ce très beau conte, L'histoire de Seleilla, joue volontiers de ces deux couleurs complémentaires, puisque l'on part toujours vers sa patrie.

[...]

- Emmène moi.

 

- Que ferai-je de toi ,villageoise ,dans le grand désert blanc ,dit l'homme en riant sous son voile bleu.

 

Sais tu seulement ce qu'est le désert?

 

- Oui, je l'ai traversé pour aller à la ville il y a quelques années et..."

 

Cette fois l'homme bleu rit franchement et son rire sonnait comme une amitié teintée de protection .

 

Il n'y avait nul moquerie dans ce rire , juste la franchise amicale d'un être pour un autre.

 

Ton désert , reprit il, ce n'est jamais qu'une bande de sable de quelques lieues ,avec une route et des cabanes de paysans où puiser l'ombre .

 

Le grand désert blanc ,sais tu ce que c'est?

 

C'est...un monde, un monde entier , un monde fait de sable et de cailloux roulés .

 

Le vent te transpercera la poitrine , le soleil desséchera ta peau, tu n'auras rien à manger que des bouts de galettes durcies

 

et rien à boire qu'une gorgée d'eau.

 

- Pour lui je le traverserai .Qu'elle est ton prix?

-Tu le sauras devant le puits.

[...]

(L'histoire de Seleilla)

 

Et puis, racines moins évidentes, mais comme une rêverie au coin du feu, apaisée, comme un récit d'ancienne veillée:

 

Ce matin, en allant chercher mon pain
j'ai rencontré ma vallée.
Et pourquoi ne dirais je pas
Que les oiseaux chantaient ?

Mon coeur est plein
Et les oiseaux de givre, c'est ma flûte aux ailes bleues.
Que ferai je de ma musique
Froid sec du matin en cristal d'arbre peints?

Je te trouve si belle , vallée rousse , poivre et sel de mon hiver.
Dans mon poêle, la chataigne d'hier fait un craquement de joie.

[...]

(Ce matin)

 

Racines non plus littéraires, mais mémoire collective, des pas mis dans des pas plus anciens.

[...]

J'ai vu l'étoile aux deux visages dans les yeux de mon père.

Il marche à mourir derrière le passeur et porte mon sac en bandoulière.

J'ai vu l'étoile se poser sur la cime des neiges éternelles

Et sur le toit percé de la bergerie.

Plus tard, j'ai vu l'étoile dans les vers luisants de Lorca...

Grandes estrellas de escarcha
vienen con el pez de sombra
que abre el camino del alba.

Et la garde civile fait sa ronde

Comme des enfants idiots qui jouent à la guerre.

La nuit , les hommes ronflent dans la paille qui sent la brebis.

Mon père dit que nous sommes des animaux pourchassés.

Ils ont le droit de dormir cette nuit.

Je regarde le ciel

L'étoile a disparu.

Demain, j'aurai un pays

Au delà des neiges éternelles.

[...]

(Prologue à l'étoile aux deux visages)

 

Voilà. Nous quittons ces terres si accueillantes et contrastées, passant d'une promenade à une autre, et reprenant notre bâton:

[....]

Et quand la tempête mouillera ton chagrin
Prends juste ton bâton et continue ton chemin .


Seulement sauras tu regarder le bel escalier de pierre
Que les ans et les pas ont poli de nos pères qui marchent ;
Ne sens tu pas le parfum de leur cou , n’entends tu pas le souffle de leur voix
Et le cœur gravé à chacune des marches?

[...]

(La promenade de l'ailleurs-moi)