Début du récit

Épisode précédent

 

 

Tous étaient conscients qu’il avait la possibilité de mettre fin à l’invincibilité du Maître, mais tous savaient aussi qu’il lui faudrait ne pas commettre le moindre écart inutile. Pour mettre en branle son ultime attaque, le disciple, jusqu’alors relativement rapide, mis un temps exceptionnellement long, à la limite du temps réglementaire, pour choisir son coup.

A cet instant, les élans de plus en plus puissants de la tempête vinrent secouer, comme les dés dans le cornet du joueur, les plus faibles navires à quai. Les heurts qui s’en suivirent, brisant les unes contre les autres ces embarcations soudainement dérisoires, provoqua leur naufrage. Avec elles disparaissaient vers les fonds ceux qui y étaient allés cuver leurs délires ou assouvir joyeusement leurs appétits de chair. Les mêmes heurts et déchirements se déroulèrent à terre. Les masques géants s’abattirent les premiers sur la foule, précédant la mer qui emporta dans son premier reflux quelques grappes de corps et quelques lambeaux de masques. Sans doute ces êtres criaient-ils, se débattaient-ils, mais trop tard. Ils étaient devenus pareils à l’embrun, avec lequel l’océan flagelle les rivages.
 
Les vasques de feux à leur tour s’abattirent, enflammant toits et costumes. Le vent et l’eau semblaient se disputer le feu, le premier étendant l’incendie jusqu’à l’église, la seconde l’engloutissant avec ses victimes.
 
Engourdis par les festins de victoires, le petit port fut une proie facile pour les vaisseaux du comte d’Esparville. Ils s’abattirent sur lui par une aube incertaine. Des soldats que l’apparence du droit délivrait de toute morale pillèrent, violèrent, éventrèrent, avant d’incendier et d’abattre demeures et vaisseaux. On poursuivait les blessés, on piétinait ceux qui demandaient grâce. Quelques lambeaux d’humanités échappés à la mort furent enchaînés, grossièrement soignés et revendus en quelqu’ autre cité.
 
Comme si la première tempête n’en avait été que l’éclaireuse, une autre, plus furieuse encore, apparut au détour de la falaise. Des vagues d’une hauteur jamais vues en ces lieux emplirent la rade. Le navire marchand, seul à avoir résisté jusqu’alors, fut brisé en quelques secondes et ses débris se mêlèrent aux vagues dans l’assaut qu’elles menèrent contre les premières maisons.
 
Cet assaut avait relativement épargné l’hôtel où le disciple venait de porter le coup attendu, provoquant un sourire grimaçant du Maître, qui parut, sur ce visage ordinairement si fermé, d’une obscénité un peu inquiétante, comme si un vent souterrain en avait déchiré l’écran. Souriait-il d’avoir découvert dans le jeu de son adversaire une faille perceptible à lui seul, ou de ce que, enfin, le trop lourd poids de son invincibilité lui était enlevé ?
 
Les vagues dans leurs élans gravirent les falaises alentours, brisant une à une toutes les demeures, s’emparant de l’Eglise, dont les débris mêlés aux corps déchiquetés venaient frapper la roche avant de plonger au cœur des tourbillons. Ayant presque atteint les cimes des falaises, la mer commença son formidable reflux.  

Les masques géants, un moment engloutis, avaient resurgi, grimaçant sous leurs déchirures et portés en avant de chacun des reflux d’Est et d’Ouest comme les masques triomphants de la colère océane. Ils allaient se heurter une dernière fois, au cœur du reflux, et emporter les rares demeures encore épargnées. 

Parmi elles, l’hôtel, où la partie venait de s’achever…
 

Aussi violent que fut l’assaut des soldats du comte, il n’en épargna pas moins, par la vertu de son désordre, quelques lieux et quelques êtres. Au fil des ans, des murs se redressèrent, des familles s’agrandirent. D’autres errants, proscrits ou solitaires, vinrent peupler ces lieux lentement renaissant. Le port retrouva ses activités et ses coutumes, grossies de la mémoire des événements. L’histoire, loin de refluer au lendemain du pillage, s’était établie à demeure, à l’ombre de l’Eglise bâtie par les vainqueurs, symbole de la Justice triomphante et de l’Ordre éternel.

  

Fin