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Le haut triangle écarlate et or, qui devait avoir près de six mètres de haut était porté par une vingtaine d’hommes torse nu, et maintenu vers l’avant et l’arrière par une dizaine de cordes tendues. Chacune de celle-ci était tenue par deux officiants portant un masque reproduisant exactement le Triangle. Ce dernier devait sans doute évoquer à l’origine, avant qu’une progressive stylisation n’en efface le sens, un puissant royaume voisin dont les bateaux furent les plus belles proies du Taureau.

 
Derrière le masque, une vingtaine de cercueils noirs, portés chacun par une dizaine d’hommes avançaient en zigzaguant légèrement, provoquant une ondulation du cortège qui en faisant un immense et sinistre serpent. Une vague plus haute que les autres vint se briser quelques mètres en avant de lui, faisant reculer brièvement les quelques hommes et femmes aux masques de monstres qui l’attendaient en rangs serrés, déjà trop ivres ou fascinés par le cortège que pour prêter attention à ce mouvement d’humeur océane.
 
L’église, datant du XVIe siècle, se dressait à l’arrière du village, sur un surplomb isolé et accessible par un unique escalier, assez large mais tortueux. Cette situation dominante, destinée à en imposer aux appétits païens des marins, s’était retournée contre elle. En conséquence de l’ignorance de ses bâtisseurs et de leurs commanditaires, son exposition la condamnait à chaque tempête à de lourds dégâts tant bien que mal réparés avec des moyens de siècle en siècle plus dérisoires. Il en résultait un indigeste entrelacs de tours et d’arcs, un collage de maçonneries hétéroclite qui ne masquait même pas l’extrême banalité de son architecture originelle.
 
Par ailleurs, l’orientation des maisons et des artères du port s’était peu à peu modifiée, au point que tout le village semblait lui tourner le dos et la laisser à sa solitude déclinante, d’autant que la piété ardente des femmes de marins lui préférait la chapelle de la falaise ouest, construite sur les restes d’un petit temple plus ancien.
 
C’est de l’arrière de cette chapelle que surgissait à présent l’autre cortège, au devant duquel se dressait le masque rouge et noir du Taureau, dont les cornes, commençant au tiers de la hauteur, s’élançaient jusqu’à cinq mètres de haut. Là encore, il fallait pour le maintenir à la verticale, quelques dizaines d’hommes, les uns torses nus, les autres aux masques de taureaux, selon un agencement parallèle à celui du Triangle, et suivis d’autres officiants portant les cadavres encore chauds de rares bovins élevés pour cette seule circonstance, et dont le sang rayait de trainées rouges le costume noir des porteurs.
 
La partie avait commencé. Les premiers coups du disciple étonnèrent les juges. Ils indiquaient que celui-ci, loin de chercher à créer une situation insolite où il eut pu préserver quelque espoir de surprendre son aîné, reproduisait au contraire le déroulement d’une des parties les plus célèbres du Maître.
 
Ce dernier par contre, ne pouvait ressentir aucune surprise. Il eut fallu, pour cela, que les coups de son adversaire, et ses attentes tactiques fussent deux. Mais sa puissance ne reposait sur aucune prédiction. Loin de nombreux joueurs modernes, il se gardait autant de vouloir percer la psychologie de l’adversaire que d’élaborer de complexes et rigoureuses stratégies. La nourriture de son esprit, c’était précisément les premiers coups de l’autre, c’est eux qui enclenchaient la redoutable machinerie combinatoire qui allait enserrer jusqu’à l’asphyxie la proie présomptueusement avancée sur ses terres.
 
Cela était tel qu’il ne semblait pas combattre un adversaire, mais le phagocyter. L’un de ces malheureux concurrents avait déclaré que personne ne joue contre le Maître. Quand on lui fait face, c’est contre soi-même que l’on a l’impression de lutter, mais un Soi fabuleux, parfait, impitoyable.
 

Quant au Maître, il n’avait pas non plus le sentiment de l’adversaire. S’emparant du jeu de l’autre pour le faire sien, il semblait pris dans un monologue intérieur et cruel, dont les coups secs et redoutables semblaient faire écho aux coups de fouets que s’infligeaient à présent les Flagellants qui fermaient le cortège du Triangle.

Sous la pression d’un vent grandissant, et malgré les déchirures soigneusement pratiquées dans les masques géants pour éviter d’y donner trop prise, le Triangle avaient failli s’abattre sur ses porteurs, qui n’avaient que de justesse, dans la tension extrême des muscles, redressé leur fardeau. Ils n’avaient guère conscience du danger : ils étaient sous l’emprise des anciennes drogues rituellement consommées avant la procession, dans des grottes ou sous de vieux arbres vaguement sacrés.

Quant aux spectateurs, les uns étaient hypnotisés par l’approche des cortèges, tandis que d’autres se pressaient autour des tables ou les uns contre les autres. Au sommet de quatre échafaudages, des feux protégés du vent par de grandes vasques métalliques venaient d’être allumés et dessinaient sur le fond orageux du ciel des figures qui faisaient échos aux personnages écarlates et noirs parsemant la foule.
 
L’ancien proscrit était en apparence devenu un pêcheur parmi d’autres, parmi les plus roués et les plus habiles, sans doute, mais sans prétention. Pourtant, fût-ce à son corps défendant, mais c’est peu sûr, il avait emporté avec lui des lambeaux de la civilisation, qui s’étaient glissés dans des comportements adaptés à sa nouvelle vie. Il disposait de tout cet attirail des roueries, d’argumentaires, de confiance technique, de souplesse sociale et morale, que fournit à chacun de ses enfants toute civilisation gorgée d’histoire.
 
Ainsi, poursuivant les mêmes buts que les enfants du lieu, il s’était engagé dans la même voie, la même existence, mais avec des outils différents, qui en infléchirent peu à peu le cours. Il avait rompu quelque ancien usage, noué des liens inconnus, crée une fonction nouvelle, d’abord marginale, plus tard souveraine.
 
Tout cela, il l’avait peut-être accompli inconsciemment, car la volonté est dans ces processus parfois utile, parfois encombrante, jamais indispensable. Il avait orienté quelques activités vers d’autres buts et lorsque le monde extérieur se livra à eux par quelque anneau faible: un vaisseau trop peu armé pour une riche cargaison, une frégate en détresse, un échouage fastueux qui en fit désirer d’autres moins accidentels, l’histoire s’engouffra, et, sous la tutelle du passant devenu capitaine, les poussa au large et les fit pirates.
 
 
 
Si le disciple, de par ses premiers coups, avait mené le Maître sur ses territoires les plus familiers, c’était que, connaissant mieux que quiconque celui-ci, il avait désiré imprimer à son jeu le moins de personnalité, afin de laisser moins de champ à son emprise, comme pour se garder en retrait, ne pas offrir de nourriture à la voracité de ses répliques.
 
Le Maître l’avait compris, et, sous la lenteur accrue de ses coups, qui semblait l’expression d’une maîtrise, d’un calme absolu, l’épouse du Maître prenait conscience d’une violence, d’une cruauté sauvage, qui le menait vers certaines audaces dont il espérait qu’elles emporteraient le disciple dans un vertige fatal. Mais il eut fallu pour cela que ce dernier tenta de parer ces attaques inaccoutumées, et dans l’effort de la parade, dans les tentatives de percer les intentions du Maître, qu’il perdit lui-même tout contrôle. Or, au risque d’un échec lamentable, il se laissait entraîner dans les chemins tortueux du Maître sans autre effort que de provoquer de celui-ci de nouvelles surprises.
 
Ainsi, les deux adversaires semblaient pris dans une étrange danse où les trajectoires de leurs pions traçaient de complexes arabesques, accélérant le rythme du jeu tout en en retardant le dénouement.
 
Sous la conduite de l’ancien proscrit devenu le Taureau, le petit port d’Helmat était entré dans l’histoire par les légendes qui accompagnent toute flotte pirate. Sans le savoir, il jouait à présent son petit rôle dans le destin commun. Et c’est peut-être plus encore suite à la peur nourrie par ces légendes que suite aux faits de piraterie eux-mêmes, qu’une forte cité voisine envoya pour les détruire une flotte puissamment armée, sous le commandement du jeune comte d’Esparville, qui voyait sans doute là l’occasion d’une ascension rapide et d’une brève aventure à portée de sabre.

 

Les deux cortèges avaient rejoint le port et se faisaient face. Le sens du vent aidait cette fois les officiants dans leur danse rituelle, pliant le Taureau vers l’avant, le Triangle vers l’arrière, précipitant les uns vers les autres masques et cortèges qui se heurtèrent dans les hurlements et les craquements de bois. C’était à l’instant suprême de la fête, mais la plupart des spectateurs, pris par le vin et l’exaltation s’en étaient détournés. Le vent, loin de réveiller leurs esprits, les avait entraînés dans une ivresse plus exigeante et plus violente.

 
Aux premiers coups, aux premières bousculades, pour un verre renversé, un propos mal compris, un défi inutile, succédèrent des bagarres mêlées, des portes et des femmes forcées. Ces dernières, peu en reste d’ivresse et de folie, escaladaient grotesquement hilares les toits et les échafaudages de la fête pour y provoquer de leurs nudités décharnées ou grasses les cris assoiffés et cruels d’une foule de plus en plus resserrée et destructrice. Parfois, elles entraînaient dans leur ascension quelque trop jeune spectateur presque inconscient, dont elles dépeçaient le costume et lacéraient la chair.
 
Bientôt, l’ivresse ou la faiblesse des toits attisées par des vents de plus en plus violents provoquaient la chute de l’une de ces déesses sauvages ou d’une de leurs proies dévêtues, qui s’abattait sur les assistants, brisant nuques et tables, avant de disparaître sous la fureur des bras.
 

Après un des coups les plus lents du Maître, destiné à enfermer son adversaire dans un territoire étroit du damier, les arbitres comprirent que le disciple, sans l’avoir prémédité, avait par son attitude entraîné le Maître à s’infliger à lui-même une attaque terrible dont il avait peu d’espoir d’échapper. Il revenait à présent au disciple de quitter l’étrange passivité provocante de son jeu, d’enfin marquer de sa personnalité quelque coup savamment pesé pour briser les défenses imprudemment exposées.

(suite)