Pour le début du récit, voir ici: 1re partie

 

Le Maître ne l’avait pas entendu entrer et le second arbitre n’osait pas saluer le nouveau venu avant lui. Ce fut comme à l’habitude son épouse qui le relia au monde, en lui annonçant l’arrivée du disciple. Il tourna vers lui un regard et un sourire où semblait se mêler à celui du Maître et de l’ami celui, déjà, de l’adversaire, avec cette ironie un peu hautaine qui s’emparait de lui à l’approche de chaque partie. Il se leva et alla l’embrasser sans dire un mot. Le second arbitre s’autorisa alors à le saluer, et lui demanda s’il avait fait bon voyage. Le damier était déjà installé sur la table ovale, avec les deux chaises des joueurs et les deux chaises des arbitres. Il était presque midi. Les volets étaient clos.

 
Eussent-ils été moins absorbés dans les préparatifs de la rencontre et le léger repas qui la précédait, qu’ils eurent entendu au loin les bruits avant-coureurs de la fête du Taureau. Ce fut d’abord un cri mêlé de joie et de terreur, d’un des rares enfants que la curiosité avait imprudemment ramenés à l’extérieur. Il avait aperçu, au tournant du chemin qui menait à la falaise, l’immense triangle d’or et de tissu écarlate qui ouvrait la procession. Bientôt les chants, qui, à ce moment des cérémonies gardaient encore une certaine solennité, firent entendre leurs roulements ascendants et descendants.
 
Le Maître avait à peine touché au repas. Autant les jours de repos, pouvait-il se montrer d’une gourmandise imposante, se montrant dans la dégustation des vins aussi précis et sûr que dans la pratique du Jeu, autant à l’approche des rencontres, même les plus dépourvues d’enjeu, se montrait-il sobre et détaché de toute nourriture. Ce n’était pas qu’il craignait de s’alourdir l’esprit : les repas étaient dans ces circonstances savamment composés pour éviter toute lourdeur, particulièrement lorsque, comme cette fois-ci, son épouse en était l’auteur. C’était plutôt par avarice de sentiments. Toute l’émotion devait être retenue pour les instants décisifs du Jeu, en fin de partie.
 
Le disciple savait que les premiers coups du Maître seraient calmes, à peine lâchés, après une réflexion très courte, semblant n’exprimer qu’un lourd ennui qui eut trompé plus d’un novice ou d’un amateur. Le Maître était connu pour son jeu en trois temps : rapide au début, puis de plus en plus lent, jusqu’à une lenteur intolérable pour les nerfs de certains, et à nouveau extrêmement vifs dans les derniers instants, contrastant à ce moment de la partie avec la lenteur désespérée de ses adversaires cherchant en vain d’ultimes parades.
 
Les remous de l’histoire n’avaient longtemps atteint ce port isolé que par à-coups, sans en perturber les usages. Les bouleversements politiques ressentis à travers les irrégularités des tributs, des pillages et des taxes n’étaient pour ces pêcheurs que les sautes d’humeur d’une gigantesque sangsue lointaine et indolente, à laquelle il s’était accoutumé plus aisément qu’aux bien plus lourds tributs que la nature, de naufrage en typhon et en épidémie, pouvait parfois leur soutirer.
 
Mais un jour, cette histoire arriva, secrètement, sous le visage d’un proscrit, peut-être un noble déchu, un brigand défait ou un courtisan chassé. Il avait été accueilli et intégré comme tant d’autres fuyards ou solitaires avant lui. En quelques années de travail et de rencontres, de marchandages et de faveurs, il avait acquis demeure, femme et bateau. Habitué aux bars et aux jeux, la peau tannée par le vent, la voix creusée par l’effort et la fête, il s’était, peut-être sincèrement, coulé dans la lente éternité des coutumes.
 
Le disciple s’entretint avec les arbitres. Ceux-ci voulaient s’assurer que les temps de réflexions et d’interruptions qu’ils avaient fixés selon l’usage lui convenaient. Pendant ce temps, le Maître avait ôté son peignoir sous lequel il portait l’ancienne tunique de jeu bleu et or, lointain héritage d’anciens maîtres, qui sur d’autres épaules, aurait paru grotesque à notre époque, mais qui lui conférait une allure inquiétante, et pouvait indisposer les moins assurés de ses adversaires.
 
Les volets de la chambre étaient restés clos. Ils ne pouvaient apercevoir le ciel s’assombrir et la mer se creuser, secouant les quelques navires de pêche restés à quai, entrechoquant les mats, mais soulevant à peine le gros navire marchand à cet instant déserté de presque tout son équipage.
 
Le cortège avait atteint les premières maisons. Parmi celles-ci, on pouvait apercevoir l’un des derniers vestiges de l’époque glorieuse du village, une simple maison de bois, dont les colonnes extérieures et le toit légèrement en pointe trahissait une inspiration exotique assez maladroite, que ne parvenaient pas à rehausser malgré une certaine beauté les torsades baroques bordant les corniches. A part elle, toutes les maisons du village ressortaient du style traditionnel de la région, des petites maisons de pierre carrées regroupées en petits amas inégalement distribués le long de la route.