Son voyage prenait fin. Lassé des détours au travers des campagnes, il s’impatientait d’atteindre la côte. Il arriva en fin de matinée dans le petit port d’Helmat, coincé au cœur d’une anse rocheuse, et lançant, de part et d’autre de son unique quai, de hautes falaises violemment échancrées.
 
Par quelque caprice historique, ce village de pêcheurs était devenu quelques siècles plus tôt le repaire d’une flotte pirate, suffisamment sanguinaire que pour avoir laissé quelques traces, malgré l’isolement des lieux, dans les chroniques des contrées voisines. On connaît entre autres le portrait du capitaine de ces pirates, que l’on surnommait le « Taureau », portrait mêlant dégoût et admiration, que fit dans ses mémoires le comte d’Esparville, mieux connu aujourd’hui pour ses descriptions botaniques des Iles lointaines.
 
Ce n’est donc pas dans l’arrière-pays, par ailleurs plus riche en vergers qu’en pâtures, qu’il faut trouver l’origine de la fête du Taureau. Celle-ci, 13 jours avant le solstice d’été, amène dans ce petit village retourné depuis longtemps à des activités de pêche anodines, une foule mêlée de paysans et de marins prête aux pires comme aux meilleurs excès.
 
Il prêta peu d’attention à la foule pressante des rues et du quai, au chaos des gestes et des cris.
 
On dressait partout des banderoles et des fanaux. On finissait de construire de hauts échafaudages. Tandis que les uns dressaient les tables, essayaient leurs costumes, ou étalaient verres et tissus, d’autres colmataient portes et fenêtres et dissimulaient les objets précieux. On aurait dit les gestes inquiets d’une ville assiégée, mêlés à l’attente exaltée de libérateurs.
 
Il découvrit l’hôtel, un peu en retrait du quai et fut déçu. Le Maître n’était pas trop riche. Cela, il le savait. De plus, le Jeu exigeait dépouillement et silence respectueux des faits et des choses. Mais, dans l’attente vagabonde des derniers jours, une certaine idée s’était faite en lui du lieu de leur ultime rencontre. Quelque endroit, sinon plus grandiose, du moins plus digne, que cette morne bâtisse grise lignée de mauve.
 
Le hall était de plus lourdement orné de divers produits artisanaux d’un très commun mauvais goût. Mais tout compte fait, il reconnut là un trait du Maître : la laideur et la médiocrité soulignaient plus vigoureusement l’insignifiance du monde que le tapage de l’ascétisme. L’un des deux arbitres l’attendait aux côtés de l’hôtelier et le conduisit aussitôt au premier étage.

 

Tandis que l’on ne percevait encore que très confusément les premiers tambours de la fête, qui venait de commencer à l’extrême pointe de la falaise orientale, on pouvait apercevoir, traversant la foule compacte, des personnages aux masques de couleurs sombres, masques de monstres et de fauves, et aux longues robes noires et rouges. Leur nombre ne cessait de grandir. Comme ils se répandaient dans toute la ville, les couleurs de la fête viraient peu à peu à celles du crépuscule, accentuées par l’inhabituelle noirceur du ciel matinal.

 
On serait bien en peine de comprendre pourquoi ce qui fut un petit village de pêche comme tant d’autres, et l’était par la suite redevenu, avait pu, en une parenthèse de son histoire, se transformer en un lieu de sang et de crimes. L’occupation des lieux est certainement très ancienne.
 
On sait que la pêche est la première activité des hommes à les avoir rendus sédentaires, avant même l’agriculture. Or, ce petit village, idéalement placé près de courants poissonneux, sur une côte dont les inégalités tendaient des pièges naturels aux bancs égarés, avait dû, malgré son isolement relatif, être un des premiers de ce continent à avoir retenu des groupes humains, d’autant que les alentours se prêtaient mal à une cueillette d’hiver ou à une chasse efficace.
 
Et sans doute, pendant des siècles, supportant avec patience et oubli les incursions passagères d’un monde pris dans l’histoire, à l’écart des guerres et des pouvoirs, l’activité humaine avait-elle dû se répéter, invariable et tranquille.
 
Le Maître lisait. Son épouse vînt vers le disciple pour l’accueillir avec la même tendresse amicale qu’autrefois, comme s’il agissait d’une visite pareille aux précédentes. Souvent, il s’était rendu comme d’autres disciples dans la maison du Maître, espérant quelque leçon ou quelque avis sur une partie importante qu’il venait de jouer, sur un adversaire qu’il allait affronter. Personne ne pouvait alors prévoir si le Maître allait s’interrompre ou non, et le disciple attendait patiemment, tandis que l’épouse conversait, avec une discrète intelligence, s’informant des nouvelles de là-bas, évoquant les amis communs. Parfois, le Maître ne venait pas, et il fallait repartir, refaire ces deux longues journées vers la capitale, en espérant que la prochaine visite serait plus heureuse.
 
Il n’y avait dans cette attitude du Maître aucun orgueil, aucun désir de jouer du pouvoir dont il disposait sur ses disciples. Ses actes étaient dépourvus de mobile. Il était tout aussi indifférent à l’attente et au désagrément que son attitude suscitait, qu’il se montrait heureux, lorsque son activité le lui permettait, de venir accueillir ses rares amis, auprès desquels il faisait montre d’une sollicitude sans fard.