Pour le début du récit, voir ici:  1re partie 

   Cette décision contraire à ma nature m’obligea à refaire en sens inverse sur la digue le chemin qu'il avait parcouru sur la plage, pour atteindre celle-ci par l’escalier qui se trouve à la hauteur de la rue aux Vieilles.

    Tiens, au fond, c'est peut-être en descendant cet escalier que j'ai vu la tache de sang. Ce qui expliquerait que, ayant en tête l'image de mon bonhomme s'affaissant sur le sol, je me sois imaginé l'agression et la chute. Je ne me rappelle plus. D'ailleurs à cet endroit et à cette heure, elle n’aurait pu que se confondre avec l'ombre de la digue. Je n’aurais donc pas pu la voir.
 
   J’arrivai à l’endroit où je l’avais vu s’affaisser. Il n'était plus là! Soulagé de pouvoir rester passif, je continuai à marcher sur le sable, cherchant vainement de nouvelles pensées, jusqu'à ce que je l’aperçus plus loin sur la plage, là où les lumières de la rotonde commencent à se fondre dans l'obscurité des dunes et des brise-lames. Mais où allait-il donc? A partir de cet endroit, il fallait marcher encore quelques bons cinq à six kilomètres pour trouver la moindre habitation. Il y a bien parfois la nuit quelques promeneurs, généralement avec un chien ou une amante. Mais d'habitation, non. D’ailleurs, ce soir-là, il n’y avait absolument personne. Une nuit de Nouvel An, vers 3 h du matin, ceux qui n’aiment pas les fêtes dorment, les autres crient et s’agitent ensemble.  
 
   Par désœuvrement, l’esprit trop vide que pour résister à la plus vaine tentation, je le suivis, de loin. Nous avons marché assez longtemps. J’avais oublié combien la maladie m’avait rendu faible : je me sentis soudain fléchir et m’étendre sur le sable. Je frôlai l’inconscience, puis, levant la tête, je le cherchai à nouveau. Il avait infléchi sa marche pour s’approcher de la mer. Autant que je pouvais en cette heure et mon état juger des distances, il devait se tenir au pied des vagues, avec un maintien qui m’étonna. Ce n’était plus l’être flasque, lourd et indécis des instants passés, mais comme un vigile dressé à la proue des terres, affrontant son vieil ennemi ou guettant quelque signe d’un retour impossible. Ayant retrouvé quelques forces, je voulus aller à sa rencontre. La nuit me paraissait plus noire encore qu’auparavant.
 
   A quelques mètres de l’ivrogne, toujours impassible, du moins je le croyais, je sentis que je marchai dans l’eau et fit aussitôt un pas en arrière. A cet endroit de la plage, la mer faisait une large courbe, qui m’isolait de cet étrange personnage. Lui-même avait dû atteindre ce lieu en rebroussant chemin plus loin, tandis que j’étais au sol. J’avais donc dû rester étendu un peu plus longtemps que je ne le pensais. Il me sembla qu’il ne regardait plus la mer, mais s’était tourné vers moi. Une crainte indéfinie lentement se glissa sous mes os.
 
   Ces quelques mètres d’eau peu profonde paraissaient maintenant infranchissables. Je commençais à comprendre les règles du jeu, ou à les édicter. Je restai donc à le contempler, sans jamais parvenir à discerner vers où portait son regard. Il ne bougeait pas, du moins pas assez pour que je puisse le distinguer. Le sommeil me gagnait, le ridicule de la situation aussi. Je retournai à mon appartement, où je découvris sans trop d’étonnement Odile, endormie à moitié nue sur le canapé.
 
   Nous ne nous levâmes le lendemain qu’à l’approche de midi. Il pleuvait légèrement, et la digue était presque déserte. Je regardai tout autour, cherchant dans l’allure de ce premier jour quelque signe qui put m’avertir de ce que serait cette année nouvelle, tant il semble que l’homme ne puisse s’empêcher de prêter quelque réalité aux calendriers, ces béquilles qu’il a infligées au temps, comme pour se venger sans gloire de ses propres infirmités.
 
   Couvert d’un lourd manteau, ayant laissé Odile repartir, je pris comme à mon habitude mon café sur la terrasse. L’air commençait à se dégager, le regard pouvait y pénétrer par instants plus loin. C’est ainsi que je vis, à l’endroit même où je l’avais laissée, la silhouette toujours dressée sur le flanc de la mer. Je crois bien que, contre toute logique, je n’en conçus aucun étonnement. Je descendis bientôt, m’étant habillé sans précipitation, et sortis sur la digue, avec le naturel d’un homme qui va à un rendez-vous habituel avec un vieil ami. Je longeai la rotonde et m’avançai sur la plage.
 
   Tout en avançant, je ne quittai pas des yeux cette silhouette immobile, qui commença à se préciser. Je dus peu à peu prendre conscience de mon erreur, non sans avoir résisté plus qu’il n’était possible à la déception qui s’annonçait, et sans prendre encore la mesure de ce qu’elle signifiait : la silhouette n’avait d’humain qu’une vague ressemblance de proportions. C’était un assemblage vertical d’objets divers, pneus, caisses, barres métalliques, bouts de bois et de verres, le reste d’un jeu d’adolescents, qui avaient dressé cette sorte de totem rouillé, par ennui ou d’autres motifs étrangers à mon attente.
 
   Puis la déception laissa place à cette sorte de satisfaction ambiguë dont j’ai le secret, lorsque je constate que je me suis pris moi-même à un piège. Et en même temps, je ne pouvais me dégager d’un reste d’inquiétude, car il m’était impossible de mesurer l’ampleur de l’illusion. Quand cet être hétéroclite s’était-il substitué à l’ivrogne? Etait-ce en ce court instant où je m’étais affaissé sur la plage? Avait-il d’ailleurs été si court, cet instant, ou n’aurait-il pu durer tout le temps du récit? J’eus l’impression déplacée d’avoir perdu un ami.
 
   Je décidai d’écourter mon séjour, et le soir même, je repris le train. Je savais désormais, mais sans comprendre pourquoi, que cette rencontre qui n’avait peut-être pas eu lieu allait bientôt bouleverser ma vie.
 
 Fin