Je rapportais à Odile les bas ocre qu’elle avait intentionnellement oubliés sous la table de la cuisine lorsque je rencontrai pour la première fois l’ivrogne de la Rue aux Vieilles. Il sortait d’un immeuble, suivi d'un couple à peine moins ivre, mais qui s’offrit à le raccompagner. Il refusa. Du moins est-ce ainsi que le couple sembla interpréter un sourd maugréement ponctué de toux qui anima un peu sa lourde silhouette. Il s'en alla vers la digue.
 
   Sans doute, l’ivrogne a-t-il rencontré là ses agresseurs, heureux de trouver en un lieu et une heure habituellement déserts une proie aussi facile. Pourquoi se trouvaient-ils là ? Désoeuvrement, drogues, ivresse, vol avec effraction, amours interdites? Peut-être l’attendaient-ils? Cela n’a pu être éclairci jusqu’à présent. L'ont-ils poussé parce qu'il tentait de leur résister? Est-ce plus naturellement l'ivresse qui l'a fait vaciller? Ou l'ont-ils précipité sur la plage par pure cruauté ? Je préfère naturellement cette dernière hypothèse, bien que rien ne permette de me prononcer sur sa vraisemblance.
 
   Toujours est-il qu'il tombe. C’est cela qui compte. Même sur le sable, une chute de deux mètres, particulièrement pour une masse telle que notre homme, ne peut être sans conséquence. Surtout si l’on pense aux ferrailles diverses qui parsèment le bas du mur en cette partie de la digue et qui sont destinés à fixer je ne sais quel matériel de plage. De cette chute témoigne la tache de sang qui imprègne le sable à cet endroit. Du moins je le suppose. Je devrais peut-être aller vérifier. Mais il faut d’abord que je vous raconte la suite.
 
   Ce qui est certain, c'est qu'après une courte inconscience, il s'est relevé - encore que je m'avance beaucoup en qualifiant de certain un fait quelconque de ce récit. Il est reparti, plus ou moins en droite ligne, mais vers la rotonde qui, de ce côté de la digue, fait une avancée sensuelle sur la plage. Était-ce par dépit? Je lui supposerai bien un "De toutes façons, j'm'en fous !" tout intérieur qui lui fit renoncer à porter plainte comme à se soigner. L'ivresse ouvre parfois sur des détachements brusques qui l'apparentent à une irréprochable morale ascétique.
     
   Mais je crois qu'il voulait en fait remonter sur la digue et qu'il a infailliblement pris le mauvais chemin. Aucun escalier ne relie le chemin de la rotonde à la plage. Il m’a toujours semblé que les actes ponctuels des ivrognes dessinaient les mêmes figures que les destins accomplis de tous les hommes. Il contourna donc la rotonde, dans un titubement croissant, où il eut été malaisé, et peut-être même inconvenant, de discerner la part de l'alcool, des coups et de la chute.
     
   Si je n'avais pas cette détestable habitude, dès que l'occasion s'en présente, de m'appuyer sur la première balustrade venue, la nuit, et de contempler l'immensité océane, je ne l'aurais sans doute pas aperçu une deuxième fois ce soir-là. Je n'étais d'ailleurs pas très sûr qu'il s'agissait bien du même personnage, entrevu dans la Rue aux Vieilles. Maintenant que j'y pense, ce devait être quelqu'un d'autre. Je ne vois pas très bien, entre la sortie de l'immeuble, l'agression de la digue, la chute sur le sable et le contournement de la rotonde, quand il aurait pu troquer son veston vert pomme de la Rue aux Vieilles contre le pull gris qu'il portait à l’instant où je le vis passer deux mètres sous moi. Après tout, il peut bien y avoir plus d'un ivrogne dans une même ville. Enfin, soit, cela ne change rien à notre histoire.
 
   C'est à cet instant qu’il s'écroula, le nez dans le sable. Je me sentis des plus mal à l'aise. J'ai toujours redouté ces instants où je suis censé intervenir, et venir en aide, alors que je me sais pertinemment bien incompétent en la matière. Pourquoi, d’ailleurs, rompre l’indifférence? Par courage, sens du devoir, autres pièges du narcissisme héroïque? S’il avait existé des études de solidarité et de fraternité humaine, j’y aurai été comme ailleurs un cancre accompli.
 

   Après avoir hésité, et espéré vainement qu'il se relève ou qu'un autre promeneur mieux adapté aux circonstances vienne à son secours, je me décidai à aller l'aider, ou du moins à faire mine de m’intéresser à son cas. Pourquoi, encore ? Couardise, ou paresse, d’avoir à affronter l’un ou l’autre jugement si l’on venait à apprendre que j’avais sans broncher assisté l’agonie d’un inconnu, je suppose.

( > 2e partie et fin)