Passé le pont et les premiers coudes du chemin, ils découvrirent les Tombeaux d’Artès. Leur nudité rendue acérée par un soleil déjà haut masquait de sa masse insensible la colline au-delà. Il n’était pas trop tard pour les traverser, par l’étroit chemin pierreux qui en suivait certains interstices, mais le retard dû à la halte et aux soins d’Hélène allait rendre ce passage des plus délicats.
 
Philippe s’inquiétait d’Hélène. Il l’observait, vacillante et crispée, dans le sillage d’Amandis. Celui-ci se jouait des pièges innombrables, failles, cailloux, racines, cul-de-sac, qui rendaient cette traversée des plus périlleuses et la protégeait de tout promeneur non initié, déjà peu enclin à l’entreprendre de par l’ennui que semblaient dégager ces formes mortes. Selon certains historiens des religions, Artès était un Dieu ignare.
 
La lumière de plus en plus agressive encombrait leur avance et c’est à elle que Philippe attribua l’étrange et subit mirage d’une Hélène redressée, la tête haute, lavée de toute faiblesse, qu’il crût deviner au détour des roches. L’obstacle franchi, il fut convaincu du caractère illusoire de cette vision par la silhouette recourbée de sa compagne, réfugiée dans l’accompagnement fidèle de l’oscillation de son cheval. Dans le même temps, il lui sembla peu à peu que l’assurance jusqu’alors sans faille d’Amandis faiblissait. De légères hésitations, des regards plus furtifs, troublaient son avance. Il arriva que le cheval d’Hélène vienne à bousculer le sien, arrêté sans raison apparente quelque court instant de trop. Le cheval d’Amandis était né le lendemain d’un incendie.
 
 
 
 
Ils entrèrent dans une forêt plus sèche, moins serrée, plus silencieuse que la première. Philippe guettait l’apparition des sons de la cascade. Il tentait de les deviner dans les moindres tremblements de l’espace, les confondait parfois avec les heurts de son esprit, les glissements aigus du vent, les battements de son corps.
 
Il ne sut à partir de quel instant le bruit véritable prit le dessus sur tous ceux que l’attente avait imaginés, ou trahit. Mais bientôt, il n’eut plus de doute : la cascade du Creux de l’Elfe les attendait, l’espoir ou les craintes allaient bientôt trouver là leur confirmation.
 
Le grondement s’emparait de plus en plus de leurs sens, ôtant à l’attention tout autre objet. La forêt, à nouveau se resserrait, les taillis comblaient les rangées d’arbres. Amandis s’était arrêté, les deux autres à sa suite. Il fallut plusieurs instants sans mesure avant que Philippe ne s’inquiéta de cet arrêt au seuil même de leur attente.
 
Amandis semblait presque trembler. Hélène avait les yeux mi-clos, lourdement immobile, penchée vers le sol auquel elle semblait lointainement enchaînée. Amandis se retourna et la regarda. On devinait en lui une inquiétude dont on ne pouvait savoir si l’objet en était la faiblesse d’Hélène, ou quelque autre danger plus obscur qu’il venait de pressentir ou de retrouver. Il n’y avait en tout cas plus aucune avidité, aucune cruauté dans ses regards.
 
Philippe, au contraire, semblait se défaire de ses pensées errantes et de ses velléités nostalgiques. Livré peu à peu à une pensée jalouse, il oubliait Hélène. Amandis sauta précipitamment de son cheval pour la recueillir à l’instant de la chute. Philippe le regardait soutenir le corps abandonné de son amante. Il se détourna d’eux et fit avancer son cheval.
 
Quelques mètres plus loin, dans une légère trouée, la rivière dansait avec une sauvagerie grotesque et fabuleuse. L’ayant rejointe, Philippe leva les yeux vers la droite, et découvrit le géant assourdissant dont les éclats humides giflaient ses joues. L’eau se déchirait dans sa chute en lourds lambeaux, venant briser les tourbillons avec la saveur du meurtre gratuit.
 
Comme pour se mesurer à elle, le regard de Philippe remontait les lignes de chute jusqu’à la cime, qui livrait sa lave bleue avec une rage monotone. Sa hauteur et sa masse cachaient toute végétation d’amont. Elle semblait surgir furieuse de quelque céleste Hadès.
 
Seules quelques branches avancées au-dessus du vide lui rappelaient qu’il était un monde en deçà de la cascade. Il se l’imaginait, nature immobile épuisant ses forces ascendantes en un entrelacs de formes et d’êtres, hésitante sur ses trajectoires, ses densités et ses couleurs, et devant céder le passage à la simple et irrésistible exigence de l’eau et de son flux. Plaie ouverte au cœur d’une forêt soumise à sa colère, la rivière lui arrachait des lambeaux de feuillages et de pierres, qu’elle soulevait dans sa chute avant de s’en marteler les flancs. On aurait dit quelque archaïque Titan régnant sur un peuple de gnomes.
 
Soutenue par Amandis, Hélène vint à la hauteur de Philippe. Puis, comme dans le mirage des Tombeaux d’Artès, elle se redressa, sembla oublier douleur et faiblesse et gravit les rochers qui bordait la chute. Amandis, immobile, la suivait du regard.
 
Arrivée par quelque incompréhensible agilité à mi-hauteur, elle s’avança sur une étroite crête de terre, recouvrant sans doute un ancien mur du monastère saxon. Elle s’arrêta à son extrémité, et se dressa face à la cascade. Il la vit lentement se déshabiller, ne gardant que le bandeau qui masquait la blessure à son flanc. L’éclat du soleil multiplié par l’eau voilait son regard.
 
Hélène lui devenait transparente. Son assourdissante nudité s’écoulait de sa nuque en fils emmêlés et tourbillonnants jusqu’au rebond de ses cuisses. Il sentit tous les lambeaux de ses sens happés par cette chair cinglante. Il les vit se briser sur ce corps souverain qui rendait au néant l’univers alentour.
 
Soudain, elle disparut, sans qu’il put savoir, des rideaux de sa vue troublée, de la lumière ou de la cascade, derrière lequel elle s’était évanouie. Il voulut faire un pas en avant pour les soulever l’un après l’autre lorsqu’il sentit l’épaule du cheval de Philippe presser la sienne, comme une amicale accolade.
 
Un court instant passa. La pression se fit plus vive. Il bascula et fut projeté au plus fort du tourbillon. Il sentit l’eau enserrer son corps, l’écarteler, et, peut-être, sa dernière sensation fut-elle de croire que ces courants qui l’entraînaient vers le fond était les bras d’Hélène devenue la cascade même.
 

Au pied de la chute, Philippe regardait l’eau, la double absence qui signait sa victoire et son salut. Quiconque l’eut-il aperçu en cet instant, avec la cruauté étrange qui habitait ses yeux, la jeunesse que son corps semblait avoir retrouvé, l’assurance avec laquelle il emmena les chevaux et rebroussa chemin, l’eut pris, comme ce fut le cas le soir même pour les gens du village, pour l’adolescent Amandis.

 

 
FIN