Vers le VIIe siècle, le Creux de l’Elfe abrita un monastère fondé par des moines saxons exilés. Sans doute espéraient-ils trouver au coeur de cette haute colline, où alternent amas rocheux et forêts épaisses hostiles à l’habitat humain, quelque désert spirituel, ou plus simplement un abri contre la violence païenne des petits seigneurs de la contrée.
 
Il n’en reste aujourd’hui que quelques murets recouverts de terres, au bord de la cascade, que rien ne distingue de prime abord de reliefs naturels. Seule, une mention apocryphe des Chroniques de Saint Alburg, mention due sans doute à un copiste bénédictin du XIIIe siècle originaire de la région, nous en rappelle l’existence.
 
 
Par la suite, ce lieu ingrat et presque inaccessible retourna à l’anonymat, avant de connaître une brève et fulgurante fortune vers la fin du XVIe siècle. Le roman « Le Chevalier de la source pure », aujourd’hui perdu, mais qui eut beaucoup de succès parmi la petite noblesse urbaine de province, y trouve son dénouement.
 
Après mille péripéties grossièrement inspirées de contes médiévaux, de légendes antiques et d’histoires saintes, le héros atteint le Creux de l’Elfe et découvre, flottant dans les airs au devant de la cascade, la robe bleue de sa fiancée morte, robe transparente et tâchée de sang. Hypnotisé, le chevalier s’avance pour la saisir et disparaît dans les flots. De la robe s’élève vers les cieux une colonne de lumière dont la base s’enfonce au pied de la cascade. Le spectre irisé du chevalier, soulevé par la lumière, s’extrait des flots et, à la suite de la robe soudain immaculée, disparaît dans les plis azurés du manteau divin, trônant au sommet de la colonne.
 
Dès sa parution, ce roman anonyme fit naître les interprétations les plus variées, quant à son auteur et à son sens. Roman d’aventures indigeste, grossi d’un amalgame de superstitions grotesques pour les uns, parabole mystique pour d’autres, il est à partir du XVIIIe siècle mentionné parmi les grands traités alchimiques. Son succès passager avait attiré dans la région nombre de jeunes gens et de marginaux. Le Creux de l’Elfe était devenu un lieu de pèlerinage, de rencontres amoureuses et de cérémonies occultes.
 
 
 
Peu à peu abandonné, il est, vers 1680, le refuge d’une petite secte hérétique locale. Une expédition, inspirée par l’Abbé de Roquelange et menée par le Vicomte Renaud de Vernes, s’achève par le massacre et l’emprisonnement des membres de la secte. Les rares survivants s’enfuirent aux Amériques et fondèrent dans une colline retirée de Virginie la communauté des Frères Saturnins.
 
Leurs descendants, reconvertis dans l’artisanat peaussier et le dressage des chiens de chasse, conjuguent les exigences du commerce moderne et l’observance des anciens rites, mais ont perdu tout souvenir de leurs origines.
 
 
 
Le Creux de l’Elfe, rendu à la jalousie d’une forêt inhospitalière, a perdu tout attrait et tout visiteur. Si l’on désire néanmoins s’y rendre, il faut se faire accompagner d’un guide, et partir à la nuit. Il est en effet souhaitable d’éviter la traversée sous le soleil de midi des Tombeaux d’Artès, car la chaleur rend le passage de ce lieu aride particulièrement pénible : il s’agit d’un amas serré de rocs arrondis de deux à trois mètres de haut, pareils à des tumulus, et dont les interstices forment un labyrinthe naturel.
 
Il est conseillé de partir à cheval, vers trois ou quatre heures du matin, par le chemin de la Foudre Miséricorde. Celui-ci, très abrupt, se fond dans une forêt dense et broussailleuse, désertée depuis longtemps de ses anciens hôtes, braconniers, brigands et contrebandiers.

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