CENTRES DE RETENTION, SANS-PAPIERS ET POLEMIQUES: QUI MET LE FEU S’Y BRULE!

 

Il fut une époque encore récente où j’empruntais souvent comme piéton le Pont de Saint-Cloud, qui enjambe la Seine pour relier ladite ville à Boulogne-Billancourt - cependant que, par contraste, la Porte de Saint-Cloud à Paris ne donne pas du tout sur Saint-Cloud, mais sur Auteuil et, par extension, sur Boulogne, Saint-Cloud étant encore loin derrière, du moins pour le piéton que je suis. A l’aller, ça allait. Mais au retour, j’avais des retours. Quand on quitte Saint-Cloud, on a devant soi la Seine, l’Allée du Bord de l’Eau à Paris, et enfin l’Avenue de Lattre de Tassigny à Boulogne. Mais au retour, on a le Parc de Saint-Cloud sur la gauche, Suresnes et le Mont Valérien sur la droite, et, au milieu, Saint-Cloud, son centre d’affaires, son quartier ancien et, surtout, un imposant immeuble qui se nomme Le Paquebot. C’est sa vue qui m’a donné des renvois pendant des années, à l’issue de mes déjeuners boulonnais avant de rentrer chez moi de l’autre côté du fleuve.

 

Chaque fois que je passais devant, je voyais le drapeau tricolore flotter sur le toit. Alors, c’est la Mairie de Saint-Cloud? Non, elle se trouve un peu plus haut. Une mairie annexe, alors? Pas davantage. Le siège de certains services municipaux? J’aurais encore préféré. Mais non. Le Paquebot, c’était le siège du Front national, rien de moins, celui sur lequel l’on pouvait voir, au printemps 2002 et à la même époque en 2007, un long bandeau de toile sur lequel était inscrit “LE PEN PRESIDENT”. En 2002, c’est pas passé si loin que ça, mais en 2007, là, c’était raté! En plus, les législatives qui ont suivi ont consacré l’effondrement du parti, qui était sorti richissime du cycle électoral cinq ans plus tôt et qui, cette fois, en réchappait couvert de dettes. Quel moyen pour les apurer? Licencier des permanents, déjà, mais ça ne suffisait pas. Alors, le parti a dû se résoudre à vendre son imposant siège. Adieu Le Paquebot, adieu la cossue ville de Saint-Cloud où réside “le Président”, l’on part en canot de sauvetage plus au nord sur la Seine, pour débarquer dans une ville qui n’a rien à voir, un tout autre univers – Nanterre, inexpugnable forteresse communiste, où le parti qui se réclame de la “droite nationale” va devoir élire domicile en tant que locataire dans un immeuble de bien moindre standing et en terrain ennemi, celui du parti détesté entre tous, là où la droite républicaine devait se contenter du mépris lepéniste.

 

On en a déjà parlé dans CVTD, c’est grâce à la captation de ses thèmes par Nicolas Sarkozy, qui les a du fait ramenés dans le camp républicain, que le Front national s’est vu privé de son pouvoir de menace, lui qui, à la belle époque, avait été couvé par les socialistes pour discréditer la droite, tout comme le même Nicolas Sarkozy dorlote Olivier Besancenot pour affaiblir le PS, même si ses dirigeants ont déjà bien avancé le travail au Président de la République. Désormais, un Ministère de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Développement solidaire, bref, de tout ce qui faisait la force du Front national moins, justement, la démagogie qui le rendait si fort, trône aux côtés d’un Ministère de la Justice dirigé par une Arabe, un Secrétariat d’Etat aux Droits de l’Homme confié à une Noire musulmane, un Secrétariat d’Etat à la Politique de la Ville dont la titulaire n’est autre que Fadela Amara, nom qui veut tout dire en lui-même, lesquelles ont pour collègues plusieurs personnalités de gauche. En un mot comme en cent, cette fois, Le Pen a perdu la partie, et il est douteux qu’il puisse se relever comme il l’avait fait après la Coupe du Monde de 1998 qui avait mis à mal sa rhétorique anti-immigrés, suivie par la sécession des partisans de Bruno Mégret sous le nom énigmatique de “Mouvement National Républicain”, laquelle avait coûté au Front national la moitié de sa représentation au Parlement européen sans que “la sédition”, comme l’appelait Le Pen, en ait toutefois profité pour autant.

 

Moi, ça faisait vingt-cinq ans que j’attendais ça, une France enfin débarrassée de ce piratage de la démocratie et de cette pollution de la politique par des forces qui se sont déjà tristement distinguées sous d’autres noms, lors de la dernière invasion du territoire national il y a soixante-huit ans. Mais il semble que d’aucuns regrettent déjà cette époque à laquelle j’ai dit adieu sans aucun regret ni remords, et ce n’est pas forcément parmi ceux qui étaient déjà nostalgiques du Régime de Vichy ou des attentats de l’OAS que l’on les compte. C’est que la disparition du grand méchant Le Pen, il y en a que ça met sur la paille.

 

Depuis son entrée en fonction, Brice Hortefeux, proche de longue date de Nicolas Sarkozy et désormais Ministre de l’Immigration, le premier du genre en France, poursuit sans relâche une politique de traque des immigrants clandestins et d’expulsion de ceux-ci vers leur pays de provenance, s’étant fixé en cela un objectif chiffré de vingt huit mille par an. Dans le même temps, il s’est aussi attaqué au problème en amont, établissant des conditions de délivrance des visas de plus en plus strictes et ayant introduit, à l’automne dernier, le recours aux tests ADN dans le cadre du regroupement familial, ces tests ADN qui ont tant fait couler d’encre et tant choqué y compris au sein de l’UMP. Un certain nombre d’associations qui se réclament de la défense des sans-papiers s’en sont indignées, parmi elles le Réseau Education Sans Frontières (RESF), dont une partie importante de l’action consiste, pour les adhérents, à accueillir chez eux des enfants menacés d’expulsion pour les cacher, le cri de ralliement du réseau étant “Laissez-les grandir ici”.

 

Pour celles et ceux qui ne parviennent pas à se faire régulariser, ni, par la suite, à passer à travers les mailles du filet, c’est le placement en Centre de Rétention Administrative (CRA), comme il en existe un à Vincennes (Val-de-Marne). Ce genre de centres, ce n’est pas de l’imagination de Brice Hortefeux qu’ils sont sortis; ils existaient bien avant que l’on n’imagine même la création du Ministère qu’il dirige aujourd’hui. La différence avec les années précédentes, c’est que Brice Hortefeux a introduit dans ces centres le surpeuplement, à travers ses politiques d’interpellations en masse et de restriction des critères de régularisation. Alors, un jour, il faut bien que, dans l’un de ces centres, l’on en arrive à ce que connaît déjà un système carcéral surpeuplé lui aussi, à savoir, la violence, celle que crée l’exaspération d’un quotidien devenu insupportable et auquel s’ajoute l’angoisse de l’expulsion du territoire alors que, dans bien des cas, tout ce que l’on a fait de mal est de n’avoir pas demandé les papiers qu’il fallait quand il le fallait, le châtiment que l’on risque pour cela étant de se voir reconduit dans un pays que, pour beaucoup; l’on ne connaît pas, et où l’on sera loin de ses proches que l’on aura dû laisser derrière soi en France. Quand on tire sur la corde, elle finit par casser. C’est toujours et partout comme ça.

 

Et c’est ce qui s’est produit, au CRA de Vincennes précédemment cité. Le samedi 21 juin, un Tunisien de 41 ans est mort dans l’établissement, et ce fut, selon l’expression même du RESF, “l’étincelle qui a allumé l’incendie, au sens propre comme figuré”. Un premier feu était allumé le soir même, et le lendemain à 15H00, plusieurs autres foyers s’étaient déclarés et les policiers présents s’avéraient incapables de les contenir, apparemment par manque de matériel approprié. Dix-sept personnes en rétention administrative étaient hospitalisées pour intoxication à la fumée, tandis que tous les autres retenus étaient transférés en car et en train vers les CRA de Palaiseau, Lille et Nîmes – tous moins quatorze d’entre eux, qui avaient pu profiter du chaos pour s’échapper. En fin de compte, le CRA fut entièrement détruit par l’incendie.

 

Jusqu’ici, la France avait été épargnée par ce genre d’événements, mais, ailleurs en Europe, ceux-ci s’étaient déjà produits, comme à Yarl’s Wood (Royaume-Uni) en 2002 et à Schipol-Oost (Pays-Bas) en 2005.

 

Et encore ... Des signes avant-coureurs existaient pour qui aurait su les percevoir, tels que la vague de révolte partie du CRA du Mesnil-Amelot (Seine-et-Marne) à la fin de l’année dernière et qui avait gagné Vincennes, où les conditions étaient réunies, semble-t-il sans exception, pour une explosion de colère. Avec 280 places, le CRA de Vincennes est le plus important de France, et, dès lors, il n’est pas étonnant que les incidents y soient quotidiens. Automutilation, tentatives de suicide, grève de la faim, bagarres pour des motifs futiles, incidents parfois violents avec la police ... Dans ces conditions, le plus étonnant est peut-être, au bout du compte, que l’incendie qui a ravagé le CRA ne soit pas survenu plus tôt.

 

Il n’en reste pas moins que, tout contexte humain et politique mis à part, un édifice public a été détruit dans un incendie volontaire, et cela reste un délit pénal. Qui l’a allumé? C’est à une enquête officielle de le déterminer, mais s’il devait s’avérer que ce n’est pas, comme l’on est porté à le croire, d’un(e) ou plusieurs retenu(e)s exaspéré(e)s qu’émane cet acte, autrement dit, si un ou plusieurs de ces feux ont été allumés de l’extérieur, il s’agirait certes d’un acte grave méritant sanction pénale mais aussi, et surtout, de l’expression d’une conduite irresponsable qui met en danger l’ensemble du militantisme en faveur des droits des étrangers en France, celui qui s’exprime par des moyens légaux, en tout cas non-violents comme lorsque le RESF organise la soustraction d’enfants sans-papiers à leurs poursuivants. D’où l’importance de savoir au plus tôt ce qui s’est passé et, en premier lieu, à cause de qui. D’ici là, toute accusation envers les uns ou les autres ne relève que de la pure hypothèse, voire de la diffamation si elle est formulée en place publique.

 

Il y en a pourtant un à qui ça n’a pas fait peur, et c’est là un fait d’autant plus inquiétant qu’il s’agit d’un élu du peuple, en l’occurrence d’un député. Il se nomme Frédéric Lefebvre, appartient à l’UMP (eut-il été de gauche que l’on s’en serait étonné!) dont il est de surcroît le porte-parole, et il se trouve que je l’ai connu quand il était Maire-Adjoint de Garches délégué à la Jeunesse et aux Sports, le contact n’ayant d’ailleurs pas été totalement rompu lorsque j’ai quitté la ville à contrecoeur, lui-même ayant dû renoncer à son mandat local pour cause de cumul des mandats, puisqu’il est déjà Conseiller régional d’Ile-de-France.

 

Maintenant député de la 10ème Circonscription des Hauts-de-Seine, Frédéric Lefebvre, que l’on avait déjà entendu fustiger l’Agence France Presse (AFP) parce qu’elle ne parlait pas assez à son goût de la condamnation en justice pour délinquance sociale de Ségolène Royal, l’adversaire malheureuse de son ami de longue date Nicolas Sarkozy à l’élection présidentielle de l’an dernier, a donc déclaré cette fois, en l’occurrence le 23 juin au matin, que l’incendie du CRA de Vincennes avait pour responsables le RESF lui-même, ainsi que d’autres collectifs du même ordre “noyautés par l’extrême gauche”.

 

Il n’est pas tolérable”, estimait ainsi Frédéric Lefebvre, “que des ‘collectifs’, type RESF, viennent faire des provocations aux abords de ces centres au risque de mettre en danger des étrangers retenus[i], ce qui amenait le député à réclamer “la plus grande fermeté contre les collectifs qui se livrent à ce type d'actions à proximité de lieux où ils n'ont absolument rien à faire”, ainsi qu’à demander que “toutes les conséquences soient tirées y compris au plan judiciaire si la responsabilité de membres de collectifs comme RESF était avérée”.

 

La dernière phrase a fait mouche. Le Mouvement Contre le Racisme et pour l’Amitié entre les Peuples (MRAP), réputé fer de lance de l’antiracisme à la sauce communiste, s’est élevé “contre ces accusations indignes et [a affirmé] sa solidarité avec l’expression de la révolte des sans-papiers ainsi que de tous ceux qui estiment que les centres de rétention représentent une honte pour la République”. La CIMADE, seule organisation légalement admise dans les CRA, a invité pour sa part Frédéric Lefebvre à “regarder la responsabilité qui est celle des pouvoirs publics de ne pas avoir su prendre à temps les mesures qui s’imposaient pour éviter un tel drame”.

 

Monsieur Lefebvre ...  Vous que j’ai connu, comme je le disais, quand vous étiez Maire-Adjoint délégué à la Jeunesse et aux Sports à Garches, et quand, lors des séances du Conseil Municipal, vos affrontements verbaux avec “le” élu du MNR de Bruno Mégret étaient légendaires, comme ce soir-là où il avait accusé le Maire de “totalitarisme” et où vous lui avez décoché, en réponse, un “C’est un spécialiste qui nous en parle!” qui m’avait laissé mort de rire sur ma chaise dans le public! Vraiment, vous valez mieux que ça. Je vous plains presque – j’ai bien dit presque. Quel dommage que vous ne permettiez pas à la France de vous voir tel que vous êtes, au profit d’une image qui ne montre que ce que vous n’êtes pas. On n’a jamais été très proches, mais j’aimerais vous considérer ici, avec votre permission, comme un ami, car cela me permettrait de vous rappeler ce qu’a dit le vôtre, Nicolas Sarkozy, devant la Knesset à Jérusalem ce même 23 juin: “On doit la vérité à ses amis, sinon on n’est pas un ami.”

 

Bien entendu, après les associatifs, les politiques ont vite donné de la voix, non tant sur les propos de Frédéric Lefebvre que sur ce qu’ils estiment, à l’instar de la CIMADE, être la cause première de l’incendie du CRA de Vincennes, à savoir, la politique d’immigration du Gouvernement. Pour le député et ancien ministre socialiste Pierre Moscovici, ladite politique “risque d'aboutir à la multiplication de ce type d'accidents[ii]. Interrogé par France Info, il a ajouté:”Ce que montre cet accident très grave, c'est qu'on ne peut pas traiter les immigrés, quelle que soit la situation, légale, illégale, dans des conditions inhumaines [...] Il est important que quelqu'un qui est immigré, qui vit sur notre sol, puisse voir ses droits pleinement respectés”. Par la voix de leur secrétaire nationale Cécile Duflos, Les Verts ont interpellé Jean-Marie Delarue, Contrôleur général des Lieux de Privation de Liberté nouvellement nommé, auxquels ils demandaient de se saisir “en urgence” de la situation des retenus de Vincennes. “L'incendie du centre de rétention de Vincennes est le résultat d'une situation explosive et indigne, connue et provoquée par le gouvernement”[iii], estimait la dirigeante écologiste.

 

D’aucuns diront que ces réactions n’auraient peut-être pas été aussi virulentes si ce n’était un député de droite qui avait prononcé les mots qui fâchent, a fortiori quand c’est la droite qui est aux affaires. Sans doute. Mais dans le même temps, il convient de se demander si, sans la politique menée par Brice Hortefeux et sanctionnée voire encouragée par l’Elysée, la situation qui a amené la destruction du CRA de Vincennes aurait seulement jamais existé.

 

Quelques jours avant l’incendie, le même Brice Hortefeux exposait non sans fierté les résultats de ses services en matière d’expulsions: presque 30 000 en l’espace d’une année, soit 80% de plus que l’an dernier à la même époque. Le Ministre de l’Immigration ne précisait toutefois pas s’il y incluait les départs de touristes dont le visa avait expiré, ou les retours “volontaires” de ressortissants roumains ou bulgares, souvent issus de la communauté tzigane, qui partaient munis d’un pécule leur permettant de payer leur retour en autocar. Au même moment, une directive européenne adoptée à Strasbourg ouvrait la voie à la rétention de dix-huit mois (même si François Fillon, le Premier Ministre, devait réaffirmer peu après le souhait de la France de maintenir la rétention à trente-deux jours maximum), à l’interdiction de séjour de cinq ans des personnes expulsées, ainsi qu’à la possibilité d’enfermer et d’expulser des enfants. Ce dernier point doit beaucoup plaire au RESF!

 

Si c’est une directive européenne, alors Brice Hortefeux n’y est pour rien. Peut-être ... Ou peut-être pas. Si l’on choisit de prendre la même voie que Frédéric Lefebvre, celle des “sous-entendus et des suppositions données comme certitudes”, qu’il n’est, selon un converti de fraîche date au sarkozysme qui me tenait tête voici peu à ce sujet, “pas possible d’accepter” de la part du RESF, cependant qu’il me demande de les accepter de la part du copain de sa nouvelle idole (c’est bien connu, il n’y a pire zélote qu’un converti!), l’on peut rappeler que cela fait quelques mois que le Ministre de l’Immigration mène auprès de ses homologues européens une campagne de promotion d’un projet de son cru de “pacte européen de l’immigration et de l’asile” qui prône entre autres choses “le renforcement de la solidarité des Etats membres dans le contrôle des frontières extérieures, en Grèce, à Malte” ainsi que “la consolidation de l’agence Frontex”, l’agence européenne pour la “gestion de la coopération opérationnelle aux frontières extérieures” créée pour mutualiser les moyens humains et techniques des polices européennes. Ses navires, hélicoptères et avions de reconnaissance permettent certes de sauver la vie à des migrants désespérés cherchant à rejoindre les côtes européennes, mais surtout à les ramener à leur port de départ, la plupart du temps en Afrique du Nord, allez savoir pourquoi.

 

Cela ne veut pas forcément dire que Brice Hortefeux soit ici fautif, du moins si l’on n’y va pas tout de suite comme Frédéric Lefebvre au jeu du jet de la première pierre. De toute façon, ça ne change pas grand-chose à l’essentiel. Avec une politique de l’immigration qui échappe de plus en plus au Gouvernement qui l’a voulue, tant et si bien qu’elle se transforme un peu plus chaque jour en une caricature d’elle-même, il ne faudra pas s’étonner s’il se produit encore des drames, tels que des incendies de CRA, des automutilations qui s’avèrent mortelles, des tentatives de suicide qui aboutissent, des bagarres pour un rien à l’issue desquelles il y a mort d’homme, des incidents violents avec la police qui font couler le sang d’un côté comme de l’autre, celui de sans-papiers qui verront la France devenir leur dernière demeure et/ou de policiers qui ont des femmes et des enfants ... Tout ça pour des gens qui n’auront rien fait de mal et qui auront eu le seul et unique tort de ne pas avoir de papiers en règle. Comme si l’on n’avait pas mieux à faire, par exemple s’occuper du pouvoir d’achat inexistant, de la dette publique, des 35 heures, des retraites, du prix à la pompe, de l’assurance maladie, autant de sujets qui préoccupent réellement les Français, cependant qu’ils se fichent sans doute pas mal, dans leur majorité, de savoir si leur voisin est un sans-papiers. Qui met le feu s’y brûle, et c’est la flamme de l’espoir qu’avait fait naître Nicolas Sarkozy dans le cœur des Français qui s’éteint peu à peu, peut-être jusqu'à ce que les feux de la rancune la remplacent au même âtre quand reviendront les échéances électorales, et qu’une gauche sans projet ni avenir ne reçoive encore une fois les commandes du pays par dépit. La dernière fois, on sait comment ça s’est terminé.

 

Mais voilà: tout cela étant dit, il n’y a pas que du côté de l’UMP que l’on “met le feu” de cette façon, et le RESF, tout mis en cause sans preuve qu’il soit, ne se prive pas non plus de verser dans la caricature.

 

Ce fameux 23 juin, le RESF réagissait aux propos de Frédéric Lefebvre dans un communiqué, où l’on pouvait lire que “[le] discours [de Frédéric Lefebvre] serait d’un comique vulgaire s’il ne visait à masquer une réalité dramatique”. Dans la même veine, “[au-delà] de sa sottise, la réaction du parlementaire par héritage manifeste un regret: celui que les persécutions infligées aux sans papiers ne restent pas confinées dans le secret des commissariats, des préfectures et des centres de rétention”, disait le réseau, qui semble ignorer que l’insulte n’est un argument que pour ceux qui n’en ont pas – parlementaire “par héritage” signifiant en outre que Frédéric Lefebvre aurait “hérité” du siège de député de Nicolas Sarkozy dans les Hauts-de-Seine, sauf que c’est André Santini qui a été (ré)élu dans la 10ème circonscription dudit département, au demeurant celle d’Issy-les-Moulineaux et non de Neuilly-sur-Seine, et que Frédéric Lefebvre a pris sa suite en tant que suppléant lorsque le Maire Nouveau Centre d’Issy-les-Moulineaux est entré au Gouvernement. Le RESF se croit en Angleterre, où l’on hérite d’un siège à la Chambre des Lords, et encore, même plus depuis Tony Blair.

 

Ajoutons, pour en terminer, que son appel aux poursuites judiciaires contre le RESF reflète une volonté répressive”, conclut le réseau. Ca, c’est vrai, et comme je le disais plus haut, ce n’est pas à l’honneur de quelqu’un que j’ai connu, malgré les apparences et l’opinion du RESF, comme un bon démocrate, quelqu’un qui n’a pas vocation à ce titre à jeter l’opprobre sur la société civile. “Les responsables de l’incendie de Vincennes sont ceux que sert M. Lefebvre avec tant de reconnaissance: MM. Hortefeux et Sarkozy.” On vient de le voir, la politique actuelle en matière d’immigration n’est pas étrangère, loin s’en faut, à ce drame. Au moins, pourrait-on se dire, le RESF conclut de manière intelligente, c’est peut-être ça qu’il faut retenir. Ce serait compter sans la dernière phrase, dont l’équivalent serait, à la fin d’un excellent repas, un café imbuvable au point d’être tout juste bon à déboucher les toilettes.”Se défausser de ses responsabilités sur autrui ne sert à rien. A moins qu’il ne veuille refaire, à la nano échelle d’un Lefebvre, le coup de l’incendie du Reichstag?”. Je n’en sais rien, mais je sais en revanche, pour continuer dans les références historiques, que le RESF n’a pas peur d’élever sa malhonnêteté intellectuelle à la hauteur du Protocole des Sages de Sion, le faux en écriture antisémite conçu dans la Russie tsariste puis repris par les Nazis, les actuels utilisateurs en étant le Hamas et le Djihad islamique en Palestine, ce qui donne au profane une idée de son contenu.

 

Dire que Frédéric Lefebvre est un Nazi, ça, je ne peux pas laisser passer. Il n’aurait jamais dû dire ce qu’il a dit, mais une injure pareille, plus encore une diffamation aussi lourde envers lui, il n’y a rien qui la justifie. De même, imputer au député l’entière responsabilité de l’incendie du CRA de Vincennes, fût-ce en l’assimilant à l’UMP dans son ensemble, cette UMP que, sans nuance, l’on représente briquet à la main, cela mériterait bien une poursuite judiciaire de la part de l’intéressé, cette fois à titre individuel et pour diffamation publique.

 

Et puis, histoire d’être équitable, il faudrait quand même que le RESF et autres organisations qui demandent une régularisation globale des sans-papiers comprennent que tout blanc ou tout noir, c’est avant tout et surtout la marque d’un manque total de discernement. Il y a sans-papiers et sans-papiers, ceux qui se trouvent pris au piège de lois qu’ils ne comprennent pas et ceux qui se moquent pas mal de tenter de comprendre la loi au départ, parce que, pour eux, tout leur est dû en France. Parmi ceux-là, combien n’ont rien à faire de ce que Montesquieu appelait, dans ses Lettres persanes, les “moeurs et manières de la Nation”? Plus qu’on n’en peut compter. Les premiers à les soutenir ici en France, ce sont ceux qui, bien que porteurs d’une carte nationale d’identité, affichent pour les mêmes “moeurs et manières de la Nation” si chères au père de la Constitution de 1791, un mépris d’une profondeur insondable qu’ils portent sur eux ainsi que l’on arbore un accessoire de mode.

 

Ils se veulent des “caillera”, à savoir des “racailles”, fiers de leur mépris des lois, mais ce sont les mêmes petits coeurs tendres qui, lorsque Nicolas Sarkozy, alors Ministre de l’Intérieur, reprend à leur encontre cette appellation en français correct, s’en émeuvent et crient au fascisme. Ils estiment que la France est par nature raciste et exigent un pardon à genoux en chemise comme les bourgeois de Calais, ici pour la colonisation en Afrique, là pour la guerre d’Algérie, ou l’on ne sait plus quoi d’autre encore. Ils poussent des cris d’orfraie devant l’immoralité de la France, qui permet à ses femmes de se balader bras et jambes nus, de nager à moitié nues avec des hommes à la piscine (voir CVTD N° 4), d’avorter comme bon leur semble, de prendre la pilule pour coucher avant le mariage, enfin bref, ils reprochent à notre pays de ne pas être une république islamique, comme Le Pen en agitait l’épouvantail à la fin des années 1980 en se servant d’une déclaration des plus loufoques du chef de l’époque du Hezbollah libanais.

 

A ceux-là, ainsi qu’aux sans-papiers auxquels ils montent la tête, comment ne pas comprendre que Brice Hortefeux dise: “La France, on l’aime ou on la quitte”? C’est comme le nom de son Ministère, c’est choquant mais nécessaire. La France a une culture, une histoire, un mode de vie, bref, une “identité nationale”, qu’elle veut préserver comme elle en a le droit. De cette identité nationale font partie les philosophes des Lumières, la Révolution française génitrice de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen et de la citoyenneté accordée pour la première fois en Europe aux Juifs, la Révolution de 1830, celle de 1848, la République après le Second Empire avec Léon Gambetta dans sa montgolfière, le Front populaire et l’antifascisme dans l’entre-deux-guerres, duquel sortit la Résistance qui reste une référence pour tant de peuples en lutte de par le monde, et ensuite, une Cinquième République que l’on peut attaquer à loisir mais qui reste le régime qui convient le mieux à la France. Qui n’aime pas cet héritage historique et politique peut difficilement espérer être heureux en France, et si le propos du Ministre de l’Immigration gagnerait à être plus nuancé dans sa forme, l’on ne peut pourtant l’estimer, en toute honnêteté, dénué de tout fondement.

 

Partant de là, que le RESF ne se trompe pas de combat. S’il veut soutenir les sans-papiers, j’entends ceux de bonne foi, le travail ne manque pas. Il y a les demandeurs d’asile qui ont été déboutés et qui se retrouvent sans titre de séjour, contraints de vivre dans la clandestinité, alors qu’un examen moins soupçonneux de leur dossier aurait permis de comprendre la terreur qui les a poussés à fuir leur pays et de leur octroyer en conséquence le statut de réfugié ou la protection subsidiaire. Il y a les victimes des réseaux, ceux de prostitution ou de travail clandestin, qui n’osent pas parler aux services de police tant la peur des représailles si leurs exploiteurs l’apprennent est forte, ce que les pouvoirs publics ne comprennent pas toujours. Il y a aussi, tout simplement, ceux qui se sont bâti en France une vie tranquille, aussi normale et sans histoires que peut l’être celle de n’importe qui, et pour lesquels un visa expiré ou une procédure non respectée à la lettre peut mettre fin à tout d’un jour sur l’autre. S’il y a un effort à faire, c’est en direction de ces gens-là, et c’est là un fait dont nombre d’élus ont déjà pris conscience, y compris au sein de l’UMP. Ce sont ces derniers qui, forts de leur expérience de terrain, qu’ils soient parlementaires ou élus locaux, peuvent infléchir une position trop intransigeante de la part du Gouvernement dans le sens des besoins qu’ils constatent chez les sans-papiers qui, respectueux de la France et de ses institutions, se tournent vers ses élus pour obtenir de l’aide.

 

Si le RESF ou d’autres passent leur temps à cribler lesdits élus UMP d’accusations et de jugements de valeur, il y a une chose qui est sûre, c’est qu’ils vont se braquer et finiront un jour par être encore plus radicaux qu’un Brice Hortefeux auquel quelques concessions ne feraient pas peur. Quand on fait des réformes, y compris dans le domaine de l’immigration, on donne toujours un coup de pied dans la fourmilière, que l’on le veuille ou non; une réforme, on la fait ou pas du tout, il n’y a pas de demi-réforme car cela veut dire pas de réforme du tout. Mais faire des réformes, cela veut bien souvent dire aussi commettre des erreurs en chemin, et s’il est toujours indispensable que la société civile sache dire tout haut quelles sont ces erreurs, sans quoi le pouvoir n’en prendrait sans doute jamais conscience, le conseil de bonne foi est une chose, les leçons de morale et les procès d’intention incessants en sont une autre. Je ne sais pas si c’est le RESF qui est à l’origine de l’incendie du CRA de Vincennes comme le prétend Frédéric Lefebvre (et, comme je l’ai dit, j’espère qu’il n’en est rien), mais ce que je sais, c’est que si la réforme de l’immigration se passe mal, à partir de maintenant, on saura à qui la faute. Là aussi, quand on met le feu, en l’occurrence aux esprits, on s’y brûle.

 

En conclusion, est-ce que ce serait trop demander, d’une part, aux députés boutefeux façon Frédéric Lefebvre, et, d’autre part, aux croisés de la xénophilie du genre RESF et consorts, de bien vouloir, et il n’y a pas d’autre mot, arrêter leurs conneries? C’est d’êtres humains et de leurs vies que nous parlons, ainsi que d’une identité nationale française qui doit être préservée, en particulier parce que c’est en elle que se loge la tradition d’accueil qui est la nôtre, laquelle ne saurait être sacrifiée même à des difficultés économiques et sociales sans précédent, sans quoi la France ne serait plus la France. Il faut réformer, c’est sûr, mais il faut réformer pour ouvrir et non pour fermer, tant les frontières que les mentalités. On n’y arrivera ni avec les tenants de la majorité parlementaire qui jettent de l’huile sur le feu, ni avec des gens qui se croient les héritiers de la Résistance simplement parce qu’ils n’aiment pas Nicolas Sarkozy, comme jadis les néo-nazis français, décomplexés par les résultats inattendus du Front national, menaçaient le chef de l’Etat de l’époque en scandant: “Allende, on t’a eu, Mitterrand, on t’aura!”, ce que l’un d’entre eux a tenté de faire à défaut avec Jacques Chirac le 14 juillet 2002.

 

Qui met le feu s’y brûle, tant par des politiques trop brutales que par des propos bien intentionnés mais outranciers. Encore une fois, le risque que l’on prend d’un côté comme de l’autre en jouant les pompiers pyromanes, c’est de voir le “feu” que représente la flamme tricolore, emblème traditionnel du Front national, se raviver et embraser une vie politique qui commence à peine à panser ses brûlures, et qui, surtout, devra bientôt se poser des questions sur un autre problème pour un autre débat, celui de l’émigration, dont les auteurs sont les jeunes diplômés qui s’expatrient pour trouver ailleurs la vie que leur pays ne peut plus leur offrir. Quand l’on en sera à dire à l’étranger qu’il ne faut plus chercher à s’installer en France, tant parce que c’est rempli de racistes que parce qu’il n’y a plus rien à y faire, la preuve en étant que même ceux qui sont nés dans le pays le quittent, et que l’on se retrouvera avec des emplois non pourvus parce que les Français les refusent et qu’il n’y aura plus d’immigrés pour les accepter, bref, quand on aura tellement tourné le dos au monde qu’il nous laissera crever à petit feu en esquissant un sourire, on aura l’air malins!


[i] NouvelObs.com, Incendie d'un centre de rétention: vive polémique entre l'UMP et RESF (avec Reuters), 24/06/2008, 19H06.

[ii] Ibid.

[iii] Ibid.